Des villes temporaires au cœur de la Montérégie (6/8)
Santé et ScienceLa crise du verglas, 20 ans

Des villes temporaires au cœur de la Montérégie (6/8)

En Montérégie, des dizaines de milliers de personnes ne trouvent plus où se loger durant le verglas de 1998. Il faut donc mettre sur pied des centres pouvant les recevoir. Suite du récit d’Alain Vadeboncœur. 

Le lundi 12 janvier, une semaine après le début du pire verglas de l’histoire, bien des gens ont déjà quitté leur domicile. Ils se retrouvent dans un des 75 Centres de services aux sinistrés (CSS) de la Montérégie, mis en place par la Sécurité publique.

Lors de ma première visite au vaste CSS du cégep Édouard-Montpetit, où l’on peut même aller au cinéma, une équipe médicale est déjà sur place. Ce n’est pas grâce à nous, mais ce n’est pas un hasard.

Nécessité fait loi. J’y retrouve avec plaisir la Dre Yolande Leduc, médecin de l’hôpital Pierre-Boucher, un peu granola mais diablement efficace. Ce nouveau rôle lui va comme un gant. De telles crises sont propices à l’émergence des leaders naturels.

La Dre Leduc y est passée la veille. Un de ses patients l’a reconnue : « On a besoin de toi ici, Yolande. » Le message est clair. Après un rapide tour des lieux pour évaluer les besoins, elle s’est rendue à l’hôpital pour y dévaliser la pharmacie, puis est revenue sur place en compagnie de sa collègue, la Dre Manon Poirier, du CLSC Longueuil-Est, responsable du centre, afin de mettre le tout en place.

Mais dès les premières heures, elles sont débordées par le nombre de cas, et pas des moindres. Ça va des petits bobos, blessures et malaises dus au stress jusqu’au choc septique. Autant que possible, on traite sur place, avec les seuls moyens du bord : on vise le maintien sur les lieux, l’urgence étant surchargée.

Le lendemain soir, une nouvelle visite du CSS de Longueuil — au cégep Édouard-Montpetit — me convainc d’une évidence. Dans ce refuge immense, sorte de ville souterraine en raison de ses gymnases surbaissés, où je découvre une incroyable foule de réfugiés — tristes, un peu hébétés, regroupés dans les gymnases, les salles de classe, les salles d’entraînement ou les divers couloirs, tentant de réapprendre à vivre dans la promiscuité et le dénuement —, on a besoin de médecins. Rapidement.

Car cette masse de gens ne peut que représenter aussi quantité de problèmes médicaux. C’est la loi du nombre. L’approche initialement choisie d’une première ligne composée d’infirmières doit donc être modifiée. Ceci, au moins pour les gros CSS — mais aussi lorsque la lourdeur le justifie, comme lorsque sont regroupés des gens en perte d’autonomie, qui doivent continuer à recevoir les soins dont ils bénéficiaient jusqu’à leur hébergement.

C’est par ailleurs au CSS du cégep Édouard-Montpetit que je peux voir à l’œuvre un Physician assistant — plus précisément un « B6 » — de l’armée, qui va comme un poisson dans l’eau d’un patient à l’autre, aussi calme qu’efficace. De même, les équipes d’infirmières militaires, selon la Dre Manon Poirier, y montrent une capacité d’adaptation remarquable : à peine débarquées sur les lieux, une brève visite et hop ! on s’active efficacement, ce qui permet aux équipes en place de souffler un peu.

Le Dr Stéphane Groulx, de la Santé publique, est nommé dès le lundi 12 responsable du dossier des CSS. Il aide à répondre aux besoins non résolus localement, en coordonnant les offres de services (médecins, produits pharmaceutiques, appareils divers). Les liens se font par téléphone, mais les CSS plus problématiques ou difficiles à joindre sont visités.

Nous tentons aussi de susciter des offres en lançant des appels aux médecins par la voie des médias, auxquels plus d’une dizaine répondent, et d’aussi loin que le Lac-Saint-Jean, où sans doute la mémoire d’une solidarité nécessaire est encore vive à la suite des inondations de La Baie, en 1996.

Des demandes précises sont formulées rapidement par les responsables des soins en CSS : on veut obtenir la liste des cliniques médicales et des pharmacies du territoire. Les patients qui peuvent se déplacer y sont référés afin de diminuer l’affluence sur place.

Ces informations, compilées par notre équipe, parviennent à intervalles réguliers, par télécopieur, aux divers CSS. Mais les médecins nous signalent que les patients ne peuvent recevoir leurs ordonnances, faute d’argent. Alerté, le gouvernement met donc en place une politique qui assume les frais des ordonnances.

Je retourne trois fois visiter les plus gros CSS, notamment ceux de Longueuil et de Saint-Jean. Les équipes en place travaillent fort auprès d’une population qui, de manière surprenante ou non, n’est pas toujours la plus facile : il s’agit souvent de gens ayant peu de ressources, fortement éprouvés par le sinistre et qui manquent donc parfois de patience et de politesse.

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>> Septième partie : Le verglas était aussi une urgence sociale