Garder vivant le rêve d'être parent
Santé et Science

Garder vivant le rêve d’être parent 

Ils sont jeunes, bien portants… et atteints d’un cancer. Si les traitements permettent de vaincre la maladie, ils pourraient aussi anéantir leurs chances de devenir parents un jour. Une branche méconnue de la médecine tente de leur venir en aide.

Cancer du sein de stade 2, sans métastases. Quand le diagnostic est tombé, en 2012, Marie-Claude Giroux, alors âgée de 30 ans, était convaincue qu’elle guérirait. « Je vivais des hauts et des bas, dit-elle, mais en général, mon moral était bon. » Même après deux mastectomies, six mois de chimiothérapie, un mois et demi de radiothérapie et deux ans d’hormonothérapie. Mais aujourd’hui, elle a peur, m’avoue-t-elle dans un petit café de Saint-Sauveur. Pas de voir revenir le cancer : elle craint que les traitements n’aient bousillé ses chances d’avoir un enfant.

Si le taux de survie après cinq ans dans le cas du cancer du sein est de 85 % pour les femmes de son âge, la fertilité, elle, a très peu de chances de tenir le coup. L’oncologue avait prévenu sa patiente que les traitements risquaient d’amenuiser les probabilités qu’elle goûte à la maternité. « Il voulait commencer la chimiothérapie le plus rapidement possible, mais savait que je voulais fonder une famille », raconte la jeune femme. Ensemble, ils ont donc choisi de retarder ses traitements d’un mois, le temps qu’un médecin spécialiste en fertilité s’occupe de prélever des ovules pour « plus tard ».

Malgré toutes les mesures prises, Marie-Claude Giroux n’arrive pas à tomber enceinte. Après deux ans d’essais infructueux, elle et son conjoint n’ont plus beaucoup d’espoir. « L’idée de ne pas avoir d’enfants m’a plus abattue que d’affronter ce cancer, dit-elle de sa voix douce. C’est très, très dur. Autant pour moi que pour mon conjoint. De ne pas pouvoir avoir d’enfants avec mon ADN, c’est un deuil. »

La Société canadienne du cancer prévoyait qu’en 2017 quelque 200 000 Canadiens allaient recevoir un diagnostic de cancer. Dont près de 8 000 âgés de 20 à 39 ans. Le cancer lui-même n’affectera pas leurs chances de devenir un jour parents (à moins qu’il ne faille procéder à l’ablation d’organes reproducteurs), mais certaines chimiothérapies, radiothérapies et hormonothérapies, oui. Ces traitements toxiques pour les cellules cancéreuses le sont aussi pour les ovaires, l’utérus, les testicules.

« Une fois le patient exposé aux traitements [contre le cancer], on ne peut retourner en arrière », dit le Dr Petr Kavan, qui s’occupe des patients de 18 à 39 ans au Service d’oncologie de l’Hôpital général juif de Montréal, où il a donné naissance en 2003 à la première clinique d’oncologie pour adolescents et jeunes adultes au Canada. « Ce n’est qu’une fois les traitements terminés que l’on pourra évaluer la gravité des dommages », explique l’oncologue, aussi chercheur à l’Université McGill. D’où l’importance d’aborder la question de la fertilité avant de déployer l’artillerie anticancer. Ce que tous les oncologues ne font pas, habitués qu’ils sont à traiter des patients souvent âgés, déplore le Dr Kavan.

La Dre Karen Buzaglo, fertilologue à la clinique Procrea Fertilité, à Montréal, croit elle aussi que le sujet devrait toujours être abordé. D’autant qu’il est possible de préserver la fertilité, en prélevant des ovules ou du sperme avant le début des traitements. « Les oncologues sont au courant, car on en parle de plus en plus dans les congrès médicaux, et les patients posent de plus en plus de questions. Est-ce que les médecins en parlent ? Pas systématiquement. Et c’est ça, le problème majeur », dit la fertilologue, qui préside le groupe chargé de diffuser les avancées scientifiques en matière de préservation de la fertilité aux quelque 700 membres de la Société canadienne de fertilité et d’andrologie (des spécialistes de la santé reproductive).

Autre facteur crucial : le temps. Normalement, il faut compter de deux à cinq semaines de stimulation ovarienne avant de pouvoir prélever des ovules. Dans le cas d’une patiente atteinte de cancer, le processus est écourté à une douzaine de jours, et peut commencer à n’importe quel moment du cycle menstruel (il existe aussi depuis 10 ans des protocoles accélérés pour cancers hormono-dépendants, comme le cancer du sein).

Cinq semaines ou une douzaine de jours, c’était encore trop long pour Mariève Pelletier. Son cancer du sein, diagnostiqué à l’automne 2015, était trop avancé, les traitements trop urgents. Pas le temps de se lancer dans un cycle de stimulation ovarienne : injection quotidienne d’hormones, visites fréquentes à la clinique pour surveiller la progression de la stimulation à l’aide d’échographies et de prises de sang, prélèvement d’ovules… « Je pourrais ne jamais avoir d’enfant, dit aujourd’hui la Québécoise de 33 ans. C’est encore plus difficile à accepter que le diagnostic. » Au moment de notre rencontre, elle ne savait toujours pas si elle pourrait devenir mère un jour.

« Ce deuil peut engendrer un traumatisme, beaucoup de détresse, de tristesse et de colère contre le cancer, cette grande injustice qui vient brimer la vie », explique Sylvie Aubin, psychologue à la clinique d’oncologie pour adolescents et jeunes adultes de l’Hôpital général juif. « Ce qui est frustrant pour les patients, c’est de devoir revisiter leurs plans de vie. »

Même ceux qui procèdent au prélèvement d’ovules ou de sperme ne deviendront pas tous parents. Les chances qu’une fécondation in vitro réussisse dépendent en effet de plusieurs facteurs, dont le plus important : l’âge de la femme au moment du prélèvement des ovules et du transfert d’un embryon dans son utérus. Les patientes de 34 ans et moins ont 41 % de chances de donner naissance à la suite d’un transfert d’embryon, selon les données de 2015 de la Société canadienne de fertilité et d’andrologie. Ce taux chute dramatiquement (6 %) pour celles de 43 ans et plus. De 35 à 42 ans, les chances diminuent graduellement de 34 % à 11 %.

Dans le cas de l’insémination artificielle, les taux de réussite varient également selon l’âge de la femme, soit de 6 % à 15 % par insémination, d’après Pascal Desrosiers, chef du Centre de procréation assistée du CHU Sainte-Justine, où l’on effectue annuellement 1 200 inséminations artificielles. « Ces chiffres, c’est si le sperme est normal et qu’il n’y a aucun autre facteur d’infertilité », précise-t-il.

Vincent Dufour, pour sa part, avait 26 ans lorsqu’il a frôlé la paralysie en raison d’un cancer de la moelle épinière, diagnostiqué en 2007. Après deux opérations, cet ingénieur du son de Montréal a subi une radiothérapie de cinq semaines. La zone ciblée étant très proche des testicules, sa radio-oncologue lui a conseillé de faire congeler du sperme. Mais lorsqu’il a été prêt à fonder une famille, quatre ans après avoir vaincu le cancer, ses échantillons n’étaient presque plus viables. Imprévu qui arrive rarement, selon Pascal Desrosiers. (En général, de 40 % à 60 % des spermatozoïdes d’un échantillon ne seront plus viables au moment de la décongélation, ce qui n’a pas d’incidence, vu leur grand nombre.)

Restait la possibilité de faire un enfant naturellement. Sauf que Vincent Dufour ne produisait plus beaucoup de spermatozoïdes. « Je m’étais dit que ça marcherait naturellement. Mais ça ne fonctionnait pas. Et plus c’était difficile, plus je voulais des enfants », raconte-t-il.

L’homme à la barbe courte m’a accueillie dans son studio du Vieux-Montréal avec un rapport détaillé de ses trois années de tentatives pour avoir un enfant. Il aura fallu à sa conjointe deux inséminations artificielles, quatre fécondations in vitro, une fausse couche et une opération pour un kyste aux ovaires avant qu’elle tombe enceinte, en mai 2015. « Regarde le beau résultat », s’émerveille Marie-Claude Paquin, une grande rousse de 39 ans, en me montrant la photo de leur fille sur son cellulaire.

Quand le cancer frappe un ado

Au CHUL de Québec, les risques d’infertilité causée par des traitements anticancer sont abordés systématiquement avec les jeunes patients et leur famille, dit le Dr Bruno Michon, chef du Service d’hématologie-oncologie pédiatrique. Mais cette conversation n’est pas toujours simple. Une personne de 27 ans qui n’a jamais eu d’enfant « n’a pas la même réflexion qu’une petite fille de 13 ans qui a ses menstruations depuis seulement six mois », dit-il. Parfois, les parents décident de commencer les traitements contre le cancer sans attendre. « Quand ils se font annoncer une leucémie, par exemple, la fertilité ne semble pas grave : l’important, c’est que l’enfant survive. Mais notre rôle, c’est aussi de les projeter dans l’avenir, car dans 10 ans, quand leur enfant aura guéri, il voudra peut-être des enfants. »

Un projet de 30000 dollars

Marie-Claude Giroux et son conjoint, Philippe Bélisle, avaient investi environ 30 000 dollars dans leur projet de fonder une famille au moment de notre rencontre. Car le Québec, seule province canadienne à rembourser certains frais en matière de préservation de la fertilité, ne couvre pas tout.

Ces frais peuvent s’élever à environ 5 000 dollars pour le prélèvement d’ovules ou d’embryons et quelque 300 dollars pour le sperme, plus 1 500 dollars pour cinq années d’entreposage. Depuis la réforme de la loi qui encadre la procréation assistée, en 2015, les procédures qui viennent ensuite ne sont plus couvertes, à l’exception de l’insémination artificielle. Il faut compter environ 2 000 dollars pour le transfert d’un embryon congelé et autour de 5 000 dollars pour une fécondation in vitro avec les ovules congelés, plus les médicaments. Ces frais peuvent devenir astronomiques, surtout si la méthode ne fonctionne pas dès le premier essai.

Le couple Giroux-Bélisle a payé pour deux transferts d’embryon fécondé in vitro et pour un don d’ovules. Les faibles chances de réussite (5 %) et le coût élevé d’une troisième tentative ont en effet poussé le couple à accepter les ovules d’une donneuse, les chances de réussite étant plus grandes (65 %). Marie-Claude Giroux attend le printemps pour procéder. « Je veux prendre mon temps, faire le transfert quand je me sentirai prête. »