Maladie de Lyme : l'étrange histoire du vaccin disparu
Santé et Science

Maladie de Lyme : l’étrange histoire du vaccin disparu

Il y a 20 ans, un vaccin contre la maladie de Lyme était commercialisé aux États-Unis. Loin d’être une panacée, il permettait de protéger en partie les gens les plus à risque. Pourtant, il a disparu. Retour sur une histoire méconnue avec Valérie Borde.

Avec les changements climatiques, les tiques, qui peuvent transmettre la bactérie causant la maladie de Lyme, sont de plus en plus présentes au Québec. La plupart du temps, cette maladie ne dure pas longtemps, et on peut prévenir les complications au moyen d’un antibiotique. Mais une fraction des personnes infectées auront des problèmes articulaires, cardiaques ou neurologiques durables et parfois très invalidants. On ne sait pas exactement combien de gens cela concerne, car les diagnostics ne sont pas évidents. Aux États-Unis, environ 300 000 personnes contractent la maladie de Lyme chaque année, selon les Centers for Disease Control and Prevention (CDC).

Il n’y a pas de vaccin contre cette maladie. Pourtant, il y a 20 ans, aux États-Unis, un vaccin était commercialisé. Il n’était certes pas une panacée, mais permettait de protéger en partie les gens les plus à risque. Il n’était pas dangereux. Mais il a disparu. Pourquoi ? Voilà une histoire qui montre qu’en matière de vaccins il ne suffit pas d’avoir la science pour soi pour parvenir à prévenir des maladies.

En décembre 1998, la Food and Drug Administration autorisait la commercialisation du Lymerix, à la suite de l’examen des essais cliniques réalisés par la société Smithkline Beecham (devenue GSK en 2000, après avoir fusionné avec Glaxo Wellcome), commencés au début des années 1990.

Le Lymerix était loin d’être le remède miracle. L’essai de phase 3, mené auprès de 10 000 personnes de 15 à 70 ans vivant dans des coins du nord-est des États-Unis où la maladie est endémique, avait permis de conclure que le vaccin était efficace à 76 %. Autrement dit, une personne vaccinée sur cinq pouvait quand même attraper la maladie.

Évidemment, on aimerait toujours que les vaccins soient efficaces à 100 %, mais c’est loin d’être le cas. Le vaccin contre la grippe, par exemple, est connu pour son efficacité limitée, particulièrement chez les gens âgés. Cependant, être un peu protégé contre une maladie peut valoir mieux que de n’être pas protégé du tout. Une évidence qui demeure valable tant que le risque d’effets secondaires reste largement inférieur au bénéfice potentiel, et que la somme d’argent à consacrer au vaccin représente un rapport coût-bénéfice meilleur que d’autres dépenses pour rester en santé.

Lorsque le Lymerix a été approuvé, les calculs coût-bénéfice réalisés par les autorités américaines leur avaient permis de conclure que le vaccin valait la peine pour les gens à haut risque de contracter la maladie de Lyme — c’est-à-dire ceux qui vivaient dans une zone où la bactérie est endémique et qui fréquentaient régulièrement les mêmes lieux que les tiques. On aurait aimé avoir un vaccin qui protège aussi les moins de 15 ans, sans qu’on ait besoin de l’administrer en trois doses (deux à un mois d’écart, puis une un an plus tard), mais c’était mieux que rien en présence d’une maladie qui touchait environ 15 000 personnes par an à cette époque.

Quand le vaccin a été commercialisé, il a fait l’objet d’une intense campagne publicitaire, et les Américains ont été nombreux à l’acheter. Mais moins d’un an plus tard, les médias ont commencé à rapporter les cas de gens se plaignant d’effets secondaires du vaccin, particulièrement de douleurs arthritiques. Un groupe de personnes a mis sur pied le Lyme Disease Network pour recueillir les histoires vécues. En décembre 1999, un cabinet d’avocats de Philadelphie a déposé une plainte contre Smithkline Beecham au nom de 121 personnes disant avoir ressenti des effets secondaires sérieux du vaccin.

La FDA a réexaminé et publié les données recueillies pendant l’essai clinique, qui montraient qu’au cours de l’année suivant la dernière injection il n’y avait pas eu de différence notable dans les effets secondaires rapportés entre les personnes ayant reçu le vaccin et celles qui avaient reçu un placébo. Elle a donc maintenu l’autorisation du vaccin.

Mais il restait une inconnue sur ce qui pouvait arriver plus d’un an après le vaccin. Les autorités ont donc demandé aux médecins d’être attentifs et de bien rapporter tout effet secondaire possible au programme de suivi post-commercialisation des vaccins. Le Vaccine Adverse Events Reporting System (VAERS), qui existe depuis 1990 aux États-Unis, permet de traquer des effets secondaires qui seraient passés inaperçus.

En l’espace de 18 mois, de décembre 1998 à juillet 2000, 1,4 million d’Américains avaient reçu le vaccin. Au total, 905 rapports d’effets secondaires légers (principalement de la douleur au point d’injection) avaient été rapportés au VAERS, et 59 cas d’arthrite. L’analyse de ces données a montré qu’il n’y avait pas eu une incidence plus élevée de l’arthrite chez les gens ayant reçu le vaccin que dans le reste de la population durant cette période. En parallèle, GSK avait commencé à mener sa propre étude de phase 4 (suivi post-commercialisation), et n’avait pas décelé non plus de problème particulier.

Au même moment, preuve de son efficacité, le VAERS a permis de mettre en évidence une complication très rare, mais bien réelle, d’un autre vaccin, celui contre le rotavirus. Le retrait du marché de ce vaccin, loin de rassurer la population, a entraîné une chute de popularité quasi immédiate du Lymerix.

Voilà bien la preuve qu’en matière de vaccins nombre de gens réagissent de manière totalement irrationnelle et avec un a priori fortement défavorable : en même temps, les Américains ont jugé leur système de surveillance des vaccins très efficace, mais pas fiable. Allez comprendre.

Début 2001, la FDA a décidé, après avoir entendu des experts indépendants ainsi que les personnes se disant victimes du vaccin et leurs avocats, de maintenir l’autorisation du Lymerix, puisque rien n’indiquait que les effets rapportés étaient liés au vaccin. Elle a quand même exigé de GSK qu’elle accroisse le nombre de patients inscrits dans son étude de phase 4.

Mais le mal était fait. La couverture médiatique de toute cette histoire avait entaché la réputation du Lymerix, dont les ventes se sont effondrées. En février 2002, GSK a décidé d’en cesser la production. Ce n’était plus rentable.

L’année suivante, une entente est survenue entre GSK et les cabinets d’avocats qui poursuivaient l’entreprise. Un million de dollars est allé aux groupes d’avocats, rien aux « victimes ». Il n’y a pas eu d’autres poursuites, les plaignants s’estimant satisfaits du retrait du vaccin. Fin de l’histoire.

En 2006, toute cette histoire a été racontée et documentée dans un article publié par deux chercheurs de l’école de santé publique de l’Université Harvard, qui prédisaient qu’il faudrait sans doute des années avant qu’une autre entreprise ose s’attaquer à un nouveau vaccin contre la maladie de Lyme.

En 2018, soit 20 ans après la mise en vente du Lymerix, une seule entreprise semble décidée à se lancer. Fin mars,  Valneva a annoncé le succès de l’essai clinique de phase 1 (essai de sécurité auprès de volontaires sains) du VLA15, qui cible la même protéine que le Lymerix. La phase 2 doit démarrer dans le courant de 2018, et la phase 3, dernière avant une possible commercialisation, est prévue pour 2020-2021. La société vise un vaccin qui pourrait être administré dès l’âge de deux ans, mais on n’y est pas encore.

En attendant, même sans vaccin, il y a quand même moyen de se protéger assez efficacement contre la maladie de Lyme avec quelques précautions de base, qui ne devraient pas vous empêcher de profiter des joies de la nature ou du jardinage. Bon début de printemps !