Les hôpitaux paralysés par le verglas (5/8)
Santé et ScienceLa crise du verglas, 20 ans

Les hôpitaux paralysés par le verglas (5/8)

Les hôpitaux de la Montérégie frisent la catastrophe à plusieurs reprises pendant la crise du verglas. Il a fallu beaucoup d’imagination et souvent même de la chance pour passer au travers de cette crise. La suite du récit d’Alain Vadeboncœur.

Le samedi 10 janvier, c’est quelque chose comme l’enfer dans les urgences. On y roule à fond pour répondre à des débits d’ambulance deux ou trois fois plus élevés que la normale. Les hôpitaux encaissent la pression, mais pour combien de temps ?

Dans mon hôpital, Pierre-Boucher, à Longueuil, on reçoit ce jour-là 76 ambulances — dont 10 sur le coup de 16 h. Elles font alors la queue jusqu’en bas de la rampe d’accès du garage. On doit sortir les patients dehors et les rouler jusqu’à l’urgence.

À Charles-Le Moyne, à Greenfield Park, on en recevra 95 quelques jours plus tard. C’est une ambulance toutes les 15 minutes ! Et il s’agit de gens très malades : hypothermie, intoxications au monoxyde de carbone, traumatisés, etc. À l’urgence de Saint-Hyacinthe, on reçoit ainsi, un matin, 24 intoxiqués d’un coup : 11 au monoxyde et 13 à l’ammoniac, pendant qu’à l’interne on doit faire face à une éclosion massive de grippe.

Mes collègues urgentologues Alphonse Montmigny et Bruno Baril, respectivement chef et coordonnateur de l’urgence de Charles-Le Moyne à l’époque. Également sinistré, le Dr Baril a vécu trois semaines chez moi durant le verglas. Photo : Alain Vadeboncœur.

Détourner vers Montréal ? Impossible ! Montréal, qui sert habituellement de soupape de sûreté à la Rive-Sud, n’est plus disponible. Car la plupart des ponts sont fermés à la circulation, et pour cause : des masses colossales de glace s’effondrent sur la chaussée.

Les hôpitaux deviennent alors notre priorité : leur capacité de réponse est de plus en plus altérée, autant à cause de problèmes électriques, du manque de lits et de fournitures médicales que de l’épuisement du personnel. Le Dr Daniel Lefrançois, en plus d’assumer le dossier du préhospitalier, est nommé responsable des centres hospitaliers ; il est bien servi par sa connaissance approfondie du milieu.

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L’hôpital Charles-Le Moyne se fie depuis quelques jours à deux génératrices. Vers 6 h, une gynécologue avise le Dr Boucher qu’une patiente enceinte de 28 semaines a des saignements, et qu’elle doit être transférée à Sainte-Justine. Le Dr Marcel Boucher, urgentologue et directeur des services professionnels, y vit des heures intenses au plus fort de la crise, alors que la capacité de réponse de son CH, l’un des quatre centres tertiaires de traumatologie au Québec, est menacée.

Considérant la quasi-impossibilité de traverser les ponts, le Dr Boucher veut s’assurer d’un autre moyen de transport. Il communique avec la base militaire de Longue-Pointe et tombe sur une boîte vocale numérisée. Rien ne presse ; il appelle donc un autre poste, et aboutit, enfin, à la base de Saint-Hubert, où il avise l’officier en poste d’un besoin éventuel de transport héliporté. Il fait ensuite préparer un héliport temporaire dans le stationnement.

Vers 8 h, un appel d’un officier l’avise que l’appareil demandé sera sur place… dans 10 minutes ! Surpris (il n’y a pas eu de demande formelle), le Dr Boucher songe qu’il vaut la peine de tester le processus et d’utiliser ce moyen de transport exotique mais très efficace. L’hélicoptère arrive donc à bon port, pour repartir rapidement avec la patiente. Le pilote venant de Québec, il demande à être accompagné pour mieux se retrouver à Montréal : la gynécologue monte à bord.

Après quelques minutes de vol, on leur indique un héliport disponible sur le terrain du collège Brébeuf, proche de Sainte-Justine. Mais la quantité de neige rend impossible la manœuvre. Et sans hésiter, le pilote atterrit allègrement au beau milieu de la côte Sainte-Catherine, en plein trafic. « Aucun problème, affirme-t-il. Généralement, les voitures laissent la place à l’hélicoptère sans protester. »

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Puis, peu après 8 h, à Charles-Le Moyne, c’est le drame : black-out ! Plus rien. Plus de lumière ni de chauffage. Plus un moteur qui tourne. Plus un seul moniteur allumé. Même plus de téléphones. Il ne reste que le cellulaire du Dr Boucher et la radio amateur. Les deux génératrices se sont tues, à 30 secondes d’intervalle. Les pistons ont figé là.

On se précipite sur les patients sous ventilateurs mécaniques, qu’on ventile à la main ! Il faut en transférer plusieurs immédiatement. Heureusement — une chance ! —, tout est prêt pour recevoir des hélicoptères : l’héliport est fonctionnel, les contacts sont établis, la route est tracée. On en rappelle donc de nouveau, et presto. Ils pourront ainsi rapidement amener les patients à bon port jusqu’à l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, dans le nord de la ville.

L’hôpital Pierre-Boucher, situé à une dizaine de kilomètres, doit donc tout absorber, ce qui lui donne à couvrir un vaste territoire, qui compte plusieurs centaines de milliers de citoyens… sinistrés !

Le Dr Marcel Boucher, directeur des services professionnels de l’hôpital Charles-Le Moyne, en compagnie de la génératrice qui lui a fait faux bond. Photo : Alain Vadeboncœur.

Le problème, c’est que plusieurs hôpitaux sont alors sinistrés. Plus particulièrement, ceux qui trônent au sein du triangle de glace : Granby, Saint-Hyacinthe (affecté par une importante éclosion de grippe) et surtout Saint-Jean (des témoins rapportent que ses rues délabrées lui donnent des airs de ville bombardée) sont fortement éprouvées. À Valleyfield, on a même terminé des opérations chirurgicales à la lampe de poche. À Saint-Jean, une panne survient également.

Trouver les ressources humaines et matérielles pour continuer à y offrir des soins de qualité est un autre défi de taille, alors que la plupart des soignants sont sinistrés. Après une phase de stabilisation qui nous donne la fausse impression que tout va bientôt rentrer dans l’ordre, la demande soutenue et massive menace la disponibilité des ressources. À un moment, tous les soins intensifs débordent ; il n’y a plus de lits dans les hôpitaux (chacun fonctionnant déjà bien au-delà de son volume normal grâce à l’ajout de lits dans des services fermés) ; et plus de place dans les urgences. Donc, plus de marge de manœuvre.

Paradoxalement, cela nous inquiète davantage que les gens des établissements. Sans doute avons-nous un tableau plus global, alors qu’ils n’ont pour juger que le portrait particulier d’un hôpital débordé, fonctionnant près de la limite de ses possibilités — ce qui n’est pas vraiment différent de son état habituel ! Mais le risque de ne pouvoir répondre à un afflux massif de patients devient trop important.

L’auteur effectuant un état de la situation du taux d’occupation des hôpitaux montérégiens. Plusieurs dépassent leur capacité !

L’afflux de patients continue ! On dénombre par exemple plus de 700 cas d’intoxication au monoxyde de carbone. Les gens persistent malgré tout à utiliser des génératrices ou tout autre système non recommandé, comme ces chaufferettes au kérosène, dans les maisons, malgré les communiqués de la Santé publique, pourtant diffusés par les médias. Il y a également plusieurs cas résultant du retour de gaz à l’intérieur des bâtiments par les systèmes de ventilation.

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Ça devient presque une routine. La chambre hyperbare de l’hôpital du Sacré-Cœur, le traitement de choix, fonctionne à plein. On y fait la queue, certes, mais on peut traiter tout le monde. Et nous avons un plan B : une chambre mobile sur un des bateaux de la marine mais… il faut faire venir le bateau avec.

La région est encore très instable : un accident majeur, un incendie ou une catastrophe environnementale, et ça y est. Et les services publics ne pouvant offrir la même efficacité de réponse, les risques sont démultipliés. Comme le dit une des lois de Murphy : tout ce qui peut arriver va arriver.

Et ça arrive, justement. Un matin, vers 11 h, on reçoit un appel radio de Saint-Jean : un centre commercial s’est effondré dans les flammes. Après avoir avisé Charles-Le Moyne, on attend. La tension monte. Y aura-t-il 100, 200 ou même 300 blessés parmi les gens réfugiés là pour se réchauffer ou prendre un bon café ? Après de longues minutes, on apprend — avec soulagement ! — qu’il n’y a eu que trois blessés légers, le centre commercial étant alors… vide.

Nous décidons alors qu’un hôpital ne restera ouvert qu’à la condition d’avoir une seconde génératrice en « backup ». Une évacuation demanderait des moyens colossaux. On essaie plutôt de trouver les génératrices qui manquent. Et quand la moitié des hôpitaux ont accès de manière stable à du courant, un jumelage est décidé entre ceux qui fonctionnent avec une génératrice et les autres, de manière à faciliter une entraide éventuelle.

Nous discutons de la nécessité de maintenir en tout temps une réserve de lits, car une semblable catastrophe peut toujours survenir. Mais les hôpitaux débordent tout de même. On s’apprête même, dans certains centres, à reprendre les interventions chirurgicales électives, suspendues jusque-là. Il faut faire le point et réunir tout le monde, pour partager autant notre inquiétude que notre vision d’ensemble.

Une conférence téléphonique entre la direction de la Régie et les directeurs généraux et directeurs de la Santé publique des 10 établissements est tenue. Elle permet d’envisager des correctifs pour diminuer le niveau général d’engorgement : en 24 heures, on établit des corridors de transfert vers le CHUS de Sherbrooke, vers l’Hôtel-Dieu de Sorel, et surtout, vers Montréal, pour les patients ayant besoin d’une hospitalisation. Le détournement des ambulances vers Montréal est ensuite appliqué systématiquement pour Pierre-Boucher et Charles-Le Moyne, du moins pour quelques jours.

Lorsque nos corridors deviennent difficiles d’accès — à partir de la deuxième semaine du sinistre, les hôpitaux de Montréal débordent comme les nôtres —, il faut « agrandir par l’intérieur » nos hôpitaux. Deux unités coronariennes complémentaires sont mises en place dans les hôpitaux de Châteauguay et de Saint-Jean, en se procurant ailleurs le matériel et le personnel requis. De même, Châteauguay ouvre dans son sous-sol — bien aménagé, semble-t-il — une unité complète de soins prolongés de 50 lits.

Il est aussi possible de délester les hôpitaux les plus surchargés en construisant une unité médicale complète apte à recevoir des patients couchés. À Saint-Jean, avec l’aide de l’armée, experte en ces matières, une telle unité de 100 lits est mise en place dans le pavillon Champlain de l’ancien collège militaire, puis équipée en personnel et en matériel. Le transfert des patients est rapidement fait, ce qui permet ainsi à Saint-Jean de revenir à un volume de patients normal.

Un bâtiment militaire de Saint-Jean ayant servi de mini-hôpital. Photo : Alain Vadeboncœur.

Il faut voir l’efficacité de l’armée lorsque de tels mandats lui sont confiés. Dans leur élément naturel, ces gens vous organisent un hôpital de campagne en moins de deux. La colonelle Fenson, sympathique médecin militaire de la 1re brigade, venue tout droit de l’Alberta pour prêter main-forte à la 5e brigade, où travaille le major Charles Coulombe, médecin militaire de Québec, s’installe à Saint-Jean et organise l’établissement de l’hôpital « Champlain ».

Ces mesures sont efficaces. Le taux d’occupation des hôpitaux diminue graduellement. On ferme les unités supplémentaires. Enfin, la pression s’atténuant, les hôpitaux reprennent peu à peu leurs activités normales. Il était temps !

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>> Sixième partie : Des villes temporaires au cœur de la Montérégie