Libérer le plaisir féminin
Santé et Science

Libérer le plaisir féminin

Alors qu’elle a exploré la sexualité masculine de fond en comble, la science ne sait presque rien sur celle des femmes. Qu’est-ce qui attise leur désir ? Qu’est-ce qui l’éteint ? Des scientifiques canadiennes ont résolu de répondre à ces questions, et se retrouvent à l’avant-garde mondiale de ce domaine de recherche.

Quand votre travail implique de faire regarder des films érotiques à des femmes, vous avez intérêt à avoir l’air professionnel, dit Meredith Chivers en rigolant. « Je porte une blouse de laboratoire, j’attache mes cheveux et j’évite même le maquillage », précise la directrice du laboratoire de recherche sur la sexualité et le genre (SageLab) de l’Université Queen’s, en Ontario.

Dans une petite pièce, une volontaire, confortablement installée dans un fauteuil inclinable, fait signe à Samantha Dawson, une doctorante, qu’elle est prête à commencer. Celle-ci place alors devant elle un moniteur vidéo et quitte la pièce. On pourrait croire que la femme se repose dans une chambre d’hôpital en regardant la télé, si ce n’était qu’elle devra répondre à des questions et évaluer ses réactions sur une échelle de zéro à neuf. Des questions plutôt intimes…

À combien se chiffre votre niveau d’excitation ? D’ennui ? De dégoût ? Avez-vous envie de vous masturber ?

Sous le drap se cachent deux minces fils au bout desquels se trouvent deux indicateurs photosensibles. Un capteur a été inséré dans le vagin de la femme, dont l’embout en forme d’ampoule (surnommé le « nez » par les chercheurs) restera appuyé sur son clitoris pendant qu’elle regardera la vidéo.

L’écran s’anime. Au bord d’une piscine, une jolie blonde en bikini blanc s’abandonne à un homme agenouillé entre ses cuisses, qui lui fait l’amour oral. (Les chercheurs ont choisi cette vidéo parce qu’elle met l’accent sur le plaisir de la femme, ce qui est plutôt rare dans l’industrie de la porno.) Dans le bas de l’appareil, de petites lumières infrarouges clignotent discrètement. Elles scrutent les yeux de la femme qui, elle, a le regard fixé sur les images. Jusqu’à 60 données par seconde sont ainsi analysées par un ordinateur situé dans la pièce voisine.

Cet ordinateur reconstitue la vidéo en version « porno pour psychologues » : on y voit les mêmes ébats sulfureux au bord de la piscine, sauf que les corps des acteurs sont parsemés de points et de traits rouges. Les points indiquent où se pose le regard, en temps réel, de la participante à l’étude. Plus elle fixe longtemps l’image, s’attardant sur une partie du corps ou sur un geste, plus gros sont les points. Les traits, eux, correspondent au balayage du regard et témoignent d’un désintérêt pour tel ou tel élément. Lorsque des points apparaissent à des endroits inhabituels, en marge de l’écran, par exemple, c’est que la participante détourne les yeux, par inattention ou par dégoût.

Faire la lumière sur la façon dont nous percevons le sexe « réellement », voilà ce que désirent Meredith Chivers et son équipe du SageLab. Et pour y parvenir, les chercheurs ont recours au suivi oculaire, actuellement ce qui se rapproche le plus d’une incursion dans la tête de leurs sujets. Il permet de dévoiler l’expression très intime du désir, bien plus encore que ne le révèlent les tracés de l’afflux sanguin vers le clitoris.

Dans la version « porno pour psychologues », des points rouges se multiplient sur le corps des acteurs, puis grossissent sur le visage de l’homme, celui de la femme, ses seins, son sexe… Tiens, le maillot de bain noir de l’homme se gonfle soudain comme une tente. L’image est vite recouverte par un immense point rouge !

Les scientifiques ont longtemps étudié la sexualité à partir de mesures de l’activité des organes génitaux et de questionnaires — qui ne sont utiles que si les participantes sont conscientes de leurs désirs… et disposées à en faire part aux chercheurs. De plus en plus, les experts comme Meredith Chivers ont recours au suivi oculaire, à l’imagerie cérébrale et à d’autres technologies pour percer les secrets du plus grand organe sexuel humain : le cerveau. Ces outils modernes sont d’autant plus utiles qu’ils permettent de révéler ces désirs que l’on n’ose avouer à quiconque, pas même à soi-même parfois. Grâce à eux, Meredith Chivers apporte un nouvel éclairage sur les résultats contre-intuitifs qu’elle a obtenus jusqu’ici par rapport à un sujet brûlant : ce qui excite les femmes.

Les travaux de la scientifique de 44 ans propulsent la ville de Kingston et le Canada à l’avant-scène de la recherche dans le domaine. Depuis la création du SageLab, en 2009 (avec une subvention de 183 000 dollars de la Fondation canadienne pour l’innovation), près de 500 femmes de toutes orientations sexuelles se sont assises dans les fameux fauteuils inclinables de la chercheuse.

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Meredith Chivers a commencé à faire parler d’elle en 2009, lorsqu’elle a démontré que les organes génitaux féminins réagissent à la présentation d’un large éventail de stimuli, allant d’ébats entre lesbiennes à la copulation de singes bonobos. Et que la présence d’engorgement sanguin dans le vagin et de lubrification ne signifie pas automatiquement que la femme éprouve de l’excitation. L’une de ses hypothèses : les sécrétions vaginales ne sont dans certains cas qu’un réflexe de protection des muqueuses. L’idée que les organes reproducteurs des femmes puissent s’être adaptés pour parer à la violence sexuelle — idée qui fait aujourd’hui consensus dans le milieu de la recherche — a fait des vagues à l’époque.

Quand les médias en ont parlé, de nombreuses femmes ont écrit à la chercheuse pour la remercier. Des femmes soulagées d’apprendre que si leur corps et leur esprit n’étaient pas toujours en harmonie pendant qu’elles faisaient l’amour, ce n’était pas parce que quelque chose clochait ! Ceux qui perpétuaient des mythes du genre « si tu es mouillée, c’est que tu en as envie » ou « tu dis non, mais ton corps dit oui » pouvaient aller se rhabiller.

« Des femmes m’ont aussi confié avoir été agressées sexuellement et être hantées par l’idée que, au fond, elles avaient dû désirer ce rapport », raconte Meredith Chivers.

Plus récemment, la chercheuse s’est intéressée à de nouveaux modèles du désir, a étudié des personnes de genre non binaire [NDLR : qui ne se définit ni comme un homme ni comme une femme], mesuré le débit sanguin dans le clitoris. Son tout dernier sujet de recherche, lui, ne se limite pas aux organes génitaux eux-mêmes : il concerne aussi leur relation avec les pensées. D’où l’utilité de l’appareil de suivi du regard (celui qui produit les points rouges), un joujou de près de 50 000 dollars. Il ne détecte pas l’excitation physique proprement dite, mais ce qui retient l’attention. L’étude qu’elle mène conjointement avec Samantha Dawson compare le mouvement des yeux d’hommes et de femmes, dont certaines souffrant de dysfonctions sexuelles, pendant qu’ils regardent des vidéos érotiques.

Devant des images érotiques destinées indifféremment aux femmes homosexuelles et hétérosexuelles, les femmes des deux groupes présentaient des réponses génitales semblables. Pourquoi ? « Mon superviseur [de recherche] de l’époque était tout aussi perplexe que moi », raconte Meredith Chivers. Elle allait s’ingénier à résoudre l’énigme.

Les chercheuses ont observé que certaines femmes ne s’attardent pas sur les visages ou les parties intimes, mais sur les arbres, la piscine ou les marges de l’écran. Elles veulent savoir si cette inattention est liée à des troubles sexuels, comme des niveaux de désir et d’excitation franchement bas. Serait-il possible que des associations négatives à la sexualité, découlant d’un traumatisme ou d’un tabou, pervertissent l’attention ?

« Le corps tout entier réagit aux stimuli érotiques, pas seulement les organes génitaux », précise Jim Pfaus, professeur de psychologie à l’Université Concordia, qui s’intéresse au comportement sexuel et au système de récompense du cerveau. « C’est une distinction importante, parce que les gens pensent au sexe même dans le feu de l’action. Longtemps, on a cru que si les organes génitaux n’étaient pas sollicités, ce n’était pas du sexe. De plus en plus, on conçoit la sexualité comme un phénomène systémique impliquant le corps tout entier. »

En 2013, un sondage mené en Grande-Bretagne a révélé que les femmes étaient plus nombreuses que les hommes (deux fois plus, d’après un indicateur) à se plaindre d’un aspect ou d’un autre de leur sexualité, allant du manque d’intérêt aux douleurs durant la pénétration. Officiellement, le diagnostic le plus courant demeure le « trouble de l’intérêt pour l’activité sexuelle ou de l’excitation sexuelle chez la femme », une sorte d’expression fourre-tout qui englobe autant la baisse de désir que l’incapacité d’éprouver de l’excitation même lorsque la stimulation est adéquate. (Notons que ce trouble n’est diagnostiqué que s’il crée une détresse chez la patiente.) Selon un article paru dans le Journal of Sexual Medicine, jusqu’à 28 % des femmes ont du mal à devenir excitées. Pour bon nombre d’entre elles, les problèmes s’additionnent. La difficulté à atteindre l’orgasme est également fréquente.

Pour que les médecins puissent espérer traiter les dysfonctions sexuelles des femmes, encore faudrait-il qu’ils sachent à quoi correspond la sexualité « normale » d’une femme. Or, présentement, on ne le sait pas. Un fait incroyable, étant donné que le sexe fait l’objet d’études en Occident depuis au moins l’Antiquité.

C’est que, jusqu’à récemment, la plupart des recherches ont porté sur la sexualité des hommes, longtemps considérés comme les instigateurs en matière de séduction et de copulation.

Il y a 10 ans à peine, on dénombrait encore trois fois plus d’études sur les troubles sexuels des hommes que sur ceux des femmes. De nombreux ouvrages médicaux ne présentent toujours pas de description exhaustive de l’anatomie clitoridienne, alors qu’ils consacrent des pages entières à l’anatomie du pénis. La description de la structure interne du clitoris — qui se prolonge à l’intérieur du corps et qui contient autant de terminaisons nerveuses que son pendant masculin — est encore embryonnaire dans la littérature scientifique.

Quand 50 % de la population ne correspond pas au modèle accepté en matière de désir sexuel, quelle conclusion faut-il tirer ? À l’heure actuelle, le Canada est l’endroit par excellence pour répondre à cette question.

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C’est pendant ses études en psychologie, à l’Université de Guelph, que Meredith Chivers a eu la première des deux intuitions qui allaient donner le ton à ses travaux.

Durant un cours sur la sexualité, en deuxième année de son baccalauréat, des images de pénis projetées sur un écran n’ont pas suscité de réaction dans la classe. Mais lorsqu’une vulve est apparue, un immense « beurk » s’est fait entendre. En regardant autour d’elle, Meredith Chivers a constaté qu’il venait en grande partie de ses camarades féminines. Deux constats se sont alors imposés à elle : la relation des femmes avec leur corps est compliquée, et elle-même était plus à l’aise d’aborder les questions de sexualité que la plupart des gens.

Meredith Chivers a eu sa seconde intuition en 1997, après avoir entendu parler des travaux menés aux Pays-Bas par Ellen Laan, qui étudiait alors la réponse sexuelle des lesbiennes. Les conclusions de celle-ci étaient étonnantes : devant des images érotiques destinées indifféremment aux femmes homosexuelles et hétérosexuelles, les femmes des deux groupes présentaient des réponses génitales semblables. Pourquoi ?

« Mon superviseur [de recherche] de l’époque était tout aussi perplexe que moi », raconte Meredith Chivers. Elle allait s’ingénier à résoudre l’énigme.

Dans les années 1980, des études avaient commencé à observer une faible concordance chez certaines femmes : ce qu’elles disaient trouver excitant ne correspondait pas toujours aux stimuli auxquels elles répondaient physiquement. Peu de chercheurs semblaient néanmoins capables d’expliquer ces résultats. Ces femmes étaient-elles allumées par n’importe quoi ? À moins que la notion d’orientation sexuelle chez les femmes soit différente de chez les hommes ? S’agissait-il d’autre chose ?

À la recherche de réponses, Meredith Chivers a mené de multiples études pendant son doctorat, mis sur pied son laboratoire de recherche à l’Université Queen’s, reproduit les résultats de Laan… et gagné en notoriété. Notamment en ajoutant à son parcours, en 2010, une méta-analyse de 132 articles consacrés à la réponse génitale.

Dans cette méta-analyse, qu’elle a corédigée avec son mari (le psychologue judiciaire Michael Seto), Ellen Laan et deux autres collègues, Meredith Chivers a fait ressortir une distinction majeure entre la sexualité des hommes et celle des femmes (qui sont par ailleurs plus semblables que différentes). L’évaluation que les hommes faisaient de leur excitation était synchro avec la réaction de leur pénis — les chercheurs parlent d’un « coefficient de corrélation » de 0,66. En clair : quand les hommes ont une érection, ils éprouvent probablement aussi du désir. Les femmes, elles, présentaient un coefficient de corrélation radicalement inférieur : 0,26.

D’autres recherches ont apporté de l’eau au moulin. Ainsi, une hausse du débit sanguin vaginal a été enregistrée chez des femmes en train de regarder des scènes osées entre deux femmes, deux hommes, entre un homme et une femme, et même, dans une proportion moindre, entre des singes bonobos. Par contre, ce qu’elles déclaraient trouver émoustillant — l’évaluation subjective de leur excitation — était plus sélectif : les couples hétérosexuels et les images de plaisir féminin. Bref, leur vulve et leurs pensées ne disaient pas la même chose ! Curieusement, dans une autre étude, les femmes lesbiennes ont présenté une concordance légèrement supérieure à celle des hétérosexuelles — quoique loin d’égaler celle des hommes.

Ces conclusions, pour le moins surprenantes, remettaient en question la fameuse idée selon laquelle les femmes « sont davantage à l’écoute de leur corps ». Les données indiquaient totalement l’inverse ! À en croire les propos du journaliste et auteur Daniel Bergner tenus dans le New York Times en 2009, et dans son livre Que veulent les femmes ?, paru ensuite, les travaux de Meredith Chivers laissaient penser que, au fond, les femmes bouillonnent secrètement d’une concupiscence aveugle, bisexuelle, ce qu’elles taisent pudiquement, sinon inconsciemment.

La réalité est bien sûr plus complexe. Si les organes génitaux d’une femme envoient des signaux d’excitation contradictoires, explique Meredith Chivers, cela ne veut pas dire qu’elle ment. « Je ne remets pas en doute la parole des gens », affirme la chercheuse. Pourquoi alors le sexe et la tête des femmes ne disent-ils pas la même chose ? Et comment se fait-il que les hommes, eux, soient si réceptifs aux demandes de leur pénis ? (Rosemary Basson, une autre chercheuse, raconte avoir demandé à des hommes d’évaluer la dureté de leur membre en érection, sans le regarder, sur une échelle de 0 à 10 : « Ils déclaraient : “Je suis à cinq et trois quarts.” »)

D’abord, les organes génitaux ne sont pas les seuls agents du plaisir, précise Meredith Chivers. Le cerveau est un puissant organe sexuel, en particulier chez la femme. (L’« orgasme mental », ou la jouissance sans contact génital, serait d’ailleurs plus fréquent chez les femmes que chez les hommes.) Et il ne faut pas oublier que l’hypothèse selon laquelle l’engorgement sanguin et la lubrification du vagin seraient des mécanismes de protection automatiques, produits par l’évolution en réponse à l’activité sexuelle (désirée ou non), fait largement consensus dans le milieu universitaire.

Par définition, le désir évoque la volonté de posséder une chose — un sexe ou l’autre, une personne, une situation. Pourtant, les signaux de notre corps et de notre esprit, et la description qu’on en fait aux autres, se brouillent souvent. Les psychologues ont maintes fois constaté que le « soi », en apparence monolithique, serait plutôt formé d’un ensemble de mécanismes qui peuvent parfois entrer en conflit. Les hémisphères gauche et droit du cerveau auraient eux aussi une activité propre, si bien que certains neuroscientifiques conçoivent le cerveau comme un assemblage de modules séparés qui interagissent entre eux. Nous ne sommes pas faits d’un seul bloc homogène — pas plus les femmes que les hommes.

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Si une certaine dissonance est normale en nous, quand devient-elle problématique ? Comment se fait-il que des femmes (lesbiennes, par exemple) détectent plus finement les réactions de leur corps que d’autres ? Les études ont montré que celles qui se masturbent davantage présentent un taux de concordance entre la tête et le corps supérieur à celui des autres femmes. En d’autres termes, elles sont plus réceptives aux signaux de leurs organes génitaux. La masturbation joue aussi un rôle clé chez les membres du sexe opposé. Les hommes en général se masturbent plus fréquemment que les femmes, et sont également plus nombreux à le faire plusieurs fois par semaine. Ils ont aussi l’habitude, bien plus que les femmes, de toucher leur sexe en cours de journée, pour replacer leur pénis dans leur sous-vêtement, par exemple.

Meredith Chivers a par ailleurs démontré que plus un trouble sexuel chez une femme est sérieux (désir extrêmement faible, incapacité d’atteindre l’orgasme, etc.), plus faible sera le taux de concordance entre ce que disent son corps et sa tête. Si votre corps est réceptif mais que votre tête s’emmerde, ou si vous avez envie de faire l’amour mais que votre corps ne répond pas, vous aurez beau vous engager dans une relation sexuelle, vous n’aurez pas l’impression de participer vraiment.

La chercheuse ignore la cause exacte de ce clivage entre le corps et l’esprit des femmes. Mais sa collègue Lori Brotto, de l’Université de la Colombie-Britannique (une autre sommité en matière de recherche sur la sexualité), et elle envisagent certaines pistes. Le milieu dans lequel grandit une enfant pourrait teinter le rapport à la sexualité qu’elle aura plus tard (le sexe est dégoûtant, malsain, traumatisant) et être à l’origine du divorce psychique. Un discours négatif répété pourrait conduire les jeunes filles à se dissocier de leur corps afin d’éviter de passer par les étapes normales d’exploration et de découverte de soi, et de développement des circuits neurogénitaux. Ce cercle vicieux pourrait non seulement se solder par le refoulement de leurs pulsions sexuelles, mais aussi par leur incapacité à les comprendre.

Peut-être certaines femmes (ainsi que certains hommes) ont-elles besoin de plus que le sexe lui-même pour se sentir excitées. Peut-être accordent-elles une plus grande importance au contexte, aux signaux affectifs ou aux mots. Peut-être ont-elles simplement besoin de plus de « bon sexe ».

L’équipe cherche en outre à savoir pourquoi les hommes présentent une concordance si élevée. Leur anatomie y est sans doute pour quelque chose, puisque leurs parties intimes (et leurs réactions) sont apparentes. « D’abord, les organes génitaux des femmes sont cachés, explique Lori Brotto. Ensuite, quand les filles grandissent, elles reçoivent beaucoup de messages du genre “Ne touche pas”, “C’est sale” ou “Mets tes mains ailleurs”, ce qui pourrait faire qu’elles y prêtent moins attention. » Certes, il arrive aussi que les garçons se fassent sermonner à propos de la masturbation, mais avec une nuance de taille, précise Meredith Chivers. « On leur dit : “Ne te touche pas, mais on comprend que tu le fasses quand même.” [On véhicule l’idée] que les hommes ont davantage besoin de se masturber que les femmes. »

C’est sans parler des pressions des médias, qui dictent en quelque sorte la désirabilité féminine. Leurs messages invitent les femmes non pas à songer à ce qu’elles désirent véritablement, mais plutôt à s’attarder aux détails de leur apparence. Prises dans le jeu de la séduction, elles en viennent à perdre de vue ce qu’elles trouvent sexy.

Le facteur numéro un qui bloque le désir d’une femme pendant une relation sexuelle ? Si elle a été suffisamment stimulée et que les préliminaires n’ont pas été bâclés ? La distraction, répond la Dre Rosemary Basson, qui étudie et soigne les troubles du désir et de l’excitation à l’Université de la Colombie-Britannique. L’excitation peut être vue comme une sorte de transe, un état d’ivresse propre à celles qui parviennent à laisser le « monde réel » derrière (la vaisselle à faire, le téléphone qui vibre, le rendez-vous des enfants chez le dentiste). « Si vous faites l’amour et que vous ne pensez qu’à la peinture défraîchie du plafond, vous n’êtes pas vraiment là », ajoute Jim Pfaus, de l’Université Concordia.

Les scientifiques savent évidemment que les relations sexuelles ne sont pas géniales à tous coups. Il y a ce sexe qui nous allume, mais ne nous enflamme pas ; celui qui nous fait du bien, mais qui nous déplaît. Dans son récent ouvrage Future Sex, consacré aux périls du plaisir moderne, Emily Witt résume bien le clivage entre les urgences du corps et la répulsion de l’esprit devant la vulgarité d’une grande part de la porno d’aujourd’hui. « Mon aversion pour la pornographie n’était pas due au fait que les images ne m’excitaient pas, mais plutôt à celui que je ne voulais pas être excitée par des pratiques que je n’avais pas envie de tester. »

Peut-être certaines femmes (ainsi que certains hommes) ont-elles besoin de plus que le sexe lui-même pour se sentir excitées. Peut-être accordent-elles une plus grande importance au contexte, aux signaux affectifs ou aux mots. Peut-être ont-elles simplement besoin de plus de « bon sexe ». À l’Université Concordia, Jim Pfaus a démontré que le souvenir d’un rapport sexuel décevant supprimait la libido chez les rats femelles : le blocage des récepteurs opioïdes durant l’accouplement décourageait les rates de chercher à se reproduire par la suite.

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Un partenaire à la fois habile et attentionné, ça ne s’obtient pas, hélas, par une ordonnance de son médecin. Par contre, celui-ci pourrait bientôt recommander une thérapie à première vue pas très affriolante : s’asseoir les yeux fermés.

Les vertus de la méditation de pleine conscience ont déjà été éprouvées dans divers milieux, des écoles aux entreprises, pour accroître la concentration et apaiser les esprits tourmentés du XXIe siècle. Mais elles ont jusqu’ici pénétré très peu la sphère du plaisir.

L’association peut étonner à première vue, surtout si on pense à la passion charnelle comme à un élan de désir irrésistible, presque animal. Selon les psychologues qui étudient la pleine conscience, la pratique favorise la formation de circuits neuronaux entre la tête et le reste du corps, entre pensées et sensations. Inspirée par son application dans le domaine de la santé mentale, Lori Brotto a eu l’idée de recourir à la pleine conscience pour traiter les troubles sexuels chez les femmes. Les études cliniques qu’elle mène actuellement portent à croire que cet exercice spirituel d’inspiration bouddhiste pourrait être l’antidote le plus efficace contre l’insatisfaction sexuelle.

En effet, la pleine conscience permettrait aux femmes d’accéder à toutes leurs sensations sans être assaillies par des pensées anxieuses du type : Je ne sens pas grand-chose. Est-ce que je prends trop de temps ? De quoi ai-je l’air dans cette position ? Est-ce que je devrais éteindre la lumière ?

Meredith Chivers, qui, plus jeune, avait justement appris à méditer, a tout de suite vu le potentiel de ce traitement. Dans une étude de 2016, Lori Brotto et elle concluaient que quatre séances de pleine conscience suffisent à renforcer un facteur central de la concordance nommé « intéroception », soit la capacité de percevoir des réalités internes, comme les battements du cœur, la digestion ou le plaisir. De récentes données concernant le « trouble de l’intérêt pour l’activité sexuelle ou de l’excitation sexuelle chez la femme » ont associé cette propriété de la méditation à une modification de l’insula, une région du cerveau qui joue un rôle dans la perception du corps. Plus encore, des essais cliniques menés par les chercheuses Lori Brotto et Rosemary Basson ont révélé que la thérapie est efficace pour soulager des maux bien plus graves : la vestibulodynie provoquée, cette douleur invalidante dont souffrent quelque 12 % des femmes lors de rapports sexuels — et dont on dit souvent qu’elle est incurable.

Une nouvelle révolution sexuelle, scientifique celle-là, est en marche, pour mieux définir comment le sexe touche chaque aspect de l’être humain. « [Meredith Chivers et Lori Brotto] dictent les normes de la recherche sur la sexualité pour les 20 prochaines années, croit Jim Pfaus. Quand le financement en recherche aura repris en Europe et aux États-Unis, et que les mentalités auront évolué, leurs modèles serviront de référence. »

Meredith Chivers, elle, espère que les études menées sur la sexualité féminine éveilleront les consciences : « Le but n’est pas de dire qu’on peut être heureux au lit ni quels sont les 500 trucs pour avoir de meilleurs orgasmes. C’est de prendre conscience que notre sexualité est importante. »

(Traduction de Geneviève Bélanger-Leroux)

Photo : Laurent Gillieron / La Presse Canadienne

La recherche sur la sexualité à l’ère Trump

L’arrivée du républicain Donald Trump à la Maison-Blanche a changé la donne pour les « sexperts », comme Justin J. Lehmiller, directeur du programme de psychologie sociale à l’Université d’État Ball et associé à l’Institut Kinsey de l’Université de l’Indiana. « Je suis horrifié », écrivait d’ailleurs le chercheur au lendemain de l’élection.

Justin J. Lehmiller venait de se réveiller ce matin-là dans une Amérique vraisemblablement moins libérale, plus méfiante envers les « sexperts » et le financement public de leurs projets. À cause de l’élection de Trump, mais aussi du gouverneur Eric Holcomb, dans l’État de l’Indiana. En 2000, celui-ci avait diffusé une publicité électorale dans laquelle il dénonçait la remise de fonds par l’État à l’Université de l’Indiana (et, par ricochet, à l’Institut Kinsey) qui, disait-il, « recueille du matériel pornographique et mène des études sur la bestialité, l’homosexualité et la pédophilie ».

La recherche sur la sexualité, l’orientation sexuelle et l’identité de genre est la plupart du temps tributaire d’organismes subventionnaires, dont la survie dépend du financement du gouvernement. Ce qui la rend vulnérable aux aléas de la politique. « Les gens sont inquiets, remarque la chercheuse Meredith Chivers. Et ils n’ont pas tort de l’être, considérant le passé. »

En 2003, après un doctorat à l’Université Northwestern de Chicago, la Canadienne était disposée à ajouter son nom à la liste de l’« exode des cerveaux » en faisant carrière aux États-Unis, mais une autre liste, noire celle-là, est venue bousiller les plans.

Cette année-là, le groupe religieux Traditional Values Coalition a publié les noms de 157 chercheurs menant des études sur la sexualité — études financées par le gouvernement fédéral. Le groupe de pression a qualifié d’« indécents » les travaux, dont les sujets allaient de la population autochtone transgenre aux travailleuses du sexe asiatiques dans la ville de San Francisco. Le superviseur de Meredith Chivers, Michael Bailey, figurait sur cette liste. Des hauts placés de l’Institut national de la santé ont demandé aux chercheurs concernés de fournir « plus de détails » au sujet de leurs études déjà financées et d’expliquer quelles en seraient les retombées pour la santé publique.

En juillet de la même année, le représentant républicain de la Pennsylvanie de l’époque, Pat Toomey, déposait un amendement visant à mettre fin au financement de quatre projets de recherche sur le comportement sexuel. La proposition a finalement été rejetée par deux petites voix, sous les yeux consternés de la communauté scientifique américaine.

Les Nord-Américains sont de plus en plus à l’aise de traiter la sexualité comme une partie intégrante de leur bien-être. Un nombre croissant d’études établissent un lien direct entre une vie sexuelle épanouie et une panoplie de bienfaits pour la santé, tels qu’une augmentation du nombre d’heures de sommeil, un faible niveau de stress et des relations harmonieuses. De même, une sexualité saine est associée à une bonne santé physique en général et peut même soulager la douleur. Malgré tout, certains pays d’Europe, comme les Pays-Bas, qui avaient pourtant réussi l’exploit d’observer en imagerie l’activité du cerveau sous l’effet de la stimulation et de l’orgasme, ont vu les budgets alloués aux études sur la sexualité fondre dans le climat d’austérité actuel.

Meredith Chivers et ses collègues au Canada se trouvent à l’avant-garde d’une génération de scientifiques résolus à libérer le plaisir de toute entrave et à faire enfin place à l’épanouissement.