Le verglas est aussi une situation d'urgence sociale (7/8)
Santé et ScienceLa crise du verglas, 20 ans

Le verglas est aussi une situation d’urgence sociale (7/8)

Une catastrophe naturelle, c’est aussi un défi pour la santé publique. Durant le verglas de 1998, il a donc fallu prendre en compte les aspects sociaux de la crise, afin d’assurer une meilleure prévention. Avant-dernier texte du récit d’Alain Vadeboncœur.

Tout au long de la crise du verglas, les spécialistes de la Santé publique permettent à nos équipes d’anticiper certains problèmes médicaux. Notre travail est d’ailleurs facilité en cours de route par l’intégration dans notre structure d’un « agent de liaison », le Dr Richard Côté.

Des chiffres étonnants mettent en lumière des aspects sociosanitaires qui  auraient pu nous échapper. Par exemple, 4 % de la population montérégienne vit en isolement complet, sans famille, sans amis et souvent sans téléphone. Cette triste solitude peut devenir un problème majeur de santé publique : ce sont 50 000 personnes coupées du monde. Dont 80 % sont sans électricité.

Photo : Alain Vadeboncœur.

Sans courant, sans ressources, ces gens sont des candidats de choix pour le problème médical que nous appréhendons le plus : l’hypothermie. Le Dr Luc Boileau, directeur de la Santé publique en Montérégie et porte-parole ministériel durant le désastre, s’attend au pire. Il faut donc agir.

Quand il devient évident que les sous-régions limitrophes de la ville de Montréal retrouveront assez rapidement l’électricité, le gouvernement décide que les actions des régies doivent se concentrer dans les endroits qui vont demeurer encore longtemps dans le noir — celles où l’on n’attend pas de rebranchement avant sept jours. Comme chez nous, en Montérégie, surtout en son centre.

L’hypothermie menace surtout les personnes vulnérables. Lors des manœuvres d’évacuation, on informe les intervenants (policiers, pompiers ou autres) des quelques signes grossiers, mais névralgiques, de l’hypothermie, à rechercher chez les évacués. Toute personne chez qui, par exemple, ils observent de la confusion ou un comportement anormal, surtout s’il s’agit d’une personne âgée ou immobilisée, est dirigée vers une ressource de santé afin qu’un dépistage soit effectué.

Une lettre avisant de l’amplitude du problème, un texte récent sur le sujet ainsi qu’un algorithme à jour sur l’évaluation et le traitement de l’hypothermie sont envoyés par nos services à tous les médecins d’urgence de la région. Des cas d’hypothermie sont rapportés, dont quatre décès.

Parmi ceux qui doivent par mesure de prévention quitter leur maison à regret, il y a cette vieille femme seule, partie en pleurant. Ouvrant le congélateur pour vérifier l’état des victuailles, le policier tombe sur un poisson rouge certainement hypothermique, conservé dans son bloc de glace.

*

Les enjeux psychosociaux de la crise du verglas ne sont donc pas à négliger. Comme dans tout sinistre majeur, on peut prévoir une forte réaction dans la population, particulièrement dans les zones les plus touchées. Il ne s’agit pas seulement de la réaction immédiate, limitée dans le temps, mais surtout des effets tardifs du sinistre, comme le syndrome post-traumatique, qui ne manqueront pas d’affecter bien des gens. Les travailleurs du verglas, eux-mêmes sinistrés, seront également touchés.

Monteurs de lignes durant le verglas. Photo : Philippe Sérafino.

Une équipe est donc formée, ayant pour mandat d’appliquer des méthodes de dépistage standardisées. Le Dr Alain Messier s’ajoute plus tard à notre groupe, avec comme mandat d’évaluer les besoins en ressources psychiatriques et en santé mentale. Il s’agit de diffuser l’information pertinente et d’identifier les personnes à risque. Ce type d’intervention précoce est le moyen le plus efficace pour diminuer les effets négatifs du sinistre sur les particuliers, à moyen comme à long terme.

Des offres spontanées en ressources psychosociales viennent de partout. On est un jour assez surpris, dans un CLSC, du discours tenu par une des intervenantes, qui se dit travailleuse sociale, mais dont l’approche paraît peu orthodoxe. On se rend compte que cette femme est plutôt une malade psychiatrisée en fugue, qui possède assez de verve et d’habileté pour berner un peu tout le monde.

Les psychiatres nous rappellent que les problèmes ne surviennent généralement pas tout de suite, mais surtout dans l’après-sinistre : c’est là qu’il faudra mobiliser les ressources et être prêts.

*

>> Dernière partie : une leçon de solidarité.