Les paramédics en mesures d'urgence (3/8)
Santé et ScienceLa crise du verglas, 20 ans

Les paramédics en mesures d’urgence (3/8)

Durant la crise du verglas de 1998, toutes les ressources humaines et matérielles en santé subissent une pression énorme. Les paramédics n’y échappent pas : ils doivent composer avec un volume d’appels qui atteint trois fois la normale. Suite du récit d’Alain Vadeboncœur.

Le mardi 6 janvier 1998, après 24 heures de verglas, on réalise alors chez CETAM, principale société ambulancière de la Montérégie, que ni la journée ni la semaine ne seront comme d’habitude. Ce n’est pas simplement une journée plus glissante où il faut conduire prudemment.

On vient en effet de recevoir un appel d’une résidence pour personnes âgées de Saint-Lambert. En raison d’une panne généralisée, il faut évacuer des patients. Cent patients ! Et avant 15 h. On imagine la commande.

Dès lors, CETAM entre aussi en mesures d’urgence et le restera plusieurs semaines. On y ouvre une petite salle qui jouxte la répartition : c’est la centrale de coordination. Michel Rivard, directeur opérationnel, appelle la Régie et l’informe de la demande de la résidence. On lui répond qu’il faut coordonner le tout. Cent transports en quelques heures, c’est trop.

Paramédics de CETAM dans leur centrale de coordination : Michel Rivard, Denis Lebœuf, Gino Tremblay et Benoit Delage. Photo : Alain Vadeboncœur.

On fait plutôt appel pour une bonne part à des ressources parallèles. Une filiale de CETAM, Transaide (qui s’occupe de transport adapté) est utilisée à plein, effectuant plus de 250 transferts durant les jours critiques, assurant aussi le transport des troupes pour CETAM, qui peut du même coup se recentrer sur son mandat essentiel : les transports primaires urgents.

La plupart des paramédics sont eux-mêmes sinistrés, ce qui ajoute à la fatigue. Après quelques jours, on leur organise des zones de repos plus décentes dans les alentours, jusque dans un salon funéraire, endroit fort tranquille et, semble-t-il, propice au repos. Pour l’alimentation, on fait venir sur place un traiteur, à l’œuvre 24 heures sur 24.

CETAM est plus tard frappée par une panne qui durera quatre jours. La génératrice tient le coup. Et en cas de pépin, on peut toujours, en quelques minutes, faire ouvrir une centrale de répartition miroir située à Urgences-santé : les répartiteurs n’ont qu’à y être relocalisés pour que les opérations continuent. Par moments, les communications sont difficiles : on dispose habituellement de cinq antennes ; on en perd trois. À certains moments, il n’en reste qu’une : tout le territoire doit alors passer par cet unique canal.

Nouveau problème : les CLSC, comme d’autres qui croulent aussi sous les demandes, donnent le numéro de CETAM aux gens qui appellent un peu pour tout. Le téléphone ne dérougit plus. Il faut faire du ménage dans tout cela. On met sur pied rapidement une structure de mesures d’urgence en retirant aux chefs d’équipe et autres responsables leurs mandats courants et en les affectant aux dossiers prioritaires. Une quinzaine de personnes travaillent ainsi à tour de rôle dans la centrale de coordination.

Répondre à un appel pour un arrêt cardiaque à la lampe de poche au fond d’un sous-sol où il fait un noir d’encre est, paraît-il, une expérience saisissante. Pas drôle, non plus, lorsque par une fenêtre entrouverte le monoxyde de carbone dégagé par les ambulances s’infiltre dans la répartition et incommode du coup les six répartiteurs qu’on doit… transporter en ambulance à l’hôpital. Une fois l’évacuation achevée et les lieux aérés, on en trouve six nouveaux, et on recommence.

Le volume des appels croît rapidement : de la centaine d’appels par jour que reçoit habituellement la répartition, on atteindra des sommets : 316 pour le samedi 10 janvier. Et en prime, quelques événements « spéciaux », qui demandent l’envoi de ressources massives : huit véhicules pour évacuer l’hôpital Charles-Lemoyne le 11 janvier au matin ; 10 véhicules plus tard pour évacuer un CSS de Saint-Bruno (un faux appel à la bombe, en pleine nuit, à 2 h 30 du matin). Les chefs d’équipe seront envoyés sur place afin d’évaluer les besoins. Pour arriver à répondre à cette demande massive, les paramédics travaillent au début 16 heures par jour et dorment sur place.

Campements de fortune dans les locaux de CETAM. Photo : Philippe Sérafino.

Mais rapidement, la capacité de réponse est dépassée. On appelle alors des renforts : 10 paramédics de Québec et avec eux, trois ambulances. Au total, durant la crise, ils seront une centaine, venant de toutes les régions de la province, amenant avec eux une dizaine de véhicules. Ces mesures exceptionnelles permettent de répondre en tout temps à la demande, sans découverture notable de territoire. De ce côté : mission accomplie.

Paramédics de Québec ayant répondu à l’appel de leurs collègues de la Montérégie. Photo : Philippe Sérafino.

Les ambulances du préhospitalier débordant d’appels, les militaires sont ensuite mis à contribution pour les transferts interhospitaliers. Le personnel étant relativement peu formé, il ne peut cependant s’agir que du transport de patients stabilisés. Il faut apparemment voir les yeux de l’urgentologue Gilles Beaucage, de l’hôpital Pierre-Boucher, lorsqu’on lui offre le choix entre une ambulance militaire et un hélicoptère pour amener un patient à Montréal.

Hélicoptères durant le verglas. Il s’agit probablement d’appareils civils nolisés pour des transferts. Photo : Philippe Sérafino.

Ce qu’on retient ? D’abord, pour des gens dont la vocation est de travailler en urgence, il s’agit d’une expérience difficile, mais riche d’enseignements. On y apprend à se connaître et à travailler dans un mode de gestion accéléré, où l’objectif est de prendre des décisions. Sur le mur, on lit : « Il n’y a pas de problèmes ; il n’y a que des solutions.»

Ceci semble avoir inspiré l’équipe, même si aucun plan interne ne prévoyait la réponse pour un sinistre de cette ampleur. La structure élaborée a bien fonctionné. Les responsables soulignent aussi la collaboration exemplaire de leurs techniciens ambulanciers, qui n’ont pas hésité à sauter des repas, accumuler les heures indues, ou être tirés de leur sommeil pour aller prêter main-forte.

Chapeau aux paramédics !

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>> Quatrième partie: Quand les communications gèlent aussi 

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