Le jardin secret de Marie-Victorin
Santé et Science

Le jardin secret de Marie-Victorin

Une correspondance intime inédite du frère Marie-Victorin avec une collaboratrice jette un éclairage pénétrant sur l’histoire sexuelle du Québec. Et elle révèle une exploration de la sexualité où se marient recherche scientifique, quête érotique et amour.

Il y a plus d’un quart de siècle, j’avais révélé dans L’actualité l’existence d’une correspondance extraordinaire du frère Marie-Victorin sur la sexualité (« Les amours secrètes du frère Marie-Victorin », 1er mars 1990). Pendant 10 ans, de 1935 jusqu’à sa mort, en 1944, celui-ci avait en effet échangé avec une collaboratrice scientifique, Marcelle Gauvreau — de 22 ans sa cadette —, des lettres intimes vouées à l’exploration mutuelle de tous les aspects de la vie sexuelle.

À la suite de cette publication dans L’actualité, fondée sur une lecture partielle des lettres, les Archives de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en avaient fait l’acquisition pour la somme de 45 000 dollars (dont 30 000 dollars en reçu pour déduction fiscale). Un embargo sur leur diffusion avait été imposé.

Or, les lettres du frère Marie-Victorin sont maintenant accessibles. Le sociologue et historien des sciences Yves Gingras, de l’UQAM, les a réunies dans un recueil (Lettres biologiques, Boréal). Il considère qu’il s’agit d’un legs d’une valeur exceptionnelle pour documenter l’histoire de la sexualité au Québec dans la première moitié du XXe siècle. « C’est une contribution fondamentale, parce que nous n’avons que très peu de documents écrits sur ce sujet. » Les lettres des deux correspondants totalisent près de 300 pages ! L’historien, qui a lu les écrits des deux correspondants, ne publie que ceux du frère des Écoles chrétiennes. Les textes de Marcelle Gauvreau, restée célibataire jusqu’à sa mort, en 1968, sont en effet encore soumis aux restrictions du droit d’auteur.

Ce sont des échanges très audacieux, coiffés du titre de « lettres biologiques », dans lesquels les deux entreprennent l’étude de la sexualité de manière scientifique, que ce soit par des consultations d’ouvrages savants ou par des échanges sur leurs propres expériences. Au fil des lettres se noue une attirance mutuelle, et des confidences amoureuses, spirituelles et érotiques s’entremêlent.

Ces documents permettent aussi de saisir dans sa pleine mesure la personnalité hors norme du grand savant. « Marie-Victorin est l’intellectuel le plus visible et le plus radical du Québec de cette époque », dit Yves Gingras. Outre ses œuvres proprement scientifiques bien connues, comme Flore laurentienne ou le Jardin botanique de Montréal (dont il est le fondateur), Marie-Victorin occupe le devant de la scène relativement à de nombreux débats, en particulier pour une réforme de l’éducation, la défense de l’université en pleine crise économique et l’accession des Canadiens français aux compétences scientifiques, techniques et économiques. Ainsi, croit-il, pourront-ils sortir de leur condition de « nègres blancs ».

« En ce sens, poursuit Yves Gingras, Marie-Victorin a été justement décrit comme précurseur de la Révolution tranquille. »

Ces lettres révèlent, dans le domaine de la sexualité, un progressisme tout à fait cohérent avec son esprit réformateur sur le plan social : le frère Marie-Victorin y prône une éducation sexuelle pour les jeunes, favorise la mixité à l’école (« malgré les dangers »), propose une ouverture de l’Église à la contraception et s’indigne de l’ignorance de ses contemporains en matière sexuelle : « L’ignorance est grande, les principes moraux mal équilibrés, le scrupule fréquent. »

Les « lettres biologiques » portent la marque du botaniste, habitué à une grande rigueur descriptive, où passent des notions d’anatomie, de physiologie et de biochimie : « Le smegma clitoridi est connu chimiquement, écrit-il par exemple à propos des sécrétions féminines. Il contient des ingrédients du type valériane, un groupe de l’acide caprique (C8 H16 O2) [sic]. Ce groupe d’acides contient des substances à odeur agréable (ananas, etc.) mais aussi d’autres… moins agréables. » Marie-Victorin, qui est également un littéraire, manie les comparaisons avec un certain bonheur, comme dans cette description du pénis : « Ce chef d’œuvre du grand ingénieur se présente comme vous le savez dans deux états extrêmement différents en raison de son érectilité. […] C’est une espèce de baromètre physique et psychique que l’homme porte toujours sur lui. »

À partir de 1939, Marie-Victorin poursuit ses recherches auprès de… prostituées cubaines. Le botaniste passe en effet ses hivers à Cuba. De santé fragile — il a souffert de la tuberculose —, il profite de l’amitié du frère Léon, de la communauté des Frères des Écoles chrétiennes de La Havane, lui aussi botaniste, pour se réfugier dans le Sud et y mener des recherches sur la botanique tropicale.

Il ne perd pas de vue son autre terrain de recherche !

« Je vous ai dit déjà que je pense que rien de ce qui est humain n’est interdit à la curiosité scientifique, et que j’assisterais en toute tranquillité de conscience à un coït si l’occasion m’en était donnée sans scandale. » C’est ainsi que Marie-Victorin introduit à l’intention de Marcelle Gauvreau le récit de sa première visite chez une prostituée de La Havane, Lydia, une jeune femme noire qu’il aborde… loupe à la main !

« L’organe que je voulais surtout étudier était le clitoris… » Par ses caresses, il provoque un orgasme chez Lydia. Il lui rendra de nombreuses visites, devenant son ami et confident. Il affirme malgré tout demeurer chaste au cours de ces séances d’observations et de manipulations. « Jamais je n’oublierai ces heures étranges de ma vie où je pus étudier la Femme sans l’avilir, et sans m’avilir moi-même, étudier en dehors de tout souci et de toute convention. »

De nombreuses visites chez d’autres prostituées suivront. Toute la correspondance témoigne d’une tension intérieure constante chez Marie-Victorin, attiré par le sexe et promis, comme religieux, à la chasteté. Sa correspondante Marcelle, de son côté, se livre à sa demande à des expériences d’autoérotisme afin de lui décrire — dans un esprit scientifique, il va sans dire — les différentes phases de l’excitation et de l’orgasme féminin. Cette tension érotique entre les deux finira-t-elle par conduire à la consommation charnelle ? Les lettres ne permettent que de deviner la réponse…

Yves Gingras avoue avoir hésité à publier ces lettres dans une société où la purge historique est à l’ordre du jour et où on déboulonne volontiers les statues. Une des prostituées rencontrées par Marie-Victorin lui dit n’avoir que 15 ans… Il faut, explique l’historien, se remettre dans le contexte : « À cette époque, la prostitution était légale à Cuba et l’âge légal du consentement au Canada était de 14 ans. »

Quoi qu’il en soit, ces documents permettent surtout de mettre en lumière un esprit fondamentalement libre cherchant à s’affranchir des tabous de son époque.

« Au milieu des conventions et des hypocrisies, écrit Marie-Victorin, au milieu même des tâtonnements et des contradictions théologiques j’ai voulu en tenant compte de ce que la biologie nous a appris, me faire pour moi-même, en toute orthodoxie, un système moral suffisamment hardi pour qu’il soit difficile de le prêcher à tous. »

Luc Chartrand est journaliste  pour l’émission Enquête, de Radio-Canada.

Quelques extraits

L’orgasme de Lydia

Dans la chambre de Lydia, une prostituée de La Havane, Marie-Victorin assiste pour la toute première fois à la jouissance féminine.

(Illustration : Paule Thibault)

« Pendant que je maniais avec délicatesse ce clitoris, Lydia entra en orgasme. Son corps durcit tout à coup, le ventre se mit à onduler et à se creuser, les cuisses se refermèrent et raidirent. Elle ferma les yeux et ses bras cherchèrent à me saisir. Mais je ne pus percevoir aucun changement notable au clitoris. Que faut-il penser ? Orgasme simulé ? Je ne crois pas. Cet orgasme ne fut pas non plus accompagné d’émission vaginale, bien que la vulve fut notablement plus chaude. Pas de battement sensible, non plus. Je suis porté à croire que les femmes qui déchargent abondamment dans l’orgasme, sont exceptionnelles.

« Pour le dire en passant, c’est un grand spectacle de la nature que ce corps de femme enlevé dans l’extase de l’orgasme. Les enchaînements organiques qui aboutissent à ce phénomène sont inouïs. Toute la vie est rassemblée en un point ; une multitude de nerfs et de muscles ordinairement inertes sont secoués comme si chacun devait apporter sa contribution au grand œuvre. Et pendant ce temps la conscience sensitive s’abolit, le cerveau cesse de penser peut-être pour ne pas distraire une parcelle de l’énergie nécessaire. Je pense que cette secousse est utile au fonctionnement d’un corps de femme. C’est pourquoi il ne faut faire aucun effort pour l’inhiber lorsqu’elle se présente d’elle-même au seuil de la conscience. »

(Illustration : Paule Thibault)

La biologie avant le diable

Analysant un graphique sur la fluctuation du désir sexuel féminin et son augmentation en fonction de l’ovulation, Marie-Victorin commente, à l’intention de Marcelle Gauvreau : « Vous voyez que le diable n’a rien à voir là-dedans ! »

« Le désir féminin n’est donc pas une tentation du démon, un effet de la nature déchue, mais une faim ou une soif naturelle de l’appareil génital de la femme, à un certain point de son fonctionnement […]. Voilà ce qu’il faudrait dire et faire comprendre à tant de pauvrettes qui se croient méchantes ou salopes simplement parce qu’elles se sentent femmes. »

(Illustration : Paule Thibault)

La mixité, c’est la santé !

« Il est normal, et il est hygiénique qu’une femme vive en compagnie d’hommes. La seule présence du sexe opposé, les légères stimulations que cette présence engendre sans que l’on s’en rende compte, font circuler les hormones génitales nécessaires à la santé. Il en est ainsi des hommes. C’est le grand handicap des couvents et monastères entièrement cloîtrés. Il s’y développe, des maladies mentales, des déséquilibres qui n’ont pas d’autres causes. Moi pour un, je sais que le milieu mixte où je vis depuis quinze ans a beaucoup aidé ma santé chancelante, sans pour cela que mon respect pour la Femme et pour toutes les femmes ait faibli. C’est pour ces raisons que, personnellement, je suis en faveur de la co-éducation, malgré les dangers qu’elle peut présenter. »