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Guérison garantie ou argent remis !

Imaginez un monde où les sociétés pharmaceutiques rembourseraient le prix des médicaments si le traitement ne s’avérait pas efficace. C’est ce que promet Johnson & Johnson au système public de santé du Royaume-Uni, le National Health Service, par un accord novateur conclu en novembre dernier. L’entente porte sur le Velcade, médicament destiné à traiter le myélome multiple, une des formes de cancer du sang les plus répandues. Plus précisément, Johnson & Johnson s’engage à rembourser au régime public d’assurance le coût du traitement (qui s’élève à 48 000 dollars par patient) si à la suite de celui-ci des tests sanguins ne révèlent pas un recul suffisant de l’affection. Mais les deux parties ne s’entendent pas encore sur ce que peut être une « réduction suffisante » de la maladie. Cette situation illustre bien un des obstacles majeurs à ce type de pratique : la difficulté de définir les critères de réussite ou d’échec d’un traitement. Malgré tout, d’autres accords semblables, quoique moins radicaux, sont en voie d’être signés au Royaume-Uni et en France, ce qui pourrait marquer le début d’un changement des mentalités au sein de l’industrie pharmaceutique. Depuis plusieurs années, les gouvernements européens hésitent à autoriser de nouveaux traitements, très coûteux, avivant ainsi la concurrence entre les sociétés pharmaceutiques. Et souvent, un refus des autorités ferme définitivement l’accès d’un médicament à tout un marché. C’est d’ailleurs parce que Johnson & Johnson avait essuyé un tel refus avec le Velcade, il y a deux ans, que l’entreprise en est venue à proposer cette nouvelle approche. Voilà donc une façon d’assurer aux patients une plus grande diversité de traitements. Et de stimuler la recherche pharmaceutique. Techno Qu’est-ce qui permet à la fois de naviguer dans Internet, d’utiliser des logiciels de bureautique et de faire des échographies du cœur ? Le nouvel ordinateur portable Acuson P50 de Siemens. Conçu pour accélérer les diagnostics dans les salles d’opération et les services d’anesthésie, il comprend des capteurs et des émetteurs d’ondes ultrasonores, le nécessaire pour faire des échographies de stress — qui mesurent la contraction de la paroi cardiaque —, ainsi qu’une panoplie de logiciels de cardiologie. Insolite « Jeune homme célibataire, non fumeur, sans enfants, sans infections transmissibles sexuellement, certificat de bonne santé sexuelle no 23432. » C’est le type de fiche que l’on pourrait bientôt trouver dans les sites de rencontre en ligne si les ambitions de la société américaine SSP BioAnalytics se concrétisent. Depuis le 1er décembre, l’entreprise technologique délivre en effet des certificats de santé sexuelle (www.safesexpassport.com). Des droits d’adhésion de 75 dollars sont exigés, puis le nouveau membre passe des analyses sanguines à un des laboratoires affiliés de SSP, pour un coût de 225 dollars. Les résultats sont ensuite acheminés à la base de données de l’entreprise. L’utilisateur reçoit alors une carte de membre avec son numéro de dossier, ainsi qu’un certificat virtuel accessible en ligne, qu’il peut ajouter à son profil dans un site de rencontre ou dans sa page MySpace. Mais il faut y mettre le prix, car les tests, ainsi que les droits d’adhésion, doivent être renouvelés tous les six mois ! Quoi de neuf au Québec ? Notre flair nous fournirait beaucoup plus d’information qu’on ne le pense, affirment les chercheurs de l’Institut neurologique de Montréal. Nous serions capables de distinguer avec précision l’odeur d’un ami de celle d’un inconnu. Des participants ont été invités à identifier quatre odeurs — la leur, celle d’un inconnu, celle d’un ami et une odeur familière — tandis qu’ils se trouvaient dans un appareil d’imagerie cérébrale. Ils ont perçu l’odeur de l’inconnu comme plus intense et moins agréable que les autres. Les chercheurs ont pour leur part observé que cette odeur activait les zones cérébrales associées à la peur ou au danger, soit le noyau amygdalien et l’insula.

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Pas pour les enfants

Les experts du ministère de la Santé du Canada réévaluent actuellement l’utilité — ainsi que l’étiquetage — de plus de 700 médicaments vendus sans ordonnance au pays. Consultations, études, analyses des résultats, impossible encore de connaître le temps nécessaire pour faire le tour de la question. En attendant, le Ministère conseille aux parents d’éviter tout surdosage et tout cocktail de médicaments en soignant leurs enfants, et de ne pas donner de sirop contre la toux ou les symptômes du rhume aux nourrissons. Cette annonce est un effet secondaire des recommandations troublantes émises en octobre dernier par le comité d’experts de la Food and Drug Administration, aux États-Unis, qui ont été beaucoup plus radicaux sur le sujet. Selon ces spécialistes, les enfants de moins de 6 ans ne devraient jamais prendre de médicaments pour soulager la toux ou les symptômes du rhume. Et il s’en est fallu de peu pour que ces experts élargissent cet avis aux enfants de 6 à 11 ans. Car ces produits sont potentiellement dangereux. Les recommandations touchent ceux qui contiennent les ingrédients suivants : décongestifs, antihistaminiques et antitussifs. Malgré plusieurs décennies de tradition médicale et maternelle, et des milliards de doses vendues annuellement, il faudra faire de nouvelles recherches. Car en un demi-siècle, seulement 11 études ont testé des médicaments contre la toux et le rhume sur les enfants. Et aucune n’a prouvé leur efficacité, selon les experts. Aussi l’industrie s’appuie-t-elle sur des recherches menées sur des adultes, dont les résultats ont été extrapolés, sans doute à tort, aux enfants. En octobre, 14 des grandes marques de sirop ont volontairement retiré des marchés américain et canadien un certain nombre de médicaments destinés aux enfants de moins de deux ans. Parmi eux, Dimetapp, Triaminic, Tylenol, Benylin. Bref, même s’il est cruel d’entendre son enfant tousser et éternuer, inutile de courir à la pharmacie, car un rhume ordinaire ne se soigne pas au moyen de sirops. Il passe de lui-même en quelques jours. La meilleure solution est de s’en tenir à l’acétaminophène ou à l’ibuprofène, de faire boire de l’eau, d’assurer du repos et de prodiguer beaucoup d’amour. Mot d’actualité Diabète double Les personnes qui présentent à la fois les symptômes du diabète de type 1 et ceux du type 2 sont dites atteintes de diabète double, ou diabète 1,5, maladie dont la prévalence a décuplé au cours des dernières années. Le diabète de type 2, souvent associé à l’obésité, est épidémique. Celui de type 1, aussi appelé diabète de naissance, est quant à lui une des affections chroniques les plus répandues chez les enfants. Le phénomène fait jaser les spécialistes : la distinction catégorique entre les deux maladies, établie dans les années 1980, est-elle artificielle ? Les diabètes de type 1 et 2 constituent-ils deux affections distinctes ou une seule maladie pouvant évoluer de deux façons différentes ? Les chercheurs enquêtent. Quoi de neuf au Québec ? Dans la lutte contre le Clostridium difficile, bactérie à l’origine d’une infection nosocomiale particulièrement coriace, la palme revient à l’eau chaude et au savon. Elle a été décernée par des chercheurs du Centre hospitalier universitaire McGill. L’expérience qu’ils ont menée révèle que les nettoyants à base d’alcool sont à peu près inefficaces et que les serviettes désinfectantes ne suppriment que 95 % des bactéries, alors que l’eau chaude et le savon en éliminent 98 %. Pour les besoins de cette recherche, des volontaires se sont sali les mains avec du C. difficile, puis les ont lavées selon cinq protocoles différents, chaque fois dans des conditions semblables à celles qui règnent dans un hôpital. Conseil du mois Vous digérez mal les ailes de poulet de votre souper ? Dormez sur le flanc gauche pour éviter les reflux acides, recommande Anthony A. Starpoli, gastroentérologue et professeur au New York Medical College. Le chercheur en est venu à cette conclusion en observant l’angle selon lequel l’œsophage est relié à l’estomac. Lorsque l’on dort sur le côté droit, l’estomac se trouve légèrement plus haut que l’œsophage, ce qui facilite le retour des acides gastriques. En dormant sur le flanc gauche, on met donc la gravité à notre service. Cliquez santé Grossesse, allaitement, alimentation, apprentissage du langage, débuts à l’école… Une toute nouvelle encyclopédie sur le développement des enfants de 0 à 5 ans vient d’être lancée dans Internet. Sous la coordination du Centre d’excellence pour le développement des jeunes enfants, à Montréal, 270 auteurs de 11 pays ont rassemblé les meilleures connaissances scientifiques sur le sujet. Ce site, qui est le fruit de huit ans de travail, ne cessera de s’améliorer au cours des prochaines années. (www.enfant-encyclopedie.com)

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Danger, pergélisloche !

En cette sombre matinée d’hiver nordique, Elijah Ningiuruvik rigole. Carabine en bandoulière, visage écarlate fouetté par le vent glacial, il pousse sa motoneige à 90 km/h au milieu du lac Kivinilik gelé. Assis derrière lui, malmené comme un cowboy sur un taureau furieux, je me cramponne à la monture. Nous allons chasser le natsiq (le phoque) sur le détroit d’Hudson. Soudain, à mi-parcours, Elijah arrête sa motoneige et s’éloigne de quelques pas. À l’aide d’un pic, il prélève un bloc de l’eau gelée du lac, puis le jette dans le traîneau attaché derrière le bolide. « C’est pour le thé, dit-il. L’eau du lac est pure. Et bien meilleure que celle du village. » Comme beaucoup d’Inuits, Elijah Ningiuruvik, 32 ans, consomme de l’eau non traitée, qu’il préfère à celle qui coule des robinets de sa maison. Difficile de le blâmer. L’eau potable, à Kangiqsujuaq et dans tous les villages inuits de l’extrême nord du Québec, est chlorée puis livrée par camion-citerne à chaque résidence, où elle dort pendant des jours dans de grands réservoirs. En plus de dégager une forte odeur de piscine, elle a souvent un arrière-goût de plastique. Rien n’indique cependant que l’eau de son bloc de glace soit plus pure. « Les changements climatiques influencent à la fois la quantité et la qualité de l’eau potable », dit le scientifique Daniel Martin, de l’Unité de recherche en santé publique du Québec. En juin 2005, il a fait 28°C à Umiujaq, 29°C à Kuujjuaq, 31°C à Kuujuarapik. C’est 20°C au-dessus des normales saisonnières. Les étés nordiques étant de plus en plus chauds, le débit des cours d’eau diminue. Certains ruisseaux disparaissent, asséchés par le soleil, qui tape plus que jamais. Selon Daniel Martin, cela oblige les villageois à puiser l’eau à de nouvelles sources, dans des ruisseaux et des rivières qu’ils ne connaissent pas. « Comment savoir si, en amont d’une nouvelle source, il n’y a pas des milliers de caribous qui ont laissé des excréments, par exemple ? » demande ce chercheur spécialisé dans l’eau potable. À l’automne 2004, Daniel Martin et une équipe de scientifiques se sont embarqués à bord du brise-glace Amundsen et ont visité 12 des 14 villages inuits établis le long des côtes de la baie d’Ungava, du détroit et de la baie d’Hudson. Chaque fois, ils ont prélevé des échantillons d’eau à même les sources d’approvisionnement naturelles des villageois. Ce que les chercheurs ont découvert n’a rien de rassurant. Coliformes, Escherichia coli (E. coli) et entérocoques, entre autres, ont été observés à des concentrations jusqu’à 20 fois supérieures à la norme acceptable. Près de 85 % des sources d’approvisionnement analysées étaient contaminées par les coliformes ! Il n’y a pas eu de cas encore, mais « les Inuits risquent de souffrir de gastroentérites chroniques, qui peuvent à leur tour entraîner de graves problèmes de déshydratation. Ils risquent aussi d’être intoxiqués par la bactérie E. coli, avec les conséquences que l’on sait », dit Daniel Martin. En mai 2000, cette bactérie a tué sept personnes et en a rendu 2 300 autres malades à Walkerton, en Ontario. Toutes avaient bu de l’eau contaminée. Il est difficile de déterminer la provenance exacte des bactéries E. coli trouvées dans les rivières du Grand Nord, estime le chercheur. Mais il reste que le territoire inuit est traversé chaque année par un million de caribous, qui laissent derrière eux beaucoup plus que des traces de sabots dans la neige… Pourtant, au printemps 2005, à Puvirnituq, village inuit planté sur les rives de la baie d’Hudson, les caribous se faisaient rares. Dans l’entrepôt congélateur municipal — le garde-manger communautaire —, le spectacle était désolant. Des peaux en lambeaux jonchaient le plancher. Dans un coin de la pièce, des têtes de caribous gisaient, congelées, yeux ouverts et langue pendante. Cette banque alimentaire version inuite ne contenait que des carcasses. Pas de viande. « C’est inhabituel, s’inquiète Levi Amarualik, maire de la municipalité. Normalement, il devrait être rempli de caribous. » Mais voilà, le gibier n’était pas au rendez-vous. Du jamais-vu, de mémoire d’Inuit. Les hardes qui, d’ordinaire, passent tout près de Puvirnituq lors des migrations annuelles ont changé de trajet. Au printemps 2006, elles se trouvaient à plusieurs centaines de kilomètres du village. Les bonnes années, plus d’une centaine de caribous dépecés — les Inuits les mangent souvent crus — sont gardés au frais dans cet entrepôt congélateur situé au cœur de Puvirnituq. Ils sont offerts gratuitement à tous et en tout temps. « Jamais un Inuit ne mourra de faim », lance le maire, avec un large sourire. À condition que les caribous ne s’éloignent pas davantage de son village. Et rien n’est moins sûr, croit Tracy O’Hearn, qui dirigeait jusqu’à récemment le Centre Ajunnginiq, de l’Organisation nationale de la santé autochtone, qui suit de près la santé physique et mentale des populations aborigènes. Les glaces se formant plus tard en automne et fondant plus tôt au printemps, les caribous doivent modifier leurs trajets migratoires. « Pour la santé des Inuits, les conséquences sont désastreuses », déplore-t-elle. Le caribou est un aliment sain, nourrissant. « Une viande maigre, faible en gras saturés », précise Tracy O’Hearn. Selon le ministère de la Santé du Canada, à portion égale, un steak de caribou contient deux fois plus de protéines, deux fois moins de calories, six fois moins de gras et quinze fois moins de sel que la saucisse de bœuf fumée que peuvent se procurer les Inuits à la Coop de leur village. « Et la chasse est un excellent exercice physique ! » ajoute-t-elle. « L’alimentation traditionnelle des Inuits — basée sur les produits de la chasse, de la pêche et de la cueillette — les protégeait contre les maladies cardiovasculaires », dit le médecin-conseil Pierre Gosselin, coordonnateur du programme Santé et changement climatique à l’Institut national de santé publique du Québec et au consortium Ouranos (qui travaille à l’avancement des connaissances sur les enjeux liés aux changements climatiques). Le jour où le gros gibier aura quitté le territoire, les Inuits devront se rabattre, encore plus qu’ils ne le font maintenant, sur la « nourriture du Sud », comme Tracy O’Hearn appelle ce que consomme la population vivant au sud du 50e parallèle. « À ce moment-là, ce sera bonjour le diabète, le cholestérol et l’hypertension ! » dit-elle. La disparition des caribous n’est pas pour demain, tempère Serge Couturier, biologiste à la Direction de la recherche sur la faune, au ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec. On a déjà vu des troupeaux modifier leur trajet migratoire et y revenir quelques années plus tard. « Si les grandes chaleurs estivales devaient perdurer, il n’est pas exclu que les caribous migrent un jour plus au nord. Mais ce n’est pas demain la veille… » N’empêche. Harry Tulugak, activiste inuit de 50 ans, s’inquiète. Ce résidant de Puvirnituq, né dans un igloo — insiste-t-il —, estime que le mode de vie de son peuple bascule. Selon lui, l’absence de caribous dans le village est un des symptômes de ce phénomène. « La planète vit une période de grands bouleversements, et nous, les gens du Nord, sommes aux premières loges. » Même les moules sauvages, dont les Inuits sont friands, pourraient les tuer. La cause : l’Alexandrium tamarense, algue microscopique désormais présente dans l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent. Cette algue, dont se nourrissent les moules sauvages, voyage dans les eaux de ballast des navires. Si elle atteint l’océan Arctique, ce sera dramatique, estime l’océanographe Louis Fortier, directeur scientifique du réseau d’études nordiques ArcticNet. « Plus l’eau est froide, plus l’algue est toxique », dit-il. Chez les humains, l’algue Alexandrium tamarense peut entraîner la paralysie et la mort. « Seules les moules sauvages peuvent être contaminées, tient à préciser Louis Fortier. Pas les moules cultivées que nous consommons dans le sud du Québec. » Comme son concitoyen Harry Tulugak, le maire de Puvirnituq, Levi Amarualik, constate que quelque chose ne tourne pas rond. « Les hivers ne sont plus ce qu’ils étaient, résume-t-il. Depuis quelques années, personne ici n’a souffert d’engelures. » Bonne nouvelle, diront les Québécois du « Sud ». Les Inuits, de leur côté, n’y voient aucune raison de tuer le faon gras. « Au printemps et à l’automne, souligne le maire, la glace de la baie est plus mince et il devient de plus en plus difficile d’en évaluer la solidité. Nous pouvons y laisser nos vies. » Un commentaire qui trouve écho sur l’autre littoral du Nunavik, du côté de la baie d’Ungava. Il y a trois ans, Elijah Ningiuruvik a vu la mort de près. Revenant de la chasse au phoque, son cousin et lui filaient à motoneige sur les glaces du détroit d’Hudson lorsque la glace a cédé sous leurs bolides. Ils se sont retrouvés dans l’eau, à une dizaine de kilomètres du village. Ils ont réussi à se hisser sur la glace et se sont réfugiés dans un camp de chasse. Trempés, frigorifiés, ils y ont passé sept heures avant que des villageois les retrouvent. « À ce temps de l’année, la glace aurait pourtant dû être assez solide pour supporter notre poids, raconte-t-il. Ce n’est pas normal. » Elijah s’est bien remis de son expérience. Du moins si on en juge par la vitesse à laquelle nous fonçons vers le large sur le détroit d’Hudson, moi assis derrière, pieds et poings gelés, et lui devant, excité comme un gamin la veille de Noël. Nous parcourons quelques centaines de mètres sur la banquise, et la mer s’ouvre devant nous. Elijah ralentit. Puis s’arrête. Nous descendons de la motoneige et marchons vers l’eau, presque sur la pointe des pieds. Elijah, devant, pique à plusieurs reprises la glace avec son unaaq (son harpon) pour en tester la solidité. Ensuite, sourire en coin, il se met à sauter sur place. La glace, comme un trampoline, ondule sous notre poids. À défaut de voir Elijah dépecer un phoque — il a raté sa cible par trois fois —, j’aurai pu constater, non sans une certaine angoisse, la souplesse de la glace d’eau salée… À bien des endroits dans le nord du Québec, il est désormais dangereux d’aller chasser le phoque sur la glace, estime le géographe Michel Allard, du Centre d’études nordiques, à Québec. De 1989 à 2003, la température moyenne du mois de décembre a augmenté de 0,9°C par année. « En 10 ans, on a observé les augmentations de température prévues pour les 40 prochaines années », dit-il. Résultat : au printemps et en automne, les Inuits sont confinés à l’intérieur des limites de leurs villages. « Il y a souvent trop de glace pour permettre la navigation, et cette glace est aussi trop mince pour qu’on puisse y marcher, dit Michel Allard. Ou encore il y a trop de neige pour les quatre-roues et pas assez pour les motoneiges. » En été, c’est le pergélisol qui écope. Et ce n’est pas parce que les Inuits n’ont pas tenté de le préserver. Maisons, hôpitaux, commerces, aéroports sont construits sur des tréteaux d’acier d’un mètre de hauteur, afin d’éviter que la chaleur des bâtiments ne se transmette au sol et ne le fasse dégeler. Mais Dame Nature a déjoué leurs efforts. Le pergélisol, couche de sol jadis gelée 12 mois sur 12, commence à fondre. Une catastrophe. Les maisons se lézardent et les rues défoncées deviennent quasi impraticables. Pis : les pistes d’atterrissage se dégradent au point d’empêcher les avions de se poser. Les Inuits se trouvent alors complètement coupés du monde, le temps de faire les réparations. « Il y a 20 ans, nous tenions pour acquise la solidité du sol gelé », dit l’ingénieur civil Guy Doré, professeur à l’Université Laval et spécialiste du génie routier. « Aujourd’hui, nos hypothèses ne tiennent plus. » (Voir l’encadré) Le soleil, en été, tape aussi beaucoup plus fort. « Notre peau devient noire, dit Harry Tulugak. Au point que lorsqu’on voit un Inuit au loin, on ne sait plus s’il s’en vient ou s’il s’en va », blague-t-il, en expliquant que l’été le visage des Inuits est désormais aussi noir que leurs cheveux. Pierre Gosselin est moins d’humeur à rire. « Les coups de soleil, pour les Inuits, c’est nouveau, dit-il. Les cancers de la peau et les cataractes suivront. » Pour ce peuple du froid, la chaleur n’a rien de réjouissant. « Moins on est habitué à la chaleur, plus on y est sensible, ajoute le médecin-chercheur. Trois ou quatre jours consécutifs de 25°C ou 26°C suffisent pour que les Inuits souffrent de coups de chaleur. » « En août 2005, le mercure a grimpé jusqu’à 22°C à Puvirnituq », laisse tomber le maire Amarualik, avec l’air de quelqu’un qui s’en va se faire arracher les molaires. « Tout le monde a sauté dans la rivière. »

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Au royaume du nid-de-poule

Pourquoi les changements climatiques ont-ils des effets aussi dévastateurs sur les infrastructures des villages inuits ? — Dans le nord du Québec, le sol est composé, entre autres, de strates de glace. Les étés sont désormais si chauds que cette glace fond, laissant dans le sol des espaces vides. Les rues et les pistes d’atterrissage s’affaissent ou ondulent. Et la situation n’ira pas en s’améliorant. Il y a quelques années, des Inuits ont commencé à asphalter les quelques rues de leurs villages. Je peux les comprendre, ils passent l’été dans la poussière soulevée par les véhicules. Mais l’été, l’asphalte noir attire la chaleur et augmente la température du sol de plusieurs degrés. Les Inuits n’aident pas leur cause ! Il n’est pas possible de corriger facilement la situation ? — Jusqu’à maintenant, les équipes d’entretien ont pu faire les corrections nécessaires. Du moins sur les routes de gravier, où il suffit que la niveleuse passe et égalise la surface. Par contre, réparer les rues en asphalte est plus difficile. Les 14 villages de l’Extrême Nord se partagent une seule finisseuse. Une fois qu’elle a passé, c’est terminé. Salluit, par exemple, a asphalté ses rues il y a deux ans. Avec la chaleur, elles se sont rapidement détériorées. Aujourd’hui, ces rues sont remplies de trous, que les Inuits n’ont pu combler qu’avec du gravier… À long terme, pourrons-nous contrer les effets du réchauffement du climat sur les infrastructures du Nord ? — Si la température moyenne grimpe de 4°C ou 5°C, on pourrait stabiliser le sol sous les pistes d’atterrissage en provoquant son dégel, puis en le chauffant pour le garder dégelé en permanence. C’est une possibilité pour les villages où la couche de glace dans le sol est mince. Là où la glace a plusieurs mètres d’épaisseur, cette solution n’est pas viable. On pourrait alors lutter contre les effets de la chaleur en recouvrant la surface des rues ou des pistes d’un revêtement de couleur claire, qui réfléchirait la lumière du soleil, ou en extrayant la chaleur du sol l’hiver. Cela se fait en installant des drains thermiques dans les rues et les pistes d’atterrissage. Cette technique peut abaisser de 5°C la température du sol.

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Attention, les vieux arrivent !

Au début du 20e siècle, raconte le gériatre Réjean Hébert, les journaux étaient pleins de savantes analyses sur le grand problème de l’heure : le rajeunissement de la population. Jamais l’économie ne pourrait s’adapter à ces hordes de jeunes qui envahiraient le marché du travail, s’inquiétaient certains. Les prophètes de malheur ont toujours existé. Ceux d’aujourd’hui annoncent que l’économie et le système de santé s’effondreront sous le poids des personnes âgées de demain. Ils ont tort, encore une fois, prédit Réjean Hébert. Les personnes âgées et le vieillissement sont, pour lui, la passion d’une vie. Médecin gériatre, il est aussi diplômé en gérontologie (une branche des sciences sociales) de l’Université de Grenoble et en philosophie de l’Université de Cambridge. Gériatre depuis 1988, il a fondé le Centre de recherche sur le vieillissement de l’Institut universitaire de gériatrie de Sherbrooke ainsi que le Réseau québécois de recherche sur le vieillissement et un institut du vieillissement affilié aux Instituts de recherche en santé du Canada. Il est aussi — à temps perdu ? — doyen de la Faculté de médecine et des sciences de la santé de l’Université de Sherbrooke et coprésident de la consultation publique sur les conditions de vie des aînés, lancée par la ministre Marguerite Blais. Depuis la fin août, on fait la tournée des régions du Québec, et le rapport de cette consultation doit être remis en décembre prochain. L’actualité a rencontré le Dr Hébert à son bureau de l’Université de Sherbrooke, à la mi-octobre. — La population vieillit, nous vieillissons. Mais nous posons toujours sur la vieillesse un regard très négatif. — L’âgisme existe. Le discours ambiant présente la personne âgée comme un fardeau et le vieillissement de la population comme une catastrophe économique qui remettra en question tout notre système de solidarité sociale. Il faut changer ça. Le problème n’est pas l’âge, c’est la maladie. Être malade, à 20 ans comme à 75, ce n’est pas drôle. Or, plus de 80 % des vieux ne sont pas malades. Une étude récente de l’Oxford Institute of Ageing évalue à 5,3 milliards de dollars la contribution des aînés au Canada, soit 3,1 milliards en bénévolat (si on l’évalue seulement au salaire minimum) et 2,2 milliards en taxes et impôts de toutes sortes. On ne fait pas ressortir cette image du retraité qui consomme, qui achète des billets d’avion et des services, qui fait tourner l’économie. Il y a beaucoup de discrimination. Des personnes âgées veulent un local de type « maison des aînés », des activités physiques et de loisirs ? La municipalité les envoie à la paroisse ou au Club de l’âge d’or. Mais l’aîné est un contribuable comme les autres ; il a droit aux services et à une place au soleil. Pas toute la place, mais une juste place. Les baby-boomers, qui atteindront cet âge bientôt, vont certainement s’arranger pour rendre la vieillesse in… — Les boomers arrivent avec plusieurs atouts. D’abord, ils ont toujours été des leaders dans l’évolution de la société québécoise et ils ont eu traditionnellement beaucoup d’influence sur les décisions sociétales et citoyennes. Ensuite, ils seront la première génération de personnes à avoir contribué toute leur vie au système de santé et de solidarité sociale mis en place en 1970. Ils pourront en revendiquer les bénéfices comme un droit. Troisièmement, ils constituent à peu près le quart de l’électorat, un poids politique important. Quatrièmement, ils sont bien plus riches que ne l’étaient leurs parents. Tous ces atouts vont faire changer la conception même du vieillissement. De plus, et toutes les études le prouvent, ils seront en bien meilleure santé que la génération actuelle des gens âgés. L’octogénaire de demain sera moins malade et coûtera moins cher que celui d’aujourd’hui. Mais s’il use trois stimulateurs cardiaques et deux paires de hanches artificielles, il va quand même coûter cher, non ? — On met sur le dos des vieux des problèmes du système de santé dont ils ne sont pas responsables. La technologie de pointe coûte cher, mais ceux qui en bénéficient le plus sont soit des patients âgés de moins d’un an, soit des adultes ayant entre 20 et 45 ans, atteints d’un cancer par exemple. Les petites extrapolations simplistes que certains font sur les coûts de santé ne tiennent pas compte de ces subtilités-là. Et ceux qui en tiennent compte, comme les chercheurs Mark Lee et Marcel Mérette, constatent que les trois plus importants générateurs de coûts (plus importants que le vieillissement) sont le prix des médicaments, la pénurie de main-d’œuvre et l’utilisation de la technologie avancée, dont les vieux ne sont pas de grands consommateurs. L’espérance de vie en bonne santé augmente. Les six mois précédant le décès sont les plus coûteux pour le système, mais plus vous êtes vieux au moment de vivre ces six derniers mois, moins ils coûtent cher. Il y a une transition à faire entre la vieillesse d’aujourd’hui et celle de demain. Et c’est l’objet de la consultation actuelle : comment effectuer ce passage-là. J’ai entendu des gens dire : « Encore une consultation publique ! » Oui, et j’espère que ce ne sera pas la dernière. On a passé 15 ans à parler de la couleur de la margarine, peut-on parler des conditions de vie des personnes âgées pendant une décennie ou deux ? On entend des histoires très tristes dans ces séances de consultation. Avez-vous des surprises ? Apprenez-vous des choses ? — C’est difficile, parce qu’on nous présente des cas pathétiques, par exemple des personnes âgées sans ressources, qui meurent dans un isolement total. Notre rôle n’est pas de régler ces situations, mais de les transcender, pour voir ce qu’on peut mettre en place pour que de tels cas ne puissent se reproduire, ou qu’on puisse les détecter. Bref, notre rôle est de généraliser à partir de ces cas d’espèce. On est mûrs pour un « chantier » des aînés. Québec a annoncé 30 milliards d’investissements dans les infrastructures : il est temps d’annoncer un chantier des aînés qui s’attaquerait à l’infrastructure même de notre société — maintien à domicile, revenu adéquat, adaptation de l’accès aux services. Les gens formulent beaucoup de demandes précises concernant le revenu. Qu’on améliore le crédit d’impôt, par exemple, ou qu’on assouplisse les critères d’admissibilité à AccèsLogis [NDLR : programme public qui aide à financer la construction de logements sociaux et communautaires]. Mais le problème est que les revenus des personnes âgées ne sont pas suffisants. La personne — et ça concerne surtout les femmes — qui n’a pas travaillé à l’extérieur parce qu’elle a élevé une famille, et qui n’a donc que sa pension de vieillesse et le supplément de revenu garanti, vit avec 13 000 dollars par an, sous le seuil de pauvreté. Est-ce acceptable dans une société civilisée qui se dit égalitaire ? On a fait l’équité salariale pour les travailleurs. Mais on ne l’a pas fait pour les aînés. Ne faudrait-il pas agir à la source, garantir un revenu décent aux personnes âgées ? Ce faisant, on réglerait, du moins partiellement, le problème de l’accès au logement, on réglerait une partie du problème de l’isolement, on permettrait une meilleure alimentation et donc une meilleure santé. J’espère qu’on n’arrivera pas, au terme de la consultation publique, avec une petite liste des trous qu’il faut colmater. Qu’on choisira la voie de la stratégie à long terme. Avec une idée assez claire du Québec qu’on veut pour les prochaines années, un Québec qui intègre les personnes âgées. Mon lecteur vous répondra que tout cela va coûter bien cher… — Votre lecteur paiera plus cher encore si on ne fait rien et qu’on se retrouve à mettre tout ce monde-là en centres d’hébergement et de soins de longue durée [CHSLD], à 65 000 dollars par an, sans compter les coûts d’immobilisation. Une autre grande demande formulée à la consultation, et qui confirme ce que je pense depuis 25 ans : il faut prendre le virage des soins à domicile. Pas seulement parce que ça coûte moins cher, mais parce que c’est ce que les gens veulent. On le sait depuis longtemps. Pourquoi ça ne se fait pas ? — On a commencé. Le virage ambulatoire de Jean Rochon, à la fin des années 1990, était dans cette veine-là. Faire des interventions en externe plutôt qu’à l’hôpital, puis faire le suivi à la maison. C’est un premier pas. Mais ce premier pas a eu des effets pervers, parce qu’on n’a pas augmenté les ressources pour ce qui est du maintien à domicile. Résultat : non seulement il n’y a pas plus de services à domicile pour les personnes âgées, mais il y en a moins. En ce moment, celui qui bénéficie de tels services, c’est le récent opéré du cœur qu’on renvoie chez lui après quelques jours. Pas la vieille dame diabétique qui se déplace difficilement. La population vieillit, et les gens vieillissants ont des maladies chroniques. Les soins de longue durée doivent donc être au cœur du système. Et il faut le centrer non pas sur l’hôpital, mais là où se passe la vie de la personne. Bref, il faut investir massivement dans les soins à domicile. L’argent n’est pas disponible… — L’idéal serait de prendre de l’argent frais pour diminuer la pression sur l’hébergement. Mais certaines régions ont choisi de s’y mettre, même sans nouveau budget. En Matapédia, on a décidé, malgré une liste d’attente, de fermer 20 lits de soins de longue durée et d’investir tout cet argent dans les soins à domicile. Deux ans plus tard, non seulement la liste d’attente avait disparu, mais la région comptait 20 lits inoccupés ! Bien sûr, il faut du courage pour fermer un lit qui se libère plutôt que de le donner à Mme Tremblay, qui l’attend depuis des mois. Mais en Estrie, en Mauricie, au Centre-du-Québec, on a commencé à ne pas remplacer automatiquement les patients lorsqu’ils décèdent. Partout, il ne faut que quelques mois pour sentir l’effet sur la liste d’attente en soins de longue durée. Quand il y aura des soins à domicile, des groupes de médecine familiale, il y aura diminution de la pression sur les urgences. Mais si on continue à n’investir qu’aux urgences, on n’y arrivera pas. Les urgences sont un gouffre sans fond. Comme les CHSLD, elles sont le bout de la ligne. C’est là que se répercutent toutes les insuffisances du système, mais pas là où il faut mettre les sous. Ce n’est pas là que se situe le vrai problème. À l’hôpital ou à domicile, il faudra de toute façon du personnel… — Quand on dit qu’on veut recruter des gens bien formés pour les CHSLD et pour les soins à domicile, s’est-on interrogé sur l’image qu’on donne d’eux ? Avec les premières pages des journaux portant sur un scandale ici ou là ? On devra revaloriser leur travail, mettre les bons coups en évidence, soigner l’image des professions d’aide aux personnes âgées pour y attirer des jeunes. En sciences infirmières, les spécialités les plus volontiers choisies sont davantage high-tech : urgences, chirurgie, soins intensifs. Les soins aux personnes sont moins glamour, mais humains et valorisants. Il va falloir faire ressortir ça. Il y a quelques années, on donnait des primes à ceux qui travaillaient en santé mentale, reconnaissant ainsi qu’il s’agissait d’un travail difficile sous certains aspects. Il faudrait peut-être trouver des mécanismes valorisant les soins aux vieux. Le secteur privé, auquel est favorable une partie de la population, pourrait-il jouer un rôle ? — Les opérations de la hanche et du genou qu’on fait au privé en ce moment s’adressent aux patients de 50 ou 60 ans en bonne santé. Le monsieur de 85 ans qui éprouve d’autres problèmes de santé, on le laisse au public. Parce que la même intervention coûtera plus cher dans son cas à cause des facteurs de risque, des complications possibles, de l’hospitalisation plus longue. Il n’y a pas d’argent à faire avec les personnes âgées. Pour le secteur privé, le client intéressant est le jeune qui va cotiser pendant 30 ans. C’est le paradoxe de l’approche des tenants du privé : ils utilisent l’épouvantail du vieillissement de la population pour apeurer la société et proposer quelque chose — une assurance pour personnes âgées — qu’ils ne voudront pas vendre. Le système public est la meilleure façon de répondre aux besoins de santé d’une société vieillissante. Je propose une caisse santé universelle, à laquelle on cotiserait en fonction de ses revenus, dans laquelle le gouvernement ne pourrait puiser, qui prévoirait l’augmentation des coûts de santé et fixerait les cotisations en conséquence. Un peu comme le fait la Régie des rentes dans son domaine. Une caisse distincte du grand magma de l’impôt sur le revenu. Ça existe dans certains pays européens. Personne au Québec n’a jamais fait une étude attentive d’un tel modèle. Le vieillissement démographique ne touchera pas que le système de santé. Quel autre type d’adaptation faudrait-il envisager ? — Il faut que la retraite change complètement. On en est encore à la retraite bismarckienne, inventée en 1873 et fixée à 65 ans, parce que l’espérance de vie était alors de 62 ans. Aujourd’hui, selon ces mêmes critères, il faudrait fixer l’âge de la retraite à 85 ans ! Nous en sommes encore à cette retraite brusque, un modèle qui n’est absolument pas adapté à la situation actuelle. La prestation calculée sur le revenu des cinq dernières années, par exemple, est un frein à la retraite progressive. Il faudrait toutes sortes d’aménagements qui permettraient aux gens de rester sur le marché du travail, de faire du mentorat pour assurer la transmission d’une foule de savoirs. Le savoir des aînés est une richesse naturelle bien mal exploitée. Il faudrait en faire un développement durable ! Qu’apportent les personnes âgées au discours social ? Des valeurs d’humanisme, de respect, de sagesse. Des connaissances, aussi. Il faut trouver un moyen de transmettre ça. Par le bénévolat, mais pas seulement. À 5 % de chômage, le Québec est en situation de plein-emploi et a besoin de tout son monde. Bien des gens resteraient au travail s’ils pouvaient mieux aménager leur horaire. En Finlande, on a remarqué que les jeunes employés s’absentaient souvent le lundi (parce que la fin de semaine a été dure), alors que les vieux, eux, veulent rester à la maison le vendredi (parce que la semaine a été longue). Quelle belle possibilité de partenariat ! On peut et on doit créer une organisation du travail plus humaine, basée sur les besoins des individus. Je pense qu’on peut y arriver. Le débat social est lancé.

Santé et Science

Mon lave-vaisselle me tue !

La pollution de l’air et la pollution lumineuse ont fait la une. Voilà maintenant qu’on pourrait nous rebattre les oreilles avec la pollution sonore. Car cette pollution tue. Selon les dernières études de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), le brouhaha des villes cause la mort prématurée de milliers de personnes dans le monde et aggrave l’état de santé de gens malades. En Europe, le simple bruit quotidien du trafic automobile serait potentiellement en cause dans 3 % des décès attribués aux maladies cardiaques. Il pourrait aussi générer un stress chronique maintenant le corps dans un état d’alerte constant et provoquant la nervosité chez 15 % de la population. Une autre étude, menée par l’Agence fédérale allemande de l’environnement, démontre que, même quand nous dormons, notre corps et notre cerveau continuent à réagir aux sons et à augmenter la production d’hormones de stress, comme le cortisol et l’adrénaline. À long terme, ces substances peuvent causer des changements physiologiques et entraîner divers troubles : hypertension, crise cardiaque, déficit immunitaire, accident vasculaire cérébral. Plus concrètement, un bruit ambiant d’un niveau d’intensité de 35 décibels (dB) suffit à nuire à l’apprentissage des enfants. À 42 dB, le sommeil est perturbé, et à 50 dB, un bruit constant peut provoquer des maladies cardiovasculaires. Un simple lave-vaisselle produit un son d’environ 50 dB. Les chercheurs de l’OMS devront fixer des valeurs guides pour aider les gouvernements à réglementer le bruit et ainsi améliorer la santé publique. D’ici quelques mois, une mesure européenne obligera les villes de plus de 250 000 habitants à dresser des cartes géographiques de la répartition des bruits sur leur territoire. L’information recueillie facilitera les études sur les effets du bruit sur la santé ainsi que l’élaboration de stratégies antibruit, consistant par exemple à dévier la circulation automobile loin des hôpitaux et des écoles ou à installer des écrans acoustiques. Quoi de neuf au Québec ? Stressés, anxieux, complexés, à vos claviers ! Le nouveau jeu vidéo MindHabits, produit à Montréal, vous aidera à réduire votre stress et à bâtir votre confiance personnelle. Selon ses créateurs, les exercices qu’il propose favorisent un état d’esprit positif. Dans l’un d’eux, il s’agit de cliquer sur des photos de visages souriants tout en évitant les visages fâchés. Cet exercice aurait pour effet de vous habituer à ne pas prêter attention aux attitudes négatives dans la vie quotidienne. Le jeu s’appuie sur 10 ans de travaux en psychologie et en intelligence sociale menés à l’Université McGill. Au revoir, Tetris ? Techno Environ le tiers des fécondations in vitro aboutissent à la naissance d’un enfant. Une invention nippone pourrait améliorer de beaucoup cette proportion. L’ingénieur Teruo Fujii et ses collègues, à l’Université de Tokyo, ont créé un womb on a chip, ou « utérus sur puce ». Ce mini-incubateur est capable de reproduire un environnement semblable au milieu utérin. Les médecins pourront y fusionner spermatozoïdes et ovules, et de petites pompes préprogrammées injecteront régulièrement les fluides nécessaires à la survie des embryons. Le tout constitue une nette amélioration par rapport aux boîtes de Petri, dans lesquelles croissent actuellement les embryons et qui ont très peu en commun avec leur milieu de croissance naturel. Conseil du mois Vous vivez des moments difficiles ? Dépoussiérez votre journal intime et consignez-y vos mauvaises expériences. Des dizaines d’études parviennent à la même conclusion : coucher régulièrement sur le papier ses sentiments négatifs les plus profonds est très bénéfique pour la santé psychologique et, dans la plupart des cas, se révèle au moins aussi efficace que la consultation d’un psychologue. À long terme, l’« écriture expressive » améliorerait même le système immunitaire et la pression artérielle. Les recommandations des experts : écrivez seulement vos expériences négatives, consacrez au moins 15 minutes à chaque séance d’écriture, concentrez-vous sur vos sentiments intimes et enfin, ne vous tourmentez pas avec les règles de grammaire et les fautes d’orthographe !

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Un espoir pour les trisomiques

Jusqu’ici, la médecine n’avait aucun traitement à offrir aux personnes atteintes de trisomie 21, anomalie génétique qui frappe un bébé sur 700 au Canada. Mais dans les laboratoires de l’Université Stanford, en Californie, l’équipe du Dr Craig Garner pense avoir réussi l’impossible pour ceux qui sont condamnés à être marginalisés par des troubles permanents du langage, de l’apprentissage, de la mémoire et de la perception de l’abstraction. Elle a découvert qu’une simple molécule, le pentylénététrazol (PTZ), pouvait réduire certains de ces symptômes. Les chercheurs ont fait boire quotidiennement à des souris trisomiques du lait dans lequel ils avaient introduit le fameux PTZ. Après deux semaines à peine, les souris ont commencé à reconnaître de nouveaux objets, à mieux réussir les tests d’apprentissage et à retrouver plus rapidement leur chemin dans un labyrinthe. Le PTZ bloque l’action d’une substance produite en quantité excessive par l’organisme des personnes trisomiques, le GABA, qui atténue l’activité des neurones intervenant dans le processus d’apprentissage. Le PTZ était prescrit aux États-Unis jusque dans les années 1950 afin de stimuler le système nerveux de patients souffrant de dépression ou de psychose. Le médicament provoquait toutefois des crises d’épilepsie. Il s’agit donc, pour l’équipe du Dr Garner, de mieux comprendre le mécanisme d’action et les effets indésirables du PTZ ainsi que de trouver le dosage approprié. La découverte a fait sensation dans la communauté médicale, même si la route est encore longue avant que les chercheurs puissent prouver que le PTZ fonctionne aussi bien chez les humains que chez les souris. Au moins sait-on à présent qu’il existe des pistes pour améliorer les conditions de vie des trisomiques. Du tabac dans les gènes Voici un nouvel avertissement qu’on devrait imprimer sur les paquets de cigarettes : le tabagisme peut altérer le fonctionnement de vos gènes de façon irréversible. Les chercheurs du Centre de recherche sur le cancer de Colombie-Britannique ont observé que, même chez d’anciens fumeurs, des gènes jouant un rôle dans la réparation des voies respiratoires et dans la lutte contre le cancer du poumon restaient désactivés de façon permanente. Ce phénomène pourrait expliquer pourquoi les ex-fumeurs courent un plus grand risque d’être touchés par un cancer du poumon que le reste de la population. Mauvaise nouvelle Regarder trop souvent la télévision pendant l’enfance nuit à la capacité de concentration à l’adolescence. Des chercheurs néo-zélandais ont suivi plus d’un millier d’enfants sur une période de 13 ans. Ceux qui avaient passé plus de temps devant le petit écran entre l’âge de 5 et 11 ans présentaient davantage de problèmes de concentration à l’adolescence et étaient plus facilement distraits. L’explication des scientifiques : à côté de l’action incessante et des changements de scène rapides des émissions de télé, la vie ordinaire et la lecture sont peu stimulantes et captent difficilement l’attention des enfants. Techno La bonne vieille seringue risque d’avoir de la concurrence : un timbre transdermique électronique qui administre les médicaments sans douleur. Cette technologie s’inspire de la tête d’impression des imprimantes à jet d’encre. Hewlett-Packard, spécialiste dans le domaine, travaille à ce nouvel instrument d’injection, fait de 400 petits réservoirs reliés à 150 micro-aiguilles et mesurant 2,5 cm de côté sur 3 mm d’épaisseur. Les réservoirs pourraient contenir des médicaments aujourd’hui injectés par seringue. Leur contenu serait diffusé à travers la peau de la même manière que l’encre est projetée sur le papier. Une puce électronique contrôlerait les dosages afin de gérer l’administration de plusieurs médicaments à différents moments du jour ou à des intervalles réguliers. L’entreprise prévoit les premières applications vers 2010. On entend déjà les soupirs de soulagement des patients… MOT D’ACTUALITÉ Stimulation magnétique transcrânienne La stimulation magnétique transcrânienne (SMT) éveille de grands espoirs chez les neurobiologistes, qui espèrent grâce à elle pouvoir un jour traiter sans médicament la dépression, la migraine ou même le stress post-traumatique. On sait que le cerveau fonctionne à l’électricité et que les neurones communiquent entre eux au moyen de petites décharges. La SMT permet d’interférer avec ces communications. Il suffit d’exposer certaines zones bien choisies du cerveau à des champs magnétiques pour arrêter, intensifier, bref, modifier l’activité cérébrale. Des scientifiques rêvent même de donner du bonheur sur demande ou de provoquer de super-siestes extraordinairement efficaces ! Cliquez santé Ponctualité, compétence et gentillesse. C’est à partir de ces trois critères que le site Web www.ratemds.com invite les internautes à évaluer les médecins et les spécialistes de la santé. On peut aussi y consulter les commentaires de patients sur l’un ou l’autre des 10 200 professionnels de la santé répertoriés au Québec. Malheureusement, pour le moment, le site est seulement consultable en anglais…

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Coupe à l’indienne

Soudain, après quelques heures de survol des territoires rasés qui encerclent Chibougamau, des tas de branches grisonnantes et des terres labourées par la machinerie, une oasis de verdure surgit. Nous sommes tout près du lac Mistassini. Au sol, on constate qu’il y a bel et bien eu exploitation forestière. Mais quelque chose de différent s’est passé ici… Ce sont les terres privées (« de Catégorie 1 ») des Cris! « Ils ne coupent qu’en hiver », explique Gervais Rheault, technicien forestier aux Ressources naturelles dans la région de Chibougamau. Les sols gelés, protégés par la neige, ne subissent presque pas de dommages: on ne voit aucune ornière, et les chemins comme les aires de coupe ont reverdi. De plus, les coupes sont éloignées les unes des autres. « Les Cris n’ont pas vraiment de normes, poursuit-il. Mais, au lieu de laisser une bande boisée de 30 m autour des cours d’eau [comme le prévoient les normes gouvernementales], ils en laissent une de 100 m à 150 m, à l’oeil. » Mais, au-delà de leurs terres privées, les Cris voient leurs territoires de trappe rétrécir de jour en jour. Dans L’Erreur boréale, Richard Desjardins affirme que 42 des 55 lots de trappe des Cris de Waswanipi ont été « pillés ». Qu’entend-il par là? « Piller, ça veut dire enlever les biens d’un endroit avec violence. À Waswanipi, il y a 42 lots où on ne peut plus trapper. » Aux Ressources naturelles, on nous répond qu’aucun lot des Cris de Waswanipi n’a été coupé à plus de 30%. Allons voir… Waswanipi est un gros village désolé le long de la route entre Chapais et Lebel-sur-Quévillon. À l’Association des trappeurs cris, je tombe sur Paul Dixon, longs cheveux noirs en queue de cheval, qui sourit tout le temps et se définit comme traditionaliste: « J’aurais préféré que la foresterie n’ait jamais été inventée! » Sa famille exploite le lot de trappe W23A. Je consulte les chiffres du ministère et lui annonce que 29,51% de la superficie du lot a été coupée. Il n’en revient pas! « Quatre-vingts pour cent de notre territoire a été coupé à blanc », jure-t-il. Qui dit vrai? En étudiant mieux les données du ministère, je constate qu’on a calculé le pourcentage de la superficie coupée en fonction de la totalité du lot, y compris les lacs, les marais et les terrains dits improductifs! En outre, ces chiffres datent de 1994. Appel au ministère… En fin de compte, on évalue que c’est plutôt 57% du territoire boisé qui a été coupé. Comme les 43% qui restent comprennent les bandes de 30 m autour des lacs, les bosquets et les brise-vent entre les aires de coupe, on doit raisonnablement conclure que près de 70% du lot est devenu inutilisable pour la trappe et la chasse. Les Cris ont déposé cet été une demande d’injonction pour empêcher Québec d’accorder de nouveaux contrats aux sociétés forestières dans leur région et ils demandent que les contrats de 27 exploitants ne soient pas renouvelés. La Convention de la Baie James, argumentent-ils, garantit qu’ils pourront « indéfiniment jouir, s’ils le désirent, de leur mode de vie traditionnel ». Mais leur propre compagnie, Nabakatuk Forest Products, de Waswanipi, a été épargnée par la demande d’injonction…

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Bébés guérisseurs

Il y a déjà sept ans que le premier bébé-médicament est né, aux États-Unis. Le petit Adam Nash a été conçu in vitro dans le but de sauver sa sœur Molly, atteinte d’une maladie mortelle : l’anémie de Fanconi. Mais avant qu’Adam puisse voir le jour, 14 embryons avaient été examinés, puis détruits. Car le bébé doit être parfaitement compatible avec la personne qu’il est appelé à guérir. Une compatibilité que seuls la fécondation in vitro et le diagnostic préimplantatoire peuvent garantir. Quelles devraient être les limites de l’application de telles méthodes ? En Grande-Bretagne, où une loi adoptée en 2005 permet la conception de bébés-médicaments pour traiter des personnes souffrant de maladies mortelles, notamment des maladies sanguines rares, on se pose la question. Dans un rapport déposé en septembre, le Parlement suggère d’assouplir la loi afin qu’on puisse aider des enfants victimes de maladies graves, mais pas forcément mortelles, comme des troubles aux reins ou à la colonne vertébrale. Cette proposition soulève la controverse, car la frontière est mince entre l’eugénique et la sélection de propriétés génétiques pour sauver un enfant. Au Canada, la Loi sur la procréation assistée — une des plus complètes au monde — permet le diagnostic préimplantatoire s’il s’agit de dépister d’éventuelles anomalies génétiques. Il est seulement interdit de s’en servir pour choisir le sexe de l’enfant. Rien n’empêche donc que des bébés-médicaments aient pu voir le jour au pays… Afin d’éviter le recours à ce moyen controversé, les scientifiques espèrent mettre au point des cellules capables de guérir les maladies génétiques, sans passer par la conception d’un enfant. C’est tout l’enjeu de la recherche sur les cellules souches. Techno La forme du nez, des mâchoires, des oreilles ou de la tête recèle une foule d’indices sur la présence de maladies d’origine génétique chez un individu. En fait, plus de 700 syndromes génétiques auraient une incidence sur les traits du visage, notamment le syndrome de Williams et celui de Down, communément appelé trisomie 21. Grâce à un nouveau logiciel mis au point au University College de Londres, la numérisation des visages en trois dimensions et l’analyse des traits aideront les médecins à déceler rapidement des mutations génétiques rares. Pour le moment, le logiciel sait reconnaître une trentaine de pathologies. Taux de réussite : 90 % ! Le conseil du mois Si vous dormez mal, éteignez votre téléviseur ou votre ordinateur de deux à trois heures avant d’aller au lit. La qualité de votre sommeil en sera améliorée. Selon une étude menée auprès de 5 875 Japonais, les personnes qui terminent la soirée rivées à un écran dormiraient le même nombre d’heures que les autres, mais se sentiraient moins reposées au petit matin. Quoi de neuf au Québec ? Les médecins qui ont échoué à l’examen d’aptitudes en communication avec les malades (EAC) du Conseil médical du Canada font beaucoup plus souvent l’objet de plaintes de la part de leurs patients que ceux qui ont obtenu une note élevée. Les candidats pénalisés à l’examen sont ceux qui adoptaient une attitude condescendante, offensante, etc. C’est ce qu’a révélé une étude dirigée par la professeure Robyn Tamblyn, de l’Université McGill, dont l’équipe a suivi pendant 10 ans 3 424 médecins québécois et ontariens. La chercheuse suggère d’intégrer l’EAC au processus d’admission dans les écoles de médecine. Chikungunya C’est le nouveau virus qu’il faut craindre, selon les épidémiologistes. Comme ils le redoutaient, le chikungunya, présent dans les pays de l’océan Indien, vient de faire son entrée en Europe en se faufilant par l’Italie, où plus de 160 cas de personnes atteintes ont été signalés ces dernières semaines. Les symptômes ressemblent à ceux du paludisme ou de la dengue : douleurs musculaires et articulaires pouvant clouer le patient au lit pendant plusieurs mois, forte fièvre, éruptions cutanées. Les autorités italiennes ont confirmé que ce virus, autrefois rare, a muté en une souche virulente qui se répand rapidement. La maladie se serait installée au sein des colonies italiennes de moustiques, qui constituent le principal vecteur de transmission. Depuis 2005, le chikungunya a infecté au moins 1,4 million d’Indiens et en a tué plusieurs milliers.

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Les maux de tête du sans-fil

Risques accrus de leucémie infantile, de cancer du cerveau, d’alzheimer, de désordres acoustiques, de problèmes nerveux, de modification de l’ADN, de troubles du sommeil : les réseaux sans fil et les téléphones cellulaires pourraient gravement nuire à votre santé. Un nouveau rapport, signé par une vingtaine de scientifiques américains, fait la synthèse de près de 2 000 recherches portant sur les effets des ondes électromagnétiques sur l’homme. « Le déploiement sans entraves des technologies sans fil est vraisemblablement risqué et sera difficile à contrer si la société ne prend pas de décisions rapides sur de nouvelles limites d’exposition », conclut le document. Ce bilan survient après une année de vifs débats, tenus en particulier sur la place publique européenne. Le gouvernement allemand a choisi cet été de recommander à la population de préférer, dans les domiciles, l’encombrement des câbles à la liberté des réseaux sans fil. Un peu plus tôt cette année, des écoles primaires britanniques ont désactivé leur accès à Internet sans fil à la suite de pressions parentales. Au Canada, l’Université Lakehead a emboîté le pas en invoquant le principe de précaution. Mais ces décisions ont été critiquées — et même ridiculisées — par nombre de scientifiques, qui soutiennent qu’on aurait davantage à craindre des ondes émanant des téléviseurs, des radios et des fours à micro-ondes que des réseaux sans fil. Comme quoi les spécialistes sont encore loin d’un consensus. À l’Organisation mondiale de la santé, un aide-mémoire officiel publié en 2006 résumait ainsi les connaissances actuelles sur le sujet : « Compte tenu des très faibles niveaux d’exposition et des résultats des travaux de recherche obtenus à ce jour, il n’existe aucun élément scientifique probant confirmant d’éventuels effets nocifs […] des réseaux sans fil pour la santé. » Pour le moment, alors que les réseaux sans fil se multiplient dans les endroits publics, les écoles, les bureaux et les foyers, les gouvernements doivent prendre en considération l’absence de preuve concrète du danger de ces technologies quand vient le temps de légiférer. Dès cet automne, Montréal sera entièrement « branchée ». Avec un ordinateur portable, les abonnés pourront naviguer dans Internet assis dans un parc, au bord du fleuve ou dans n’importe quel café. Tout ça grâce à la « magie des ondes », que de plus en plus de gens, inquiets, appellent « pollution électromagnétique » ou « électrosmog ». Inquiétudes justifiées ou méfiance de technophobes ? Le temps nous le dira. Techno Les murs des hôpitaux et des édifices publics pourraient devenir une arme redoutable contre les maladies nosocomiales. Une nouvelle « peinture » antimicrobienne, mise au point au Massachusetts Institute of Technology (MIT), tue bactéries et parasites qui s’y déposent, et même le virus de la grippe. Il suffira d’appliquer cet enduit sur les poignées de porte et les murs pour réduire de 10 000 fois le nombre de germes, selon les essais en laboratoire. De microscopiques piquants sur les surfaces enduites transperceraient la membrane des bactéries et l’enveloppe du virus de la grippe. Sur un mur près de chez vous d’ici deux à trois ans. Prouesse Elijah Moulton a un tout nouveau corps. Ce petit garçon américain de huit mois se porte bien, malgré la périlleuse intervention chirurgicale qu’il vient de subir. Les chirurgiens de l’Hôpital Morgan Stanley, à New York, ont passé avec lui 10 heures en salle d’opération pour effectuer cinq transplantations : foie, intestin grêle, pancréas, côlon et estomac. L’enfant souffrait d’une grave malformation intestinale. Le chirurgien en chef, le Dr Dominique Jan, également à l’origine de la première greffe de l’intestin au monde, estime que jusqu’à sept organes peuvent être transplantés sans danger. Quoi de neuf au Québec ? À l’Université de Montréal, des personnes aveugles voient grâce… à leur langue ! Un dispositif lingual, le Tongue Display Unit (TDU), envoie des impulsions électriques aux papilles, ce qui permet aux utilisateurs de reconnaître des formes simples. Les images d’une caméra fixée à des lunettes sont retransmises à un écran de 144 pixels déposé sur la langue. Une quinzaine de personnes aveugles de naissance ont ainsi réussi à se déplacer le long d’un parcours de 14 m à Montréal. Le plus fascinant : leur cerveau traite l’information envoyée par le dispositif comme de l’information visuelle. Le virus de l’obésité Un virus jouerait un rôle important dans certains cas d’obésité. C’est une hypothèse dont les scientifiques attendaient depuis longtemps la confirmation. Elle a été apportée par l’équipe du Dr Nikhil Dhurandhar, à l’Université d’État de Louisiane. Dans le passé, les chercheurs avaient déjà observé que l’adénovirus 36, cause fréquente de rhumes et d’infections des yeux, entraînait un important gain de poids chez le poulet et la souris. Dans les plus récentes expériences, on a infecté des cellules souches humaines extraites de graisses prélevées par liposuccion. Après une semaine, la production de cellules adipeuses avait explosé. Cela suggère que l’obésité pourrait être combattue au moyen de médicaments antiviraux et de vaccins. Fausse croyance Une gomme à mâcher met le même temps à transiter dans le système digestif que tout autre aliment. La nouvelle est peut-être dure à avaler pour de nombreux parents, mais dans les archives médicales, les cas de complications causées par la gomme à mâcher sont rarissimes. Et dans la plupart d’entre eux, il s’agit de très jeunes enfants ayant englouti de grandes quantités de ces friandises.

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L’éden sauvé des eaux

Cette grosse roche ronde coincée entre roseaux et quenouilles paraît bien improbable au milieu de l’immense tapis végétal de la réserve nationale de faune du lac Saint-François, zébrée de canaux étroits… En quelques coups de pagaie, le gardien Serge Bourdon approche notre rabaska de la chose, qu’il a identifiée du premier coup d’œil : c’est la carapace d’une énorme chélydre serpentine. Sous l’eau, on distingue nettement la longue queue pointue qui a donné son nom à cette tortue et le redoutable bec qui lui vaut son surnom de « tortue happante », capable de tuer d’un coup rats musqués et canetons — ou de sectionner le doigt d’un curieux. Les plus gros spécimens peuvent dépasser 20 kilos, « ce sont les alligators de nos Everglades », dit-on ici. Depuis une trentaine d’années, le Service canadien de la faune protège ces 14 km2 de marais, enclave bordée au sud par l’État de New York et le territoire mohawk d’Akwesasne, à l’est par des terres agricoles et à l’ouest par les eaux limpides du lac Saint-François. Grâce à la douceur de son climat, la réserve abrite une diversité record de plantes et d’animaux pour le Québec, et la plus grande concentration d’espèces rares ou menacées de disparition. Outre la chélydre serpentine et l’omniprésente tortue peinte, trois espèces de tortues menacées vivent ici : la tortue des bois, la tortue géographique et la tortue mouchetée. Pas moins de 228 espèces d’oiseaux ont été recensées sur le territoire de la réserve et 127 y nichent, dont la plus importante population de troglodytes à bec court au Québec. Le climat doux autorise aussi d’importants groupes de canards — garrots à œil d’or ou grands harles (becs-scies), par exemple — à passer l’hiver ici. Plusieurs espèces de plantes atteignent ici leur limite nord de distribution, comme l’orme liège ou l’asclépiade très grande (Asclepias exaltata). Les immenses marais abritent une population florissante de phragmites indigènes, alors que l’espèce exotique prolifère dans la plupart des milieux humides du sud du Québec. Dans ce fouillis végétal se cache aussi l’un des derniers refuges du ginseng à cinq folioles, presque disparu de nos érablières pour cause de cueillette intensive. Au sud de la réserve, le marécage du Bois d’Enfer tire son nom d’une importante colonie de sumacs à vernis, arbustes rares dont toutes les parties sont extrêmement toxiques. Mieux vaut rester sur le trottoir de bois ! Les dizaines d’îles qui émergent des marais et les terres sèches sont tout aussi intéressantes : on y trouve six types différents de forêts jugées exceptionnelles en raison de la rareté de leur peuplement, comme l’érablière à tilleul et à hêtre de la pointe Fraser. « Les marais du lac Saint-François sont le plus beau joyau de notre patrimoine vivant, l’équivalent de Pointe-Pelée pour l’Ontario ou des Everglades pour les États-Unis », dit André Bouchard, professeur à l’Institut de recherche en biologie végétale et ancien directeur du Jardin botanique de Montréal. Depuis 1987, le site est reconnu comme « zone humide d’importance internationale » et protégé par la convention de Ramsar — à l’instar de seulement trois autres endroits au Québec : le cap Tourmente, le lac Saint-Pierre et la baie de l’île Verte. Pourtant, les visiteurs sont rares. « La réserve est en dehors des grands axes et très peu connue en comparaison du cap Tourmente. Il n’y a pas de montagne, et beaucoup de gens pensent encore qu’il n’y a rien d’intéressant à voir dans une swamp ! » dit le principal gardien des lieux, Serge Bourdon, de l’Association des membres et amis pour la protection de la réserve nationale de faune du lac Saint-François (AMAPRE). Le lac Saint-François s’étend sur 50 km entre Cornwall, en Ontario, et Salaberry-de-Valleyfield ; sa largeur atteint 7,5 km par endroits. Les deux tiers du lac sont au Québec, un peu moins du tiers en Ontario. La plupart des îles éparpillées à son entrée font partie de la réserve d’Akwesasne. En 1932, la construction d’un barrage à Salaberry-de-Valleyfield inaugure 25 ans de grands travaux destinés à exploiter la puissance du fleuve et à aménager la Voie maritime. Les rapides de Soulanges et ceux de Long Sault, en amont de Cornwall, disparaissent pour faire place à une succession de barrages et de réservoirs desservant l’énorme centrale hydroélectrique Moses-Saunders (entre Cornwall, en Ontario, et Massena, dans l’État de New York) et celle de Beauharnois, qui aligne 38 turbines sur près d’un kilomètre. Pour optimiser la production d’électricité et faciliter le passage des navires, le niveau du lac est maintenu constant. Les crues et la plaine d’inondation disparaissent, et avec elles une bonne partie des frayères et de la vie de ces milieux humides. Les marécages inhospitaliers et les marais où les Iroquoiens récoltaient jadis le riz sauvage se transforment en zones d’agriculture intensive. Malgré les échelles migratoires installées à Cornwall en 1974 et à Beauharnois en 2002, 40 % des anguilles meurent en tentant de regagner l’océan. L’esturgeon jaune, isolé de ses frayères, a été décimé, et l’alose, qui remontait jadis jusqu’en Ontario, est maintenant bloquée à l’est de Montréal. Les centrales et la Voie maritime ont engendré un boom industriel. La centrale Moses-Saunders a attiré une fonderie et des alumineries à Massena, des industries chimiques et des papeteries à Cornwall. Pendant des années, ces usines ont rejeté des quantités massives de métaux lourds et de polluants organiques, qui se sont déposés dans les sédiments du lac. La pollution a atteint des niveaux records dans les années 1970, puis a diminué progressivement à la suite de règlements plus sévères, des fermetures d’usines et des travaux de décontamination. À Massena seulement, cinq usines — quatre alumineries et l’énorme fonderie de General Motors — ont été décontaminées dans le cadre du programme Superfund, de l’Environmental Protection Agency. « De 1979 à 1999, le mercure dans les sédiments a diminué de 50 %, et les BPC, de 95 % », dit Isabelle Saulnier, responsable du Programme de suivi de l’état du Saint-Laurent au ministère de l’Environnement du Canada. Aujourd’hui, la pollution industrielle n’est plus la principale menace. « Les polluants d’origine municipale et agricole sont maintenant beaucoup plus préoccupants », dit Claire Lachance, directrice du Comité ZIP (pour « zone d’intervention prioritaire ») du Haut Saint-Laurent. Paradoxalement, c’est sur la rive sud du lac, où la population est la moins nombreuse, que les dégâts sont les plus grands. Au nord-est, Salaberry-de-Valleyfield traite ses effluents depuis longtemps ; au nord-ouest, la plupart des maisons sont reliées au réseau d’égouts. Par contre, sur la rive sud, les chalets d’été sont de plus en plus remplacés par des résidences permanentes. « Nous nous sommes aperçus, en 1995, que la majorité des propriétaires n’entretenaient pas bien leur fosse septique. Certains ne savaient même pas s’ils en avaient une ! » raconte Claire Lachance. Depuis, à force de sensibilisation, la situation s’améliore ; depuis 2005, le village de Saint-Anicet s’est doté d’une station d’épuration et d’un programme d’inspection des fosses septiques. La rive ontarienne connaît des problèmes similaires. Mais il reste des zones d’ombre, comme les canaux creusés un peu partout en bordure du lac, de Saint-Anicet à Saint-Zotique. « Les terrains situés au bord de ces canaux sont trop petits pour que l’on puisse installer des champs d’épuration, alors les canaux servent d’égouts. L’été, ils se remplissent d’algues et de plantes aquatiques : un vrai bouillon de culture », dit Félix Blackburn, habitant de Sainte-Barbe et fondateur de la Société pour la protection des marais riverains de Sainte-Barbe (SPMRSB). La spéculation foncière fait des ravages, même dans les milieux humides, censément protégés par la loi. En 1995, la SPMRSB a dû obtenir une injonction permanente pour sauver 11 hectares de marécage qu’un entrepreneur avait commencé à remblayer. On a comblé des milieux humides qui servaient de tampons et construit un trottoir de béton presque tout le long de la rive allant de Dundee à Salaberry-de-Valleyfield. Résultat, les eaux limpides mais sans vie font le bonheur des villégiateurs et des amateurs de sports nautiques, mais les frayères ont disparu. Peu à peu, toutefois, les mentalités changent, selon le biologiste André Bouchard, dont la famille habite Saint-Anicet depuis 1842. « Pendant des années, on m’a regardé avec un sourire condescendant parce que mon bout de berge n’était pas aménagé, mais maintenant, les gens envient les poissons qui viennent frayer à l’ombre des arbres et les oiseaux qui s’y réfugient. » On ne répare plus les murets de béton. Le Comité ZIP a installé des écrans de plastique pour recréer de l’ombre au bord de l’île du Grenadier, au large de Sainte-Barbe. « On espère accroître la population de dorés jaunes, prédateurs importants pour l’équilibre et la diversité biologiques ainsi que pour lutter contre les envahisseurs, tels que le gobie à taches noires ou le baret », explique Claire Lachance. Reste l’épineuse question de la pollution agricole. Les dommages sont bien réels. Le contraste est saisissant entre les eaux cristallines des chenaux de la réserve et celles, brunes et opaques, de la rivière aux Saumons (sic), qui draine l’arrière-pays. Avec les plantes envahissantes, les pesticides et fertilisants sont la menace la plus sérieuse, selon Serge Labonté, du Service canadien de la faune. Le drainage des terres apporte lui aussi son lot de catastrophes. L’an dernier, un entrepreneur a saccagé la forêt et le marécage sur un demi-kilomètre dans la réserve même pour aller y détruire des barrages de castors qui risquaient d’inonder des champs ; 460 arbres ont été abattus, dont des noyers cendrés, une espèce menacée. Ces dommages, irréparables, sont les pires jamais causés dans une réserve nationale de faune. À la suite d’un cafouillage entre les fonctionnaires de la MRC du Haut-Saint-Laurent et ceux du Service canadien de la faune, ce dernier a décidé de ne pas porter plainte. Prétexte : ses fonctionnaires auraient été prévenus par la MRC que des travaux seraient effectués. « Même s’il n’y a pas eu de permis délivré et si la Loi sur les espèces en péril n’a pas été respectée, il n’y aura pas de poursuite ni d’amende », explique Sheldon Jordan, directeur de l’application de la Loi sur la faune au ministère de l’Environnement du Canada (région du Québec). On en conclut qu’il suffit de prévenir au lieu de se conformer aux lois ! Il y a deux ans, deux hectares de terres humides ont été asséchés pour permettre à un agriculteur de remettre des terres en culture. Ces terres sont aujourd’hui protégées par le Centre d’intendance écologique Latreille — don du Dr Jean-Marie Latreille, physiatre à la retraite. Toute la zone a acquis cette année le statut de Réserve naturelle du Coteau-de-la-Rivière-La Guerre. Mais les mentalités évoluent. En 1996, 33 agriculteurs ont fondé le Club agroenvironnemental du bassin de la rivière La Guerre. « Cette rivière a toujours été source de problèmes, car elle coule à l’envers depuis qu’on a stabilisé le niveau du lac à la hauteur des hautes eaux », explique Sylvain Gascon, propriétaire d’une ferme laitière à Saint-Anicet et ex-président du Club. Depuis 1974, c’est une pompe qui, au printemps, force l’évacuation de la rivière dans le lac, entraînant avec elle les polluants. Les membres du club ont chiffré les pertes encourues en laissant humus, engrais et pesticides partir avec l’eau de la rivière. Ils ont commencé à changer leurs habitudes. « La pratique du semis direct, qui consiste à ensemencer les champs sans les labourer, ce qui réduit l’érosion, a augmenté de 40 % depuis 2003 », rapporte Sylvain Gascon. Tous les hivers, les agronomes du Club donnent une trentaine d’heures de cours sur la chimie du sol, les engrais, les pesticides ou le réglage des arroseurs. Alors que le prix de ces terres noires établit des records, on commence à prendre conscience de l’importance de préserver les dernières zones naturelles. Entre Saint-Anicet et Huntingdon, les tourbières du Tea Field, dont certains biologistes, comme André Bouchard, réclamaient la protection depuis des années, ont été acquises en partie par Conservation de la nature et seront protégées. Le lac Saint-François et ses extraordinaires marais récupéreront-ils d’un siècle de mauvais traitements ? Sans compter d’autres trésors situés non loin du lac, comme les dunes de Cazaville, vestiges de la mer de Champlain. Là, dans le sable qui émerge par endroits de la forêt, les biologistes de l’Institut de recherche en biologie végétale et de Conservation de la nature ont découvert récemment trois plantes que l’on ne retrouve nulle part ailleurs au Québec et que très rarement au Canada. Elles poussent toutes sur des propriétés privées, entre des carrières et les ornières des tout-terrains… Tourbières du Tea Field Les tourbières du Small et du Large Tea Field, les plus importantes (1 156 hectares) qui subsistent dans le sud du Québec, ont bien failli disparaître en 2003, lorsqu’un agriculteur a voulu les assécher. Devant la levée de boucliers des biologistes, le ministère de l’Environnement du Québec a finalement fait respecter la Loi sur la qualité de l’environnement, censée protéger les milieux humides, mais rarement appliquée aux marécages. Finalement, c’est un organisme privé, Conservation de la nature, qui assure la protection de ces deux tourbières, déjà amputées de 70 % de leur superficie originelle. Conservation de la nature Cet organisme sans but lucratif protège la biodiversité en se portant acquéreur d’habitats importants. Il a acquis, en 40 ans, près de 800 000 hectares de régions forestières et côtières, de terres humides et de prairies — dont, au Québec, le massif appalachien des monts Sutton, une partie des îles du lac Saint-Pierre et plusieurs zones écologiques sensibles des vallées du Saint-Laurent et de l’Outaouais. Il est financé par des dons de sociétés, de fondations, de gouvernements et de particuliers (plus de 35 000 à ce jour). Le travail de ses nombreux biologistes est soutenu par un programme scientifique poussé et un plan systématique. Comment visiter la réserve Réserve ouverte en tout temps, de mai à octobre. Randonnée d’observation sur des sentiers (10 km) et des trottoirs sur pilotis. Tour d’observation de 15 m, avec vue sur les Adirondacks. Randonnées en rabaska : deux ou cinq heures. On peut louer un canot. Renseignements : Association des membres et amis pour la protection de la réserve nationale de faune du lac Saint-François (AMAPRE), 450 370-6954, 450 264-5908 (de mai à septembre) Courriel : info@amisrnflacstfrancois.com Accès : Autoroute 20 Ouest jusqu’à la sortie 14 (Salaberry-de-Valleyfield) ; route 201 jusqu’à la 132 Ouest (direction Huntingdon) ; parcourir environ 55 km jusqu’à Dundee. À l’entrée du village, suivre les indications « Réserve nationale de faune », « Chemin de la pointe Fraser ». La pointe Fraser (à l’est de Dundee) et la pointe Hopkins (accessible seulement via les États-Unis) sont les deux accès principaux aux marais.

Santé et Science

Columbia, la vallée magique

Sous l’œil de quelques touristes curieux, je me glisse dans le canoë chargé jusqu’au plat-bord et immerge doucement ma pagaie. L’étrave dérange des alevins, qui filent dans un feu d’artifice d’éclats argentés et se réfugient sous un tapis d’algues. Quelques coups de pagaie plus loin, un héron contrarié décolle de son perchoir dans un froissement d’ailes, et le brouhaha civilisé s’estompe pour faire place au calme presque dérangeant de la nature. Avant de devenir l’un des plus majestueux fleuves d’Amérique du Nord, le Columbia est un petit cours d’eau sans prétention, large d’à peine quelques dizaines de mètres. Depuis Fairmont Hot Springs, en Colombie-Britannique, il va s’écouler sur près de 2 000 km jusqu’à l’océan Pacifique, en drainant un bassin d’environ 668 000 km2. Il y a quelque 12 000 ans, des glaciers ont creusé le lit de gravier, créant de profondes dépressions où se sont ensuite collectées les eaux de fonte. Ce sont les lacs Columbia et Windermere, entre la chaîne Purcell et les Rocheuses : le premier est depuis toujours considéré comme la source du fleuve, même si sa source exacte reste inconnue. Au début de son parcours, le Columbia serpente paresseusement sur 180 km, au travers d’une incroyable mosaïque de marécages, d’étangs, d’îlots et de prairies naturelles, qui forment un écosystème luxuriant, l’un des plus longs marais continus d’Amérique du Nord. Passé Invermere, les eaux se réchauffent et un riche tapis de chlorophycées (des algues vertes) abrite des milliers de petits poissons, batraciens et crustacés. Puis, elles se regroupent pour redevenir rivière, avant de se diviser de nouveau, serpentant, nonchalantes, entre les montagnes. La vallée présente des particularités intéressantes, comme de nombreuses sources d’eau chaude naturelles. Dans un concert de chants d’oiseaux, j’avance dans le marais, qui se transforme bientôt en jungle tropicale. Les multiples chenaux reflètent la végétation ainsi qu’une collection de cumulus emprisonnés par les parois montagneuses. Avec la chaleur humide de l’été et le bourdonnement incessant des moustiques, le tableau tropical s’intensifie à chaque coup de pagaie. Si ce n’étaient les sommets omniprésents ainsi que les sapins de Douglas et les pins ponderosa qui poussent sur les terrasses supérieures, on pourrait se croire au Nicaragua ou au Costa Rica. Debout dans le canoë, je tente de sonder du regard le labyrinthe marécageux qui s’étend à perte de vue devant moi sur 26 000 hectares ! Avec 180 km de long, le marais du Columbia est le deuxième d’Amérique du Nord après les Everglades, en Floride. Lieu de nidification de milliers d’oiseaux, une grande partie du marécage reste intouchée. Une portion de ces riches terres limoneuses est utilisée par de petites fermes familiales, mais celles-ci disparaissent, car la pression immobilière se fait sentir. Plus de 217 espèces d’oiseaux trouvent refuge dans la plaine alluviale du Columbia pendant leur migration annuelle vers le nord-ouest. Du minuscule oiseau-mouche au pygargue à tête blanche en passant par le martin-pêcheur, le balbuzard, le rare grand héron ou le plus rare encore ibis blanc, tous se retrouvent dans le marais pour s’y nourrir, y nicher ou s’y reposer en cours de route vers une destination plus lointaine. Au printemps, ce sont les cygnes qui y font halte — jusqu’à 1 000 certains jours —, alors qu’à l’automne plus de 15 000 oiseaux aquatiques s’y posent en quelques jours. Les marais abritent aussi une faune résidante de grizzlis, chevreuils, orignaux, coyotes, loutres et blaireaux, pour ne citer que quelques-uns des habitants de cet écosystème. En raison de cette incroyable diversité et devant la pression grandissante de l’immobilier et de l’industrie récréotouristique, le gouvernement a fait de ces marais, en 1996, une réserve faunique protégée. Récemment, le Fonds global pour la nature les a fait entrer dans le très sélect club international des Lacs vivants — qui comprend, par exemple, le lac Baïkal, les marais du Pantanal (la plus grande zone humide du monde, entre le Brésil, le Paraguay et la Bolivie) et le lac de Constance. Pourtant, les marais du Columbia ne bénéficient toujours pas du niveau de protection nécessaire pour satisfaire aux stricts critères de la convention de Ramsar ; la navigation motorisée, entre autres choses, n’y est toujours pas réglementée. Dans les années 1800, l’embouchure du fleuve était connue, les tribus amérindiennes des Kootenays et des Shuswaps y chassaient et, à l’automne, campaient en amont du lac Columbia pour y pêcher le saumon chinook. Mais cette région convoitée tant par les Anglais que les Américains demeurait inaccessible et le cours exact du Columbia restait un mystère géographique. Quand David Thompson arriva dans la région, il était déjà un explorateur chevronné, passé maître dans l’art de la cartographie. C’est pour la Compagnie du Nord-Ouest qu’il franchit, en 1807, les Rocheuses et la ligne de partage des eaux, à la recherche d’un passage vers le nord-ouest, accompagné de sa femme et de leurs enfants ainsi que de « voyageurs » nommés Bercier, Boulard et Clément. N’ayant aucune raison de croire que le cours d’eau qui filait vers le nord était le fleuve tant recherché, Thompson se dirigea vers le sud, et donc vers sa source. Il lui faudra quatre années, passées notamment à explorer la Kootenay (qu’il croyait être le Columbia et vice versa), avant de terminer son exploration du fleuve, qui le mènera à l’océan. Après sa découverte, le haut Columbia resta intact pendant une décennie. Seuls quelques explorateurs en apprécièrent la beauté sauvage et la richesse, tels James Sinclair ou François Maurigeau, francophone qui vint avec sa famille et s’y établit comme le premier résidant permanent. En 1864, la magie de l’or attira les prospecteurs à Wildhorse Creek. Un bac fut mis en place pour franchir la Kootenay (située à moins d’un kilomètre du lac Columbia). En 1880, l’arrivée du Canadien Pacifique à Golden suscita un intérêt grandissant pour la région. Un service de bateaux à aubes assura la liaison Golden-Canal Flats et la vallée s’ouvrit à l’agriculture, tandis que la foresterie et les mines changèrent à tout jamais le paysage que David Thompson avait décrit. Les besoins en irrigation, la découverte de sources chaudes à Fairmont Hot Springs, l’agriculture, le tourisme allaient faire de la région l’enjeu d’un combat permanent. Il n’y a pas si longtemps, on entendait encore hurler les loups dans la vallée, mais aujourd’hui, seul le jappement des coyotes y résonne. Les saumons remontent toujours le Columbia, un des fleuves les plus coupés par des barrages, mais c’est au son de l’autoroute 95 et des trains de minerai qu’ils vont frayer. Chaque fin de semaine, des touristes venus principalement de Calgary et du reste de l’Alberta se déversent en un flot quasi continuel dans la vallée, où ils possèdent d’énormes résidences secondaires autour de terrains de golf de plus en plus nombreux. Malgré la fragilité de la nappe phréatique — en baisse constante — et la fonte des glaciers, des promoteurs immobiliers espèrent construire une station de ski permanente sur le glacier Jumbo. Pourtant, l’empiètement humain et la fragmentation du territoire n’ont pas encore détruit la complexité des marais. Grâce aux mesures de protection et à l’action d’environnementalistes locaux, quelque 22 000 hectares ont été protégés. La puissance des moteurs est limitée à 10 chevaux-vapeur, ce qui n’empêche pas les aventuriers de fin de semaine de troubler la tranquillité des lieux sur leurs motomarines. Voilà trois jours que je glisse, loin des villages, sur le miroir aquatique. Si ce n’était le grondement régulier du train ou, de temps en temps, celui plus lointain d’un semi-remorque sur l’autoroute, je pourrais, sans fermer les yeux, me croire à l’époque des « voyageurs », sur les traces de l’infatigable David Thompson. Pourtant, par endroits, le brouhaha du monde moderne me sort de mes rêveries. Une scierie, véritable termitière géante, et la silhouette sinistre d’anciens poteaux d’amarrage plantés dans le fleuve, semblable à la cage thoracique d’un fossile, sont les témoins du début de l’industrialisation. À l’automne, suivant le cycle annuel des eaux, seul le chenal principal continuera de couler, alors que les marais, les poumons de la vallée, s’assécheront dans une mosaïque de pastels impressionnistes. Guide pratique On peut louer un canoë à Invermere. Très peu d’eaux vives, sauf en début de saison. Les périodes idéales sont mai-juin ou fin août – début septembre. Camping sauvage seulement, cartes topographiques conseillées. Il faut compter de cinq à sept jours pour couvrir la distance Invermere-Golden, et s’assurer une navette: Columbia River Outfitters — Kayaking & Canoeing : 1 250 342-7397. Pour découvrir les marais en quelques heures : Kootenay River Runners ou North Woods vous emmènent en rabaska le long de la piste des coureurs des bois (saisonnier). On peut aussi descendre Toby Creek, un affluent du Columbia, avec Kootenay River Runners. www.kootenayriverrunners.com Courriel: info@raftingtherockies.com www.northwoodscanoe.com Observation des oiseaux: Kinbasket Adventures Birdwatching Tours (1 866 344-6012), à Golden. Festival annuel Wings Over the Rockies, de Canal Flats à Golden. Promenades guidées, visites des marais, observation des oiseaux et de la faune, conférences, expositions d’art. Sept jours orientés surtout sur l’ornithologie. www.adventurevalley.com/wings Pour en savoir plus sur les marais du Columbia, les menaces qui pèsent sur cet écosystème unique et les actions pour le protéger : www.wildsight.ca.