Faut-il taxer les pesticides ?
Santé et Science

Faut-il taxer les pesticides ?

Les gouvernements manient beaucoup la carotte, mais peu le bâton en matière de pesticides. Et si on les taxait en fonction de leur toxicité ? demande Valérie Borde.

Les pesticides ne sont pas toujours aussi dangereux que ce qu’on craint. On ne vit d’ailleurs plus, du moins au Canada, à une époque où on en épandait des quantités astronomiques sans prendre de précautions.

Mais les pesticides restent difficiles à encadrer. Et les fabricants et gros utilisateurs ont le bras long, comme en témoigne cette histoire révoltante du CÉROM, un centre de recherche gouvernemental littéralement mené par le bout du nez par l’industrie.

Pour accélérer le mouvement vers une agriculture plus durable et moins dépendante de ces produits potentiellement toxiques, les gouvernements manient beaucoup la carotte, mais peu le bâton. Où est le principe du pollueur payeur, qui est pourtant inscrit dans la Loi sur le développement durable du Québec ?

L’an dernier, des chercheurs suisses allemands ont publié une étude fort intéressante sur la taxation des pesticides, une mesure que quelques pays européens ont commencé à utiliser pour faire changer les pratiques, mais qui gagnerait à être raffinée, d’après l’étude publiée dans la revue Ecological Economics.

Plutôt que de taxer aveuglément les pesticides pour hausser leurs prix et en décourager l’usage, ils proposent un système de taxation différencié selon le degré de toxicité potentielle de chaque classe de produit. L’indicateur de risque des pesticides du gouvernement du Québec, qui tient compte à la fois des risques pour la santé et pour l’environnement, pourrait par exemple servir de base au calcul du niveau de taxation de chaque pesticide.

En internalisant ainsi les coûts environnementaux et sociaux pour chaque produit, suivant le principe de l’écofiscalité, les chercheurs croient qu’on inciterait entreprises et agriculteurs à utiliser en plus petites quantités les produits les plus nocifs, et à en mettre sur le marché des moins dangereux. Ils précisent que les bénéfices de cette taxe devraient ensuite être reversés aux agriculteurs, sous forme de subventions, un peu comme la taxe sur l’essence sert à financer les travaux sur les routes.

Voilà un argument qui pourrait convaincre le monde agricole du bien-fondé de taxes sur les pesticides, auquel il est pour l’instant farouchement opposé. Même si cette mesure a peu de chances d’influencer à court terme l’usage des pesticides, les chercheurs concluent qu’elle pourrait à long terme faciliter l’adoption de pratiques plus durables.

L’idée mérite d’être explorée, car même si le Québec vient de faire un pas en avant avec ses nouveaux règlements sur les pesticides, la situation actuelle laisse à désirer. Suivant ces récentes règles, les agriculteurs devront obtenir la prescription d’un agronome pour pouvoir utiliser l’un des trois insecticides néonicotinoïdes, ainsi que l’atrazine (un herbicide) et le chlorpyrifos (un autre insecticide). La réglementation couvre aussi les semences enrobées de néonicotinoïdes.

De plus, les producteurs devront tenir un registre de tous les pesticides appliqués et les détaillants devront déclarer leurs ventes annuelles, ce qui permettra au ministère du Développement durable, de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques de mieux suivre l’usage des pesticides.

Mais déjà, on s’inquiète du manque d’indépendance de certains membres de l’Ordre des agronomes du Québec envers les fabricants de pesticides. Il faut aussi comprendre que ceux-ci ne sont pas à court de solutions de rechange, à en juger par la liste de substances approuvées ou en attente d’approbation par l’Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA), la branche du ministère fédéral de la Santé chargée de surveiller les pesticides.

Depuis début 2017, 23 nouveaux pesticides ou nouvelles indications de pesticides ont été homologués au Canada, sur la base d’études réalisées par les industriels. C’est le même processus qui avait mené à l’approbation des néonicotinoïdes dans les années 1990 et qui n’avait alors pas permis de prendre conscience de leur impact sur les insectes pollinisateurs.

En 2016, l’ARLA a aussi approuvé le sulfoxaflor, un insecticide controversé, qui agit sur les mêmes récepteurs du système nerveux des insectes que les néonicotinoïdes. Le sulfoxaflor a d’abord été approuvé aux États-Unis en 2013, puis interdit en 2015 après qu’une décision de justice eut forcé l’Agence américaine pour la protection de l’environnement à réexaminer sa toxicité potentielle sur les abeilles. Il a ensuite été réautorisé en 2016. Le sulfoxaflor a également été approuvé en Europe, sous conditions : en France, il est par exemple interdit d’en épandre sur de grandes cultures attirantes pour les insectes pollinisateurs.

Même si les agences comme l’ARLA placent la barre toujours un peu plus haut pour autoriser de nouveaux pesticides et que la loi prévoit un réexamen régulier de ceux déjà approuvés, pour l’instant, aucun signal de prix n’incite les entreprises ni les agriculteurs à favoriser les produits moins dommageables.

Bien sûr, il faut du temps pour faire évoluer les pratiques agricoles, mais on tolère de moins en moins les risques pour la santé ou l’environnement. Alors, l’écotaxation des pesticides, une idée à explorer ?