Les leçons du scorbut : entre science et croyances
Santé et Science

Les leçons du scorbut : entre science et croyances

La science doit prévaloir sur les savoirs traditionnels, y compris dans les textes de loi, estime Valérie Borde.

Doit-on considérer les savoirs traditionnels autochtones au même titre que la science dans les évaluations environnementales ? Le débat enflammé que suscite cette question ces jours-ci est révélateur de l’incompréhension de ce qu’est la science, y compris en haut lieu, et du retour en arrière qui nous pend au nez à tous si ce phénomène prend de l’ampleur.

Voici donc l’histoire. Le 15 mars, Radio-Canada publie des extraits d’une lettre adressée aux instances fédérales par un sous-ministre à l’Environnement du Québec, en réaction à la publication du projet de loi C-69 sur les évaluations environnementales. Patrick Beauchêne y écrit : « L’intention du gouvernement fédéral de tenir compte systématiquement du savoir autochtone, au même titre que la science et les données probantes, pourrait s’avérer problématique dans les cas où le savoir autochtone et la science se révéleraient contradictoires. »

Ces quelques mots ont provoqué une levée de boucliers de la part des Premières Nations. Dans Le Devoir, un groupe d’experts en droit a aussi défendu la valeur des savoirs autochtones en insistant sur leur apport à la science, « un domaine où les opinions et les interprétations sont loin d’être unanimes ». Sans les savoirs autochtones sur les remèdes contre le scorbut, expliquent Thomas Burelli et ses collègues dans leur lettre, Jacques Cartier et son équipage n’auraient jamais survécu.

Au contraire, cette histoire de scorbut est un parfait exemple du pourquoi la science doit prévaloir.

Jacques Cartier rencontre les Indiens à Stadaconé, Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté (1907) ©MNBAQ

Les autochtones de l’époque de Jacques Cartier connaissaient effectivement des plantes qui prévenaient le scorbut, un « savoir » qui leur a permis de survivre aux longs mois d’hiver. À la même époque, en Europe, le scorbut touchait principalement les marins, puisque l’alimentation locale était assez diversifiée à longueur d’année pour prévenir cette maladie. Mais depuis la première expédition de Vasco de Gama, en 1497, on « savait » en Europe que les agrumes pouvaient prévenir le scorbut lors de longs voyages en mer. On n’avait juste pas anticipé que Jacques Cartier partirait pour aussi longtemps dans un coin où ne poussaient pas d’agrumes.

L’origine de ces « savoirs » se perd dans la nuit des temps. Toutes les connaissances dont on disposait alors dans le monde résultaient en effet d’un mélange d’expériences et de croyances. On pensait que certains remèdes fonctionnaient parce que, depuis des générations, ils donnaient de bons résultats, ou parce qu’ils cadraient avec les explications du monde que l’on s’était forgées. En Europe, on « savait » que les agrumes étaient efficaces pour prévenir le scorbut… comme on « savait », à la même époque, que la saignée était utile pour purger le corps des maladies.

Il faudra attendre 1637 pour que le mathématicien et philosophe français René Descartes décrive, dans son Discours de la méthode, une manière de mettre à l’épreuve ces connaissances traditionnelles pour distinguer ce qui relève de la croyance et ce qui correspond à un phénomène bien réel qui existe, quoi qu’on en pense : la méthode scientifique est née.

En 1754, un médecin écossais, le Dr James Lind, publie un traité scientifique sur le scorbut, après s’être livré à ce qui est aujourd’hui considéré comme le premier essai clinique de l’histoire. Alors qu’il travaille pour la marine royale britannique, Lind soumet 12 marins atteints du scorbut à une expérience : il les sépare en six groupes de deux, puis donne à chacun un aliment particulier à ajouter à ses rations quotidiennes. Il teste ainsi l’effet du cidre, de l’acide sulfurique, du vinaigre, d’un mélange d’herbes, de l’eau de mer, et des oranges et citrons.

Seuls les deux derniers marins sont débarrassés du scorbut.

Lind obtient ainsi la première preuve scientifique, encore rudimentaire, que les agrumes aident vraiment les marins scorbutiques. Mais le médecin n’a pas tout saisi : il ignore que, conservé longtemps, le jus d’agrumes n’est plus efficace contre cette maladie. Il faudra encore quelques décennies et des dizaines de morts pour comprendre que seul le jus frais est efficace.

Ce n’est qu’au XXe siècle qu’on a compris que ce n’était pas le jus d’agrumes, mais la vitamine C qu’il contenait, qui prévenait le scorbut.

En 1937, le biochimiste hongrois Albert Szent-Györgyi a reçu le prix Nobel de médecine pour sa découverte de la structure chimique de la vitamine C. La même année, le Polonais Tadeusz Reichstein a quant à lui obtenu le Nobel de chimie pour avoir réalisé la synthèse de la vitamine C, c’est-à-dire la recette qui permet d’en fabriquer quand on n’en a pas.

La science a donc mis du temps à aboutir à un résultat quant à l’efficacité de certaines plantes contre le scorbut. Entre-temps, autochtones et Européens ont continué de se fier à leurs « savoirs » traditionnels, sans toutefois disposer de preuve réelle que ceux-ci n’étaient pas autre chose que le fruit de leurs croyances.

La science représente un énorme progrès par rapport à ces savoirs traditionnels. D’abord, elle a permis de vérifier qu’ils étaient bien « réels ». Ensuite, la science a permis d’aller plus loin pour comprendre exactement pourquoi telle ou telle plante prévenait le scorbut. On a ainsi découvert une molécule, la vitamine C, qu’on sait maintenant fabriquer et qu’on peut ajouter dans les aliments de manière à protéger les gens de cette maladie.

De nos jours, grâce à la science, le scorbut est très rare, et ne touche que des populations souffrant de malnutrition et n’ayant pas accès aux rations de vitamine C de l’aide alimentaire. Les autochtones peuvent encore utiliser leurs plantes traditionnelles, mais ils peuvent aussi acheter de la vitamine C à la pharmacie, ce qui s’avérerait bien pratique si les plantes en question venaient à disparaître.

Pour en revenir au débat actuel, il serait idiot de nier complètement les « savoirs autochtones » dans les évaluations environnementales, du fait de la longue expérience du territoire qu’ont les Premières Nations. Dans le Grand Nord, au moment où l’environnement se transforme rapidement sous l’effet des changements climatiques, on doit mettre toutes les chances de notre côté et mobiliser ces connaissances, même si elles n’ont pas été vérifiées au moyen de la méthode scientifique, qui est lourde et longue à mettre en œuvre. Plusieurs grands projets de recherche nordique se font d’ailleurs aujourd’hui avec, pour et même par des autochtones.

Mais M. Beauchêne a raison : la science pourrait contredire certains de ces « savoirs », comme elle a contredit la saignée ou, plus récemment, le remède de grand-mère qui prétend que la vitamine C prévient le rhume.

Parce qu’elle constitue la seule méthode que l’on connaisse pour s’affranchir autant que faire se peut de nos croyances, la science doit prévaloir sur les savoirs traditionnels, y compris dans les textes de loi.