Santé et Science

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Nourrir la planète, stopper les épidémies, guérir les maladies…

Vingt-quatre heures. C’est le temps qu’il a fallu à une équipe de chercheurs californiens pour détecter le virus du SRAS en 2003. Le syndrome respiratoire aigu grave, apparu quelques mois plus tôt dans la province de Guangdong, en Chine, menaçait de contaminer la planète entière. Mais on ne savait rien de l’agresseur. « En étudiant l’ADN du virus, le laboratoire a compris que ce petit nouveau descendait d’une famille déjà connue, écrit un chercheur de la National Academy of Sciences des États-Unis. On a pu déterminer son mode de transmission et mettre au point un test diagnostique. » Ces données, combinées à des politiques fermes de quarantaine et à des restrictions de déplacements, ont permis de contenir l’épidémie, qui a tout de même touché 8 000 personnes dans 27 pays en moins de six mois. Merci, Charles Darwin ! C’est en effet la compréhension du processus de sélection naturelle (lire l’article « Darwin 101 »), mystère qu’a percé le naturaliste britannique, qui a rendu ce miracle possible. Où est Darwin ? Partout ! Dans nos assiettes, par exemple : si une vache donne deux fois plus de lait que son aïeule d’il y a 40 ans, si le blé résiste mieux aux sécheresses et aux maladies, c’est beaucoup grâce à ses découvertes. Dans le moteur de nos voitures, aussi : c’est par un processus de sélection artificiel que les pétrolières ont mis au point des enzymes capables de convertir des déchets agricoles en carburant. Près de 200 ans après sa naissance et 150 ans après la publication de sa théorie, Darwin est toujours un personnage central de la science contemporaine. On lui consacre encore des centaines de livres et des milliers d’articles scientifiques. Et on n’a pas fini d’en faire le tour. On utilise la théorie de l’évolution des espèces dans toutes les sciences de la vie, en biologie, en écologie, en botanique, en psychologie et en sciences humaines, comme l’histoire et l’économie, et même en philosophie, en littérature, dans le monde des arts. En 150 ans, on a parlé de darwinisme classique, de néodarwinisme, de darwinisme social (aujourd’hui désavoué), de darwinisme neuronal, de darwinisme d’entreprise. On exagère ? Non, dit Graham Bell, biologiste évolutionniste de l’Université McGill et directeur du Musée Redpath d’histoire naturelle, à Montréal. « La théorie de l’évolution est l’éclairage qui permet de comprendre le vivant. La biologie cellulaire et moléculaire, le développement des organismes, l’écologie, tout cela est tissé sur la trame évolutionniste. Sans elle, on peut toujours comprendre comment tel ou tel phénomène se produit. Avec elle, on peut comprendre pourquoi il survient. » Cette théorie — la meilleure qui ait germé dans un cerveau humain au cours des 500 dernières années, croient certains chercheurs — a été pressentie par un seul homme et confirmée depuis par des décennies d’observations et d’études menées par des milliers de chercheurs. Ça avait pourtant bien mal commencé. « Un bon à rien qui ne s’intéresse qu’à la chasse et aux chiens, et qui fera la honte de sa famille », disait le respectable Dr Darwin de son fils Charles. Il exagérait un peu. Charles ne fichait pas grand-chose à l’école, c’est vrai. Il passait le plus clair de son temps à collectionner les insectes, les coquillages et les pièces de monnaie, à observer les oiseaux ou à lire, caché sous la table de la salle à manger. Le Dr Darwin a plusieurs fois changé d’école le petit Charles, qui avait huit ans lorsque sa mère est morte. Exaspéré, il s’est décidé à envoyer son fils étudier en théologie, dans l’espoir d’en faire — au moins — un pasteur de campagne. C’est là, à la faculté de théologie, qu’a vraiment démarré la carrière de naturaliste de Charles, sous la houlette d’un botaniste passionné. Le professeur Henslow le recommandera plus tard à un jeune capitaine de la marine de Sa Majesté qui cherchait un gentilhomme pour lui tenir compagnie durant un grand voyage de découvertes. En 1831, c’est un naturaliste amateur de 22 ans qui monte à bord du Beagle. Cinq ans plus tard, c’est un scientifique accompli qui en débarquera. Malgré le mal de mer qui le terrasse dès le premier jour, Darwin passe son temps à lire et à apprendre, à profiter des escales pour explorer tous les pays de l’hémisphère Sud, où accoste le Beagle, un voilier de 90 pi (28 m) de long. Il y prélève des tonnes de spécimens de minéraux, de plantes, d’animaux et de fossiles, qu’il étudie minutieusement avant de les expédier à son ami Henslow. Le Beagle est de retour à Londres en 1836. Aussitôt à terre, Darwin rentre chez lui. Et n’en sortira presque plus. Le reste de sa vie sera marqué par une ribambelle de symptômes, de la crise de panique aux vomissements violents, à l’eczéma, à l’agoraphobie et à l’incapacité d’être séparé de sa femme, Emma, une cousine qu’il connaissait depuis l’enfance, qui l’a soigné comme une mère et lui a donné 10 enfants. Plus d’un siècle après sa mort, les spécialistes ne s’entendent pas sur l’origine de ses troubles. On parle de la maladie de Chagas, de la maladie de Ménière, d’anxiété généralisée, d’empoisonnement lent au cyanure, de maladies psychosomatiques… Malgré tout, Darwin poursuit ses travaux sans relâche, d’autant que la fortune familiale le dispense de gagner sa vie. Comme Galilée, Nicolas Copernic ou Isaac Newton, il deviendra un de ces explorateurs immobiles qui, sans presque jamais quitter leur bureau, ont réussi à changer profondément notre vision et notre compréhension du monde. Pendant plus de 30 ans, il entretient une correspondance avec 2 000 scientifiques et publie des centaines d’articles sur des dizaines de sujets, du mouvement des plantes grimpantes à la géologie de l’Amérique du Sud en passant par l’effet des vers de terre sur la qualité des sols. En 1838, deux ans après avoir quitté le Beagle, il commence à élaborer sa théorie sur la « transmutation des espèces ». Mais il ne se décide à la publier que 20 ans plus tard, lorsqu’un autre naturaliste, Alfred Russel Wallace, lui écrit pour lui soumettre sa théorie… qui se révèle à peu près la même. À cette époque, la majorité des gens croient que la Terre a moins de 10 000 ans, que les espèces vivantes n’ont pas de liens entre elles et qu’elles sont immuables. Le lion ressemble à un lion et une orchidée à une orchidée parce que Dieu les a créés ainsi. L’homme, d’ailleurs, ne fait pas partie de la nature. Il a été créé par Dieu pour la dominer. Toutefois, l’idée de l’évolution des espèces circule dans les milieux scientifiques depuis une bonne cinquantaine d’années. Erasmus Darwin, grand-père de Charles, médecin du roi et naturaliste amateur, a été l’un des premiers à émettre l’hypothèse d’une certaine transformation des espèces dans le temps. En 1809, année de la naissance de Charles, un scientifique français du nom de Jean-Baptiste Lamarck publiait déjà un ouvrage qui avançait que les espèces vivantes changeaient pour s’adapter à leur environnement. Mais comment ? L’hypothèse de Lamarck : tout être vivant transmet à sa descendance les caractéristiques acquises au cours de sa vie. Ainsi, en période de disette, la girafe étire son cou pour attraper les feuilles les plus hautes ; ce dernier s’allonge. Ses descendants, croit-on, auront le cou plus long. Pour vérifier cette hypothèse, des naturalistes coupent la queue de souris pour voir si elles auront des souriceaux sans queue. Non. Hypothèse rejetée. C’est Darwin qui, 50 ans plus tard, résout la question par sa théorie de la sélection naturelle. Publiée en 1859, L’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle suscite instantanément un immense intérêt (tous les exemplaires s’envolent en un jour) et une gigantesque controverse, qui dure encore aujourd’hui (lire l’article « Ils ont eu peur de Darwin »). L’aristocratie britannique est horrifiée de lire qu’elle entretient des liens de parenté avec les singes ! Les esprits religieux, eux, se scandalisent de cette nouvelle science qui ose contredire la Bible. Pourtant, cette théorie est si simple, si solide, qu’il faut moins de 10 ans pour que Darwin soit considéré comme un trésor scientifique national. Quand il meurt, en 1882, à 73 ans, il a droit à des funérailles grandioses à l’abbaye de Westminster, où il sera inhumé tout près d’Isaac Newton. On dit que Copernic, en montrant que la Terre tourne autour du Soleil (et non l’inverse), avait ébranlé le piédestal sur lequel l’homme s’était juché. Et que Darwin l’en a fait dégringoler en faisant de lui un animal comme les autres… Mais l’animal pensant a mis du temps à saisir toutes les implications de la théorie de l’évolution. Et plus de temps encore à en tenir compte. Une erreur qui pourrait lui coûter cher. La médecine, notamment, en négligeant de penser de façon darwinienne, a permis l’apparition de micro-organismes résistants aux médicaments conçus pour les combattre, tels que les antibiotiques. La pharmacorésistance pourrait bien être l’un des plus grands défis de la médecine du début du 21e siècle. Un exemple : la tuberculose. On l’appelait autrefois la « peste blanche » et elle a fait des ravages pendant des siècles. Puis, dans les années 1940, est arrivée la pénicilline. Un vrai miracle qui a permis de croire qu’on pourrait éradiquer la maladie, du moins dans les pays industrialisés. Mais voilà que, depuis une quinzaine d’années, la tuberculose revient : le Canada recense près de 2 000 nouveaux cas par an. Et la pénicilline n’agit plus, ou presque plus. Que s’est-il passé ? Le bacille a évolué. Aux prises avec un ennemi redoutable, il a commencé par perdre la bataille. Mais sur des milliards et des milliards de micro-organismes, il s’en est trouvé un certain nombre qui, à cause d’une mutation génétique, avaient une résistance innée à la pénicilline. Ces quelques organismes ont survécu assez longtemps pour se reproduire, transmettant leur résistance à leur progéniture. Qui l’a transmise à son tour. Et ainsi de suite. L’homme, pendant ce temps, a continué de tirer le même canon, encore et encore. Et pas toujours adroitement — doses trop faibles ou mal administrées, par exemple —, laissant au bacille la chance de survivre, de s’habituer à l’ennemi, de s’y adapter de mieux en mieux au fil des générations. Quarante ans et des milliers de générations de bactéries plus tard, le bacille est devenu très résistant à la pénicilline. Les quelques médicaments susceptibles de traiter des tuberculoses à bacilles multirésistants coûtent presque 100 fois plus cher que les médicaments traditionnels. Et ils ne fonctionnent pas toujours. La maladie gagne du terrain. Et la médecine est revenue à la case départ. La même guerre se livre sur d’autres fronts. De nombreux hôpitaux doivent faire face au SARM, ou Staphylococcus aureus résistant à la méthicilline. Plus de la moitié des souches du staphylocoque doré — bactérie qui se loge dans les fosses nasales et touche 30 % des Canadiens — sont devenues résistantes à plusieurs antibiotiques, dont la méthicilline. De même, certaines souches du virus du sida, certains cancers, des gonorrhées et des pneumonies résistent aux traitements. Tout le monde a sa part de responsabilité : l’industrie agricole qui injecte des tonnes d’antibiotiques dans les aliments pour le bétail, les médecins qui prescrivent ce type de médicaments trop souvent ou à des doses trop faibles, des patients qui cessent de les prendre dès que leurs symptômes disparaissent, tout cela a contribué à l’évolution de micro-organismes résistants. « Un problème évolutionniste pour lequel il faudra une solution évolutionniste », dit Graham Bell. Darwin, au secours !

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Pour en savoir plus

Sur la Toile Tout, tout, tout sur Darwin! L’Université de Cambridge a mis en ligne récemment plusieurs milliers de textes et de photos concernant Charles Darwin. On y trouve plus de 20 000 documents, dont les notes sur son voyage autour du monde à bord du voilier Beagle, l’ébauche de sa théorie sur l’évolution et même un livre de recette de sa femme Emma. Ces documents manuscrits étaient conservés à la bibliothèque de l’Université de Cambridge, en Angleterre, où le célèbre scientifique a étudié. Le site Web The Complete Work of Charles Darwin Online est en anglais, mais contient aussi des photos. The Complete Work of Charles Darwin Online (L’œuvre complète de Charles Darwin en ligne) Voici quelques unes des sections du site: La vie de Darwin en photos Le livre audio du Journal de bord de Darwin durant son voyage sur le Beagle Le livre de recettes d’Emma Darwin Darwin sur la toile québécoise L’Encyclopédie virtuelle de l’Agora, créée entre autres par le philosophe Jacques Dufresne, consacre une section à Charles Darwin. Il s’agit d’un bon résumé. On y présente aussi une multitude de liens intéressants vers d’autres sites consacrés au scientifique britannique.Dossier Darwin de l ‘Encyclopédie de l’Agora Le jardin de Darwin Le Jardin botanique de New York a recréé le jardin de Darwin : ses fleurs, son bureau et même la vue qu’il avait en travaillant. Darwin y étudiait l’évolution en faisant des expériences sur toutes sortes de végétaux. L’exposition Darwin’s Garden: An Evolutionary Adventure (Le Jardin de Darwin, une aventure évolutionniste) a commencé le 25 avril et prend fin le 15 juin prochain.Jardin botanique de New York (en anglais) Article du New York Times sur l’exposition (en anglais) Darwin et ses correspondants Darwin a correspondu avec plus de 2 000 personnes durant sa vie. Il échangeait sur ses réflexions avec des scientifiques réputés de l’époque, comme le géologue Charles Lyell ou le zoologiste Thomas Henry Huxley, aussi bien qu’avec des diplomates ou des gens inconnus aujourd’hui. Le site Web du Darwin Correspondance Project donne accès à plus de 14 000 missives, qui permettent de mieux comprendre sa vie et le développement de sa pensée. Sa correspondance révèle aussi l’aide que lui ont apporté ses enfants et d’autres membres de sa famille pour collecter des informations qui confirmaient sa théorie. Site Web du Darwin Correspondance Project (en anglais) Évolution 101 Le biologiste David Sloan Wilson, professeur à l’Université de l’État de New York à Binghamton, donne depuis plusieurs années un cours très populaire sur l’évolution : Evolution for everyone (L’évolution pour tous). Il a mis en ligne le contenu de son cours, qui s’adresse au grand public comme à des étudiants qui n’ont aucune connaissance scientifique. Cours Evolution for Everyone (en anglais) Parmi les autres sites Web référés par le professeur Wilson, celui de l’Université de Berkeley aux États-Unis est un autre excellent choix pour comprendre l’évolutionnisme. Understanding evolution (Comprendre la théorie de l’évolution)(en anglais) Pour lire L’origine des espèces en ligne Tous les exemplaires de cette œuvre clé de Darwin étaient réservés quand l’œuvre clé de Darwin a été mis en vente, le 22 novembre 1859. L’origine des espèces était écrit en anglais, dans une langue claire. Darwin possédait manifestement des qualités pédagogiques remarquables. La traduction française du classique de la littérature scientifique est accessible intégralement, et gratuitement, sur le site ABU – la bibliothèque universelle. Ce site Web donne accès à des œuvres entières, libres de droits en français. L’origine des espèces sur ABU- la bibliothèque universelle Livres Le miroir du monde. Évolution par sélection naturelle et mystère de la nature humaine, par Cyrille Barrette, Éditions Multimondes, 2000. Cyrille Barrette, professeur de biologie de l’Université Laval, propose de répondre à des (petites !) questions comme « Pourquoi existons-nous ? ». C’est un ouvrage facile à lire, dans lequel le darwinisme déborde de la biologie. Une brève histoire des idées, de Galilée à Einstein, Claude Boucher, Fides, 2008. L’ouvrage de l’ex-professeur de mathématiques et d’informatique à l’Université de Sherbrooke offre un bon petit résumé sur l’apport de Darwin à la science d’aujourd’hui. Un bon portrait d’ensemble, ponctué d’anecdotes intéressantes. Evolution for everyone. How Darwin’s Theory Can Change the Way We Think About Our Lives, de David Sloan Wilson, Delta trade paperbacks, 2007. (en anglais) L’ouvrage du professeur de biologie David Sloan Wilson est la suite logique de son cours Evolution for Everyone (L’évolution pour tous), qu’il a rendu accessible sur Internet (voir ci-haut). Il s’agit de son premier livre grand public… et d’un des coups de cœur de notre journaliste Louise Gendron. L’auteur fait le lien entre la théorie de Darwin et la vie quotidienne. Evolution. A Very Short Introduction, Brian and Deborah Charlesworth, Oxford, 2003. (en anglais) Cet ouvrage a été suggéré à notre journaliste par Graham Bell, biologiste évolutionniste de l’Université McGill. C’est un livre court et accessible, écrit par deux enseignants en biologie à l’Université d’Edimbourg, en Écosse.

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Le lait, Darwin et moi…

Pour tous les jeunes mammifères, quelle que soit l’espèce, l’allaitement est extrêmement avantageux : il permet au jeune de grandir et de prendre des forces sans aucune dépense d’énergie. L’allaitement demande, en revanche, énormément d’énergie pour la mère qui, elle, a besoin de sevrer son petit pour se préparer à une prochaine grossesse. Elle commence donc à résister à l’allaitement aussitôt que le jeune est assez fort pour survivre. Par des coups de pattes et des morsures par exemple. Et la programmation génétique vient l’aider : à un certain âge, des gènes de contrôle viennent « éteindre » chez son petit la production de lactase, nécessaire pour digérer le lactose. Le lait devient alors désagréable pour le jeune. Il s’en va. L’intolérance est donc une adaptation. L’homme est un mammifère, soumis au même mécanisme. Mais un mammifère qui a eu, un jour, la bonne idée d’inventer l’élevage. Et qui s’est rendu compte qu’il était possible de nourrir ses petits avec le lait de chèvre, de brebis ou de vache. Un grand avantage… Mais certains petits humains ne devenaient jamais intolérants au lactose. Leur gène de contrôle ne fonctionnait pas. «Dans les sociétés humaines qui pratiquaient l’élevage, ce ‘défaut de fabrication’ s’est transformé en un immense avantage, surtout en période de rareté alimentaire», dit Cyrille Barette, professeur de biologie à l’Université Laval. Les individus qui toléraient le lactose avaient ainsi plus de chances de survie. Cette caractéristique s’est donc répandue dans la population humaine, surtout en Occident. L’animal humain continue, lui aussi, à évoluer.

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L’homme émancipé ?

« La preuve de cet affranchissement relatif de la nature, c’est la capacité humaine de faire des choses « inutiles », comme la musique ou la gastronomie. Ce qui ne signifie pas qu’il soit supérieur », précise Cyrille Barrette, professeur de biologie à l’Université Laval depuis plus de 30 ans et auteur de l’ouvrage Le miroir du monde (MultiMondes, 2000). « L’homme n’est pas une truite améliorée, dit-il. Les Néandertaliens ne jouaient pas de clavecin. Ils ont tout de même vécu 200 000 ans et étaient drôlement bien adaptés à leur environnement. » Les espèces soumises à la sélection naturelle suivent le destin tracé par la programmation génétique héritée de leurs ancêtres qui ont survécu dans le passé. Elles sont ainsi en équilibre avec la nature. Cela signifie une mortalité infantile très élevée, une espérance de vie plus courte, et des épidémies qui peuvent éliminer toute une population. En comparaison, le futur de l’homme est fondé en très grande partie sur ses décisions. Par exemple, comment le génie génétique sera utilisé dans le futur ? Comment cela modifiera la destinée de l’humanité ? Jean-Paul Sartre n’a-t-il pas dit: « L’homme est condamné à inventer l’homme » ? Le pool génétique humain est aussi plus diversifié parce que la science et la technologie permettent à des individus qui se seraient peut-être éliminés de survivre. Dans le monde animal, s’il y a un refroidissement climatique, les bêtes au pelage moins dense mourront. Chez les humains, si le climat se refroidit, on invente le Kanuk, pour le meilleur et pour le pire. La nature de l’homme est d’avoir une double nature. Des êtres supérieurs ? Non. Mais certainement des êtres différents.

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Votre poisson intérieur

Un vrai poisson. Mais avec des poignets, des doigts et des narines… Le Tiktaalik (c’est le nom de la bestiole) a vécu sur la terre il y a 375 millions d’années. Une équipe de paléontologues américains ont découvert son fossile sur l’île d’Ellesmere, dans le Grand Nord canadien (au milieu de nulle part, quoi) en 2004. « Les découvertes faites depuis plus de 100 ans par les biologistes suggéraient que l’ancêtre de tous les animaux terrestres avait dû sortir de l’eau il y a environ 375 millions d’années », raconte Neil Shubin, biologiste évolutionnaire à l’Université de Chicago et co-découvreur du Tiktaalik. Les fossiles plus anciens sont des poissons. Et des fossiles plus jeunes, qui datent de 360 millions d’années, montrent les premiers animaux capables de marcher sur leurs nageoires devenues des pattes. Entre les deux, il devait y avoir un poisson qui cachait dans ses nageoires un squelette de pattes. L’équipe de Neil Shubin a cherché ce chaînon manquant dans des sédiments datant de la bonne époque. Et l’a trouvé. Le Tiktaalik (« gros poisson d’eau douce » en inuktitut) est l’ancêtre commun de tous les amphibiens, reptiles, dinosaures et mammifères, dont l’homme. «Le Tiktaalik est notre ancêtre à tous», écrit Neil Shubin dans son essai The Great Transition. « Il est à l’origine de mes poignets et de mes doigts. Grâce à lui, j’ai compris que mon corps est le résultat d’une histoire de la vie commencée il y a 3,5 milliards d’années. » La découverte du Tiktaalik n’est qu’un exemple de toutes ces découvertes qui, chaque année, viennent confirmer la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. Neil Shubin vient de publier Your Inner Fish : A Journey into the 3.5-Billion-Year History of the Human Body (Pantheon, 2008). Cliquez ici pour lire la préface (en anglais seulement).

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Ils ont eu peur de Darwin

Pas fou, le bonhomme Darwin. Il a attendu plus de 20 ans avant de publier son Origine des espèces par voie de sélection naturelle. Parce que, croit-on, il voyait venir la controverse que sa théorie susciterait. Il savait que l’espèce humaine, qui se croyait installée par Dieu sur un piédestal d’où elle régnait sur toute la nature, n’accepterait pas facilement de devenir un animal comme les autres. Mais c’était il y a 150 ans. Et le chercheur britannique serait peut-être découragé de voir que, même au 21e siècle, sa théorie est encore si « dangereuse » que pas une banque, une société pharmaceutique ou une entreprise de haute technologie n’a accepté de s’y associer publiquement à l’occasion d’une exposition unique… On est pourtant dans le travail scientifique sérieux. Cette initiative est née il y a cinq ans, lorsque quatre établissements ont répondu à l’invitation de l’American Museum of National History de New York — et de son conservateur Niles Eldredge —, qui rêvait de monter une exposition sur Darwin. La conception a nécessité deux ans de travail et l’exposition a été inaugurée en 2005, à New York. Elle a ensuite été présentée au Museum of Science de Boston et au Field Museum de Chicago avant d’arriver au Musée royal de l’Ontario, à Toronto, où elle restera à l’affiche jusqu’en août. Son étape finale : le National History Museum de Londres, où elle coïncidera avec le 200e anniversaire de la naissance de Darwin, en février 2009. « Ça n’arriverait jamais ici », s’était dit William Thorsell, directeur du prestigieux Musée royal de l’Ontario, quand ses partenaires américains se sont fait claquer la porte au nez par les commanditaires potentiels. Il se trompait. Au Canada, comme en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Darwin est resté orphelin. « Too hot to handle » [ce sujet est trop épineux], résume William Thorsell, médusé par la tournure des événements. « Certains de nos bons amis de l’entreprise privée m’ont téléphoné pour dire qu’ils donneraient une raison officielle à leur refus. Mais la vraie raison est que Darwin est trop controversé… » Aucun des musées n’a reculé, heureusement pour le public. Et la version torontoise de l’exposition, intitulée Darwin : La révolution de l’évolution, vaut la visite. Au menu : des animaux vivants, des spécimens d’insectes et de fossiles recueillis par Darwin lui-même ainsi qu’un emplacement « découverte » pour les enfants. Il y a également des carnets de notes du chercheur, des films et des tableaux explicatifs. Bref, tout ce qu’il faut pour suivre le scientifique dans ses voyages et dans l’évolution de sa pensée. Dans sa vie quotidienne, aussi. L’exposition présente une reconstitution de son bureau-labo et un film qui permet au visiteur de découvrir Sandwalk, le sentier privé où Darwin a marché tous les jours pendant des années, à Downe, en banlieue de Londres. L’entomologiste Chris Darling, professeur à l’Université de Toronto et conservateur au Musée royal de l’Ontario, a fait partie de l’équipe de concepteurs engagés dans cette aventure. L’actualité l’a rencontré au Musée au début de mars, quelques jours avant l’inauguration de l’exposition. *** Quel objectif principal les concepteurs se sont-ils donné ? — Présenter l’homme, sa pensée, son temps. C’était un grand esprit, et nous voulions raconter qui il était, comment il a vécu, ce qu’on croyait à son époque et ce qu’il a changé dans notre vision du monde. C’était aussi une personne intéressante et il a laissé des tonnes de livres et d’articles ainsi que 14 000 lettres. Il a correspondu pendant des décennies avec plus de 2 000 personnes ! Et il a tout gardé. Cela permet de suivre sa vie et sa pensée à la trace, de voir comment sa théorie a évolué, quand et pourquoi il a changé d’idée. L’exposition est un grand travail d’équipe… — Peu d’établissements ont les moyens de réunir les ressources humaines — experts et designers — nécessaires à la création de telles expositions. Et il est à la fois plus facile et plus intéressant de les concevoir pour qu’elles puissent voyager. D’où l’idée de la coproduction, qui permet le choc des idées qui crée la lumière. Et qui signifie aussi des déménagements délicats. Sans compter que les spécimens et les artefacts qui ont appartenu à Darwin doivent retourner à Londres entre chaque étape. Les conservateurs qui gèrent Down House, où Darwin a vécu la plus grande partie de sa vie, l’ont exigé. Ils viennent en personne emballer les artefacts pour les expédier à Londres, où ils sont examinés soigneusement avant d’être réexpédiés vers le lieu d’exposition suivant. Gare au partenaire qui abîmerait une coccinelle épinglée par le grand maître… Il y a aussi des défis intellectuels ? — Le plus grand défi est celui de la précision et de l’exactitude historique et scientifique. Car il existe une véritable industrie Darwin : des dizaines de chercheurs qui étudient l’homme et son œuvre sous toutes ses coutures. Ces spécialistes, bien sûr, regardaient par-dessus notre épaule, surveillant tout ce qu’on faisait. Et comme ils ne s’entendent pas toujours entre eux… Dans ce sens aussi, la collaboration entre plusieurs établissements était une bonne chose, car elle réduisait les risques de dogmatisme. Parce que, aux nombreuses questions qu’on pose sur Darwin, il y a plusieurs réponses possibles. Par exemple ? — Vers 1846, alors qu’il avait probablement terminé d’élaborer sa théorie de la sélection naturelle, Darwin a mis de côté la rédaction de son Origine des espèces pour passer huit ans à étudier la bernacle, une sorte de crustacé marin. Pourquoi ? Certains disent qu’il était malade et qu’il se consacrait à quelque chose de plus facile que son ouvrage. D’autres croient qu’il voulait établir sa crédibilité de chercheur : à son époque, c’est par l’étude méticuleuse d’une espèce animale qu’on y arrivait. D’autres encore sont convaincus qu’il a pris peur en voyant l’accueil réservé à un autre ouvrage [Vestiges of the Natural History of Creation, publié anonymement par Robert Chambers en 1844] qui traitait aussi d’évolution et qui avait été démoli par la communauté scientifique. Quand il s’agit d’interpréter, la prudence s’impose.

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Darwin 101

LA THÉORIE L’orchidée, la drosophile, le saumon, le brontosaure, le colibri, et votre cousin François… Toutes les espèces ont les mêmes ancêtres : les premières cellules vivantes apparues sur Terre, il y a 3,8 milliards d’années. C’est à partir de celles-ci que la vie s’est développée, grâce à la sélection naturelle, mécanisme par lequel les individus les mieux équipés pour faire face aux conditions de leur environnement survivent mieux, et ont donc plus de chances de se reproduire et de léguer ainsi leurs caractéristiques à leur descendance. Pour qu’il s’enclenche, ce processus a besoin de quelques ingrédients. La variation Les individus d’une espèce ne sont pas tous identiques. L’un a les yeux bleus. L’autre, une allergie. Ces différences sont dues soit à des erreurs dans la copie du génome d’un organisme à un autre, soit au brassage de gènes lorsque deux individus sexués donnent naissance à un rejeton. Ces mutations se produisent par hasard (le gène de la fourrure dense n’apparaît pas parce qu’il fait plus froid…) et la majorité sont sans conséquence. Mais il arrive qu’une mutation rende l’individu plus fragile ou lui donne un avantage, comme une plus grande capacité respiratoire. La reproduction différenciée Un environnement donné — une île, par exemple — ne peut accueillir qu’un nombre limité d’individus d’une espèce — disons des chevreuils. S’ensuit une compétition pour les ressources vitales : de toute la population de chevreuils nés une année, une partie seulement vivra assez longtemps pour se reproduire à son tour. Certains individus réussiront grâce à un avantage engendré par une mutation génétique. L’hérédité Cet avantage, ils le légueront à leur progéniture. Comme ils seront plus nombreux à se reproduire, l’avantage se propagera dans la population. Au bout de 1 000 générations, la mutation sera devenue la norme chez les chevreuils de l’île. Le temps La nature a eu besoin de trois milliards d’années pour créer les premiers organismes multicellulaires. Mais des changements peuvent se produire en quelques générations seulement. Des changements d’environnement Les glaciations, les sécheresses, la disparition d’écosystèmes, l’isolement d’une population créent de nouvelles conditions de vie qui favorisent des caractéristiques différentes et contribuent à modifier les espèces, à en créer de nouvelles. Un animal adapté à un environnement glaciaire (l’ours polaire) aura moins de chances de survivre à un fort réchauffement climatique qui le priverait de son terrain de chasse sur la banquise. LES PREUVES Elles s’accumulent par milliers depuis 150 ans. Morphologie Mon bras, la patte de la vache, la nageoire de la baleine et l’aile de la chauve-souris ont des squelettes très semblables. La preuve que tous ont évolué à partir d’ancêtres communs. Génétique Le code génétique est le même pour tous les êtres vivants. Chez la majorité des animaux, une série de gènes orchestre l’organisation des cellules qui formeront l’embryon. Or, cette séquence est presque la même pour les insectes et pour les vertébrés. Histoire Les fossiles permettent de « voir » des espèces disparues depuis des millions d’années. En les étudiant, on peut retracer la modification des espèces au fil du temps. VRAI Les plus aptes survivent Au 19e siècle, à Manchester, en Angleterre, une population de phalènes du bouleau a changé de couleur en quelques décennies. Au départ, la majorité de ces papillons nocturnes étaient pâles. Ils passaient donc inaperçus sur les bouleaux clairs où ils se posaient le jour, échappant ainsi à leurs prédateurs. Mais la pollution a noirci les arbres. Ce sont alors les papillons sombres, les quelques moutons noirs du lot, qui y ont trouvé un couvert. Ils ont donc gagné en nombre. Mais depuis 1960, la pollution diminue. Les papillons sombres se font de nouveau plus rares et les pâles, plus nombreux ! Ainsi, les individus les mieux adaptés aux circonstances ont plus de chances de survivre et de se reproduire. Le mieux adapté ne veut pas nécessairement dire le plus fort ou le plus grand. FAUX L’homme « descend » du singe L’homme ne descend pas du singe. Il est un singe. Avec le chimpanzé, notre plus proche cousin, nous partageons un ancêtre, ni humain ni chimpanzé, qui vivait il y a six millions d’années. Le gorille est un cousin plus éloigné : notre ancêtre commun vivait il y a 10 millions d’années. Les espèces les plus récentes sont les plus évoluées Jusqu’au 19e siècle, la science essayait d’organiser les espèces vivantes sur le modèle d’une échelle. Les plantes en bas, puis les différentes espèces animales dans un certain ordre jusqu’à l’homme, tout en haut. On sait aujourd’hui que cette vision est fausse : la vie ne s’est pas améliorée, mais diversifiée. Et l’intelligence n’est, pour la nature, qu’une stratégie de survie parmi d’autres. L’homme n’est pas plus évolué, par exemple, que la pieuvre commune, capable de prouesses de camouflage à faire rougir David Copperfield (cliquez ici pour voir sa métamorphose). Il a simplement pris une trajectoire évolutive différente. Et il n’est pas certain, d’ailleurs, que l’espèce humaine survive plus longtemps que les pieuvres… C’EST PROUVÉ ! Même si elle se perfectionne constamment (elle évolue !), la théorie de l’évolution n’est plus une hypothèse depuis longtemps. Dans le langage courant, une théorie est une hypothèse, ou supposition, qu’il reste à prouver. En science, le mot a une définition différente. On appelle théorie scientifique une idée confirmée par des observations ou des expériences. On parle ainsi de la théorie héliocentrique, selon laquelle la Terre tourne autour du Soleil. La théorie de l’évolution est la conception générale qui permet de comprendre et d’organiser toute l’information qu’on possède sur la vie et son développement. PAS DE CONTROVERSE Voilà près de 150 ans que des chrétiens tentent de discréditer la théorie de l’évolution et, parfois, d’interdire son enseignement. Selon eux, la Bible raconte la création du monde telle qu’elle a eu lieu. Ils croient qu’il y a 10 000 ans Dieu a créé la Terre avec toutes les espèces végétales et animales comme elles existent aujourd’hui, puis qu’Il a façonné l’homme à son image pour régner sur sa création. Même déboutés par les tribunaux et contredits par de nombreux hommes d’Église, ils mènent leur combat au moyen, notamment, de musées de la création (plus de 25 aux États-Unis). Celui de l’Alberta présente une réplique de l’arche de Noé ainsi que des fossiles « prouvant » que l’homme a cohabité avec les dinosaures… Le créationnisme ou le dessein intelligent suscitaient l’appui de 54 % des Américains en 2005 (sondage Harris) et commencent à faire des gains en Europe. Au grand désespoir des scientifiques, pour qui il n’y a pas de controverse. « Il y a un nom savant pour désigner une hypothèse soutenue par des milliers de preuves, dit le biologiste Graham Bell. Cela s’appelle un fait ! »

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Santé et Science

Singer Darwin

Jusqu’à la fin de sa vie, Darwin a continué à répondre aux opposants à sa théorie. Plusieurs caricatures le représentant avec un corps de singe et la grande barbe qu’il se laisse pousser à partir de 1866 ont été publiées dans divers journaux et magazines de l’époque. Voici la plus célèbre, parue dans le magazine Hornet en 1871.

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Exercice mental

Pour une population vieillissante, parmi laquelle certains se demandent de plus en plus souvent « où ai-je mis mes clefs ? » ou « quel est son nom, déjà ? », une nouvelle industrie antiâge est en pleine explosion : celle de la mise en forme du cerveau. Des jeux vidéo d’entraînement, comme Brain Age, de Nintendo — 10 millions d’exemplaires vendus en deux ans ! —, ou des programmes d’exercices virtuels, comme Mindfit ou My Brain Trainer, promettent d’aiguiser les capacités cognitives, de tenir éloignées certaines maladies mentales et même de rajeunir le cerveau. Ils proposent des séries d’exercices quotidiens, qui rappellent les tortures de l’école primaire : calcul mental, lecture à voix haute, mémorisation, énigmes, etc. Aux États-Unis seulement, cette industrie a atteint 80 millions de dollars en 2007, alors qu’en 2003 elle était quasi inexistante. Il est connu que les personnes stimulées intellectuellement tout au long de l’âge adulte préservent mieux leurs capacités cérébrales et courent moins de risques de souffrir plus tard de démence. Mais de petits exercices réguliers peuvent-ils améliorer les facultés cognitives en général et prévenir les maladies mentales ? Les résultats des recherches scientifiques ne concordent pas, et lorsqu’il y a des améliorations, celles-ci sont modérées. S’il est évident que de tels exercices ne peuvent nuire, selon les spécialistes, s’investir dans un programme d’exercice mental est encore un acte de foi… Il existe une autre solution dont les effets sur le cerveau sont beaucoup plus spectaculaires que ceux de tous les logiciels, mais elle demande aux personnes qui l’adoptent de s’extraire de leur canapé. L’exercice physique entretient les facultés cognitives et prévient la démence ; les études sur le sujet ne manquent pas et sont unanimes. Par conséquent, si vous vous inquiétez de la santé de votre cerveau, gardez plutôt votre argent pour un abonnement au club de gym et pour vous offrir une bonne alimentation. Insolite Les fumeurs connaissent bien les effets néfastes du tabac sur la santé et, pourtant, ils persistent à en griller toujours une de plus. C’est ce constat qui a incité les chercheurs de l’Université Baylor, au Texas, à imaginer une expérience visant à étudier le jugement des fumeurs. Dans leur laboratoire, des fumeurs réguliers et des non-fumeurs ont participé à un jeu de simulation où ils devaient investir de l’argent en Bourse. Après chaque tour, les sujets recevaient des commentaires sur leurs bons et leurs mauvais coups. Selon les résultats parus dans la revue Nature Neuroscience, la majorité des non-fumeurs ont profité de ces trucs pour mieux investir. La plupart des fumeurs ont, pour leur part, ignoré les conseils et persisté à prendre le même type de décision tour après tour. Quoi de neuf au Québec ? Après les bleuets, le thé vert et le chocolat, c’est au tour du sirop et de l’eau d’érable de révéler leur pouvoir antioxydant et anti-inflammatoire. Selon des études publiées récemment par des chercheurs de l’Université du Québec à Chicoutimi et de l’Université du Québec à Montréal, une portion de 60 ml de sirop d’érable a une capacité antioxydante comparable à celle d’une portion de brocoli ou de banane. Une raison de plus de privilégier les produits de l’érable au sucre et à la cassonade ! Ailleurs dans le monde Par un jugement qui a stupéfié les scientifiques, le gouvernement américain vient de ranimer un débat depuis longtemps enterré. Il a offert une compensation à un couple qui affirme que sa fille aurait souffert d’autisme après avoir reçu le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole. C’est un triomphe pour les milliers de parents qui persistent à croire que ce vaccin peut causer l’autisme, malgré le consensus des experts et les analyses résultant de décennies de recherche. La nouvelle se répand sur la Toile et dans des communiqués de presse sensationnalistes. Après sa vaccination, la fillette de neuf ans aurait éprouvé des problèmes de communication semblables à ceux que l’on observe dans des cas d’autisme. Le lien demeure encore à établir.

La santé, ça se cultive Santé et Science

La santé, ça se cultive

Nos carottes contiennent 50 % plus de bêta-carotène que celles de nos grands-parents. Parce qu’il y a 20 ans, des biochimistes et des biologistes sont parvenus à hybrider différentes variétés de carottes pour obtenir de meilleurs légumes. En collaborant avec les scientifiques, les agriculteurs pourraient donc améliorer l’alimentation et la santé de l’ensemble de la population.

Santé et Science

Santé: bonjour le privé !

Avec sa douleur chronique à la hanche et son horaire de PDG, Don Downing, de Vancouver, n’avait ni l’envie ni le temps d’attendre qu’une place se libère dans le système public de santé. Mais il ne voulait pas non plus se faire opérer aux États-Unis, même si les hôpitaux privés y pullulent. Après quelques recherches dans Internet, il a finalement acheté un billet d’avion et mis le cap sur… Montréal, où il a reçu une toute nouvelle hanche au début de décembre. « Ma femme et moi en avons profité pour louer un appartement à Montréal, dit l’homme de 59 ans. On a visité le Musée des beaux-arts, l’oratoire Saint-Joseph, le Vieux-Montréal dans le temps des Fêtes. C’était très agréable. » Cet homme d’affaires actif dans le domaine du pétrole est l’un des quelque 75 clients de l’extérieur du Québec opérés l’an dernier à la clinique orthopédique privée du Dr Nicolas Duval, à Laval. Ils sont loin d’être les uniques touristes médicaux à avoir choisi le Québec. À lui seul, le consultant Rick Baker, président de Timely Medical Alternatives, à Vancouver, oriente chaque année des centaines de clients venant d’un bout à l’autre du pays vers les dizaines de cliniques privées de toutes sortes qui ont éclos au Québec ces dernières années. « Beaucoup de mes clients sont ontariens, dit Rick Baker. Quand ils franchissent la rivière des Outaouais et mettent les pieds au Québec, ils font plus que changer de province : ils passent de la nuit noire de la médecine socialisée au jour éclatant de la médecine privée à la québécoise. » Pour cet adversaire acharné du système public de santé comme pour ses plus farouches défenseurs, le terreau le plus fertile à la médecine privée au pays n’est pas en Alberta et encore moins en Ontario. Contrairement aux idées reçues, il est au Québec. Dans nulle autre province on ne trouve une telle concentration de cliniques privées de radiologie (une quarantaine), où les patients peuvent payer pour des services normalement couverts par le régime public. Nulle part il n’y a autant d’ophtalmologistes désireux de vous débarrasser rapidement de votre cataracte — en échange de 1 500 à 3000 dollars. Et nulle part ailleurs on ne dénombre autant de médecins ne participant pas au régime public — le Québec en compte 151, soit 20 fois plus que toutes les autres provinces réunies. Ce foisonnement est particulièrement visible à Montréal. Zoltan Nagy, directeur de l’Association des cliniques médicales indépendantes du Canada, qualifie la métropole de « capitale canadienne des soins de santé privés au pays ». Les Montréalais ont l’embarras du choix s’ils désirent payer de leur poche pour se faire vacciner à la maison ou obtenir des analyses sanguines directement sur leur lieu de travail. Les patients qui ont le désir et les moyens de contourner les listes d’attente dans les hôpitaux ont le choix entre six cliniques de chirurgie, où ils peuvent subir de multiples interventions, allant d’une simple réparation de ligament à la pose d’une toute nouvelle hanche artificielle. Dernière tendance en vogue dans ce domaine en ébullition, Montréal accueille aussi un nombre grandissant de cliniques de médecine familiale privées, où se réfugient les citadins lassés des longs délais d’attente dans le public. En matière de santé, le contraste entre le Québec et l’Ontario ne saurait être plus frappant. Dès le début de son mandat, en 2003, le ministre ontarien de la Santé, le libéral George Smitherman, a adopté une loi extrêmement sévère — la Loi sur l’engagement d’assurer l’avenir de l’assurance-santé —, qui interdit aux médecins de se désaffilier du régime public et impose de lourdes peines aux contrevenants. Un Ontarien surpris à payer pour un service assuré par le régime public est passible d’une amende de 10 000 dollars. Le simple fait d’être au courant d’une pratique illégale sans la dénoncer illico peut entraîner une amende allant jusqu’à 1 000 dollars ! « On a claqué la porte au nez du système à deux vitesses », se réjouit Laurel Ostfield, porte-parole du ministre. Dans les provinces de l’Atlantique et des Prairies, les pouvoirs publics résistent aussi avec vigueur aux pressions exercées par le privé. Impossible d’y dénicher un seul médecin de famille exerçant hors du système public. L’Alberta, gouvernée par les conservateurs sans interruption depuis les années 1970 et réputée pour son ouverture aux entrepreneurs de tous les types, reste, malgré les préjugés à son égard, un modèle aux yeux des défenseurs du système public universel. Les Albertains plus fortunés qui désirent contourner le régime public n’ont d’autre choix que de se tourner vers le tourisme médical — ils se dirigent généralement vers les États-Unis, le Québec ou la Colombie-Britannique, seule autre province où fleurit une industrie médicale privée digne de ce nom. La côte ouest canadienne abrite notamment 14 cliniques privées de chirurgie, dont une, à Vancouver, est dotée de six salles d’opération. Vu du reste du Canada, le Québec demeure toutefois le leader incontesté des soins privés au pays. « Le Québec a la réputation d’être beaucoup plus innovateur en cette matière, c’est un modèle pour le reste du pays », dit Jim Viccars, agent d’assurances de Calgary qui offre à ses clients de se protéger contre les temps d’attente dans le réseau public, une première au Canada. « Nous suivons très attentivement » ce qui se déroule au Québec, dit Zoltan Nagy, de l’Association des cliniques médicales indépendantes du Canada, dont le siège social se situe à Vancouver. Selon lui, le Québec jouirait d’une plus grande marge de manœuvre pour « expérimenter de nouvelles façons de financer et d’offrir des soins de santé ». « Le fédéral veut éviter les affrontements avec le Québec et fait preuve de plus de souplesse à l’égard des initiatives qui en émanent », dit-il. Zoltan Nagy souligne aussi la « contribution exceptionnelle » du Québécois Jacques Chaoulli à la cause du privé. Ce médecin de famille est considéré comme un héros par une partie de la communauté médicale depuis son long combat en faveur du droit de contracter une assurance médicale privée. En juin 2005, la Cour suprême du pays lui a donné raison en invalidant les dispositions de deux lois qui interdisaient aux patients de contracter une assurance pour des services couverts par le régime public. « La preuve démontre que les délais du système public sont répandus et que, dans des cas graves, des patients meurent en raison de listes d’attente pour la prestation de soins de santé publics », écrit la Cour dans un jugement partagé (quatre juges contre trois). Dans ce contexte, concluent les juges majoritaires, l’interdiction de se procurer des assurances maladie privées « porte atteinte aux droits à la vie, à la liberté et à la sécurité de la personne protégés par la Charte canadienne ». Même s’il ne s’applique qu’au Québec, ce jugement a eu l’effet d’un électrochoc partout au Canada. Les gouvernements provinciaux ont tous compris qu’ils pourraient eux aussi être engagés dans des procès semblables s’ils ne s’attaquaient pas rapidement aux listes d’attente. « Le jugement Chaoulli marque un tournant », dit le Dr Robert Ouellet, radiologiste et président désigné de l’Association médicale canadienne (AMC), le plus important regroupement de médecins du pays. « Le système de santé a longtemps été vu comme une religion. Il était impossible de parler du privé sans être ostracisé. Chaoulli a brisé un tabou. » Tout en continuant d’appuyer l’existence d’un système de santé universel au pays, l’AMC ne se gêne plus, depuis quelques années, pour s’afficher publiquement en faveur d’une plus grande ouverture au privé. Son président actuel, le chirurgien orthopédiste Brian Day, s’est retiré du système public il y a plusieurs années et a ouvert le seul véritable hôpital privé au Canada, le Cambie Surgery Centre, à Vancouver. Robert Ouellet, qui lui succédera officiellement au prochain congrès annuel de l’AMC, l’été prochain à Montréal, partage la même vision. Il a également joué un rôle important dans la privatisation des services de radiologie au Québec. La loi 33, adoptée en décembre 2006 par le gouvernement québécois pour se conformer au jugement de la Cour suprême, a aussi contribué à donner une légitimité accrue aux partisans du privé. Cette loi controversée autorise le recours à l’assurance privée pour trois types d’interventions (hanche, genou et cataracte), qui devront obligatoirement avoir lieu dans des cliniques médicales spécialisées (CMS), où n’exercent que des médecins ne participant pas au régime public. Le chirurgien orthopédiste Nicolas Duval, dont la clinique ne dispose pour le moment que d’une licence municipale de centre de convalescence, devrait obtenir son permis de CMS d’ici juin. « Ça change tout pour moi. Avant, j’étais dans une zone grise — ni dans la légalité ni dans l’illégalité. » Quand il a quitté le réseau public, il y a sept ans, beaucoup de gens l’ont traité de « bandit », de « vendu au privé », dit-il. « L’attitude a changé complètement depuis l’arrêt Chaoulli et la loi 33. Le ton est beaucoup plus conciliant. » Ceux qui désirent conserver l’intégrité du régime public actuel s’inquiètent précisément de cette attitude conciliante. Selon Marie-Claude Prémont, professeure à l’École nationale d’administration publique et spécialiste de la santé, la loi 33 ouvre une véritable boîte de Pandore. « Les CMS vont créer des marchés exclusifs pour les médecins non participants, dénonce-t-elle. Le gouvernement Charest va plus loin que ce que demandait la Cour suprême et contribue à assurer la légitimité et la rentabilité du réseau privé à but lucratif qui émerge présentement. » La commission Castonguay, mandatée par Québec pour réfléchir à l’avenir du financement des soins de santé, propose d’aller encore plus loin et d’élargir immédiatement l’assurance privée à d’autres interventions déjà couvertes par le régime public. Elle recommande aussi de « décloisonner » la pratique médicale en permettant aux médecins de travailler dans le privé après avoir effectué un nombre minimal d’heures de service dans le public. Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, s’est montré ouvert à cette idée, même s’il ne la juge pas applicable pour le moment en raison de la pénurie de médecins. Si le Québec devait officiellement choisir la voie de la mixité, c’est le cœur même de la Loi canadienne sur la santé qui serait touché, estime Colleen Flood, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le droit et les politiques relatifs à la santé. « Un système mixte peut fonctionner si tous les médecins travaillent beaucoup plus qu’avant. Mais rien ne nous laisse croire que c’est ce qui se produirait. On n’aurait donc plus qu’à espérer que les médecins établissent un ordre de priorité entre leurs patients selon la gravité des cas et non selon l’épaisseur du portefeuille… » Cette professeure de l’Université de Toronto suit avec intérêt ce qui se passe au Québec. « Les discussions y sont beaucoup plus sereines qu’en Ontario, dit-elle. Ici, le débat soulève les passions. Le système de santé universel reste au cœur de l’identité des gens. C’est un terrain miné. » D’après elle, la vraie bataille risque de se jouer devant les tribunaux. Déjà, deux poursuites judiciaires — une en Alberta, l’autre en Ontario — invoquent le précédent créé par l’arrêt Chaoulli pour tenter de casser le monopole du système public. Surnommées « Ontario Chaoulli » et « Alberta Chaoulli », ces deux affaires reçoivent notamment le soutien financier de la Canadian Constitution Foundation, institut de Calgary dont la mission consiste à « protéger les droits constitutionnels des Canadiens ». « La saga ne fait que commencer », dit Colleen Flood.

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Santé: bonjour le privé !

Avec sa douleur chronique à la hanche et son horaire de PDG, Don Downing, de Vancouver, n’avait ni l’envie ni le temps d’attendre qu’une place se libère dans le système public de santé. Mais il ne voulait pas non plus se faire opérer aux États-Unis, même si les hôpitaux privés y pullulent. Après quelques recherches dans Internet, il a finalement acheté un billet d’avion et mis le cap sur… Montréal, où il a reçu une toute nouvelle hanche au début de décembre. « Ma femme et moi en avons profité pour louer un appartement à Montréal, dit l’homme de 59 ans. On a visité le Musée des beaux-arts, l’oratoire Saint-Joseph, le Vieux-Montréal dans le temps des Fêtes. C’était très agréable. » Cet homme d’affaires actif dans le domaine du pétrole est l’un des quelque 75 clients de l’extérieur du Québec opérés l’an dernier à la clinique orthopédique privée du Dr Nicolas Duval, à Laval. Ils sont loin d’être les uniques touristes médicaux à avoir choisi le Québec. À lui seul, le consultant Rick Baker, président de Timely Medical Alternatives, à Vancouver, oriente chaque année des centaines de clients venant d’un bout à l’autre du pays vers les dizaines de cliniques privées de toutes sortes qui ont éclos au Québec ces dernières années. « Beaucoup de mes clients sont ontariens, dit Rick Baker. Quand ils franchissent la rivière des Outaouais et mettent les pieds au Québec, ils font plus que changer de province : ils passent de la nuit noire de la médecine socialisée au jour éclatant de la médecine privée à la québécoise. » Pour cet adversaire acharné du système public de santé comme pour ses plus farouches défenseurs, le terreau le plus fertile à la médecine privée au pays n’est pas en Alberta et encore moins en Ontario. Contrairement aux idées reçues, il est au Québec. Dans nulle autre province on ne trouve une telle concentration de cliniques privées de radiologie (une quarantaine), où les patients peuvent payer pour des services normalement couverts par le régime public. Nulle part il n’y a autant d’ophtalmologistes désireux de vous débarrasser rapidement de votre cataracte — en échange de 1 500 à 3000 dollars. Et nulle part ailleurs on ne dénombre autant de médecins ne participant pas au régime public — le Québec en compte 151, soit 20 fois plus que toutes les autres provinces réunies. Ce foisonnement est particulièrement visible à Montréal. Zoltan Nagy, directeur de l’Association des cliniques médicales indépendantes du Canada, qualifie la métropole de « capitale canadienne des soins de santé privés au pays ». Les Montréalais ont l’embarras du choix s’ils désirent payer de leur poche pour se faire vacciner à la maison ou obtenir des analyses sanguines directement sur leur lieu de travail. Les patients qui ont le désir et les moyens de contourner les listes d’attente dans les hôpitaux ont le choix entre six cliniques de chirurgie, où ils peuvent subir de multiples interventions, allant d’une simple réparation de ligament à la pose d’une toute nouvelle hanche artificielle. Dernière tendance en vogue dans ce domaine en ébullition, Montréal accueille aussi un nombre grandissant de cliniques de médecine familiale privées, où se réfugient les citadins lassés des longs délais d’attente dans le public. En matière de santé, le contraste entre le Québec et l’Ontario ne saurait être plus frappant. Dès le début de son mandat, en 2003, le ministre ontarien de la Santé, le libéral George Smitherman, a adopté une loi extrêmement sévère — la Loi sur l’engagement d’assurer l’avenir de l’assurance-santé —, qui interdit aux médecins de se désaffilier du régime public et impose de lourdes peines aux contrevenants. Un Ontarien surpris à payer pour un service assuré par le régime public est passible d’une amende de 10 000 dollars. Le simple fait d’être au courant d’une pratique illégale sans la dénoncer illico peut entraîner une amende allant jusqu’à 1 000 dollars ! « On a claqué la porte au nez du système à deux vitesses », se réjouit Laurel Ostfield, porte-parole du ministre. Dans les provinces de l’Atlantique et des Prairies, les pouvoirs publics résistent aussi avec vigueur aux pressions exercées par le privé. Impossible d’y dénicher un seul médecin de famille exerçant hors du système public. L’Alberta, gouvernée par les conservateurs sans interruption depuis les années 1970 et réputée pour son ouverture aux entrepreneurs de tous les types, reste, malgré les préjugés à son égard, un modèle aux yeux des défenseurs du système public universel. Les Albertains plus fortunés qui désirent contourner le régime public n’ont d’autre choix que de se tourner vers le tourisme médical — ils se dirigent généralement vers les États-Unis, le Québec ou la Colombie-Britannique, seule autre province où fleurit une industrie médicale privée digne de ce nom. La côte ouest canadienne abrite notamment 14 cliniques privées de chirurgie, dont une, à Vancouver, est dotée de six salles d’opération. Vu du reste du Canada, le Québec demeure toutefois le leader incontesté des soins privés au pays. « Le Québec a la réputation d’être beaucoup plus innovateur en cette matière, c’est un modèle pour le reste du pays », dit Jim Viccars, agent d’assurances de Calgary qui offre à ses clients de se protéger contre les temps d’attente dans le réseau public, une première au Canada. « Nous suivons très attentivement » ce qui se déroule au Québec, dit Zoltan Nagy, de l’Association des cliniques médicales indépendantes du Canada, dont le siège social se situe à Vancouver. Selon lui, le Québec jouirait d’une plus grande marge de manœuvre pour « expérimenter de nouvelles façons de financer et d’offrir des soins de santé ». « Le fédéral veut éviter les affrontements avec le Québec et fait preuve de plus de souplesse à l’égard des initiatives qui en émanent », dit-il. Zoltan Nagy souligne aussi la « contribution exceptionnelle » du Québécois Jacques Chaoulli à la cause du privé. Ce médecin de famille est considéré comme un héros par une partie de la communauté médicale depuis son long combat en faveur du droit de contracter une assurance médicale privée. En juin 2005, la Cour suprême du pays lui a donné raison en invalidant les dispositions de deux lois qui interdisaient aux patients de contracter une assurance pour des services couverts par le régime public. « La preuve démontre que les délais du système public sont répandus et que, dans des cas graves, des patients meurent en raison de listes d’attente pour la prestation de soins de santé publics », écrit la Cour dans un jugement partagé (quatre juges contre trois). Dans ce contexte, concluent les juges majoritaires, l’interdiction de se procurer des assurances maladie privées « porte atteinte aux droits à la vie, à la liberté et à la sécurité de la personne protégés par la Charte canadienne ». Même s’il ne s’applique qu’au Québec, ce jugement a eu l’effet d’un électrochoc partout au Canada. Les gouvernements provinciaux ont tous compris qu’ils pourraient eux aussi être engagés dans des procès semblables s’ils ne s’attaquaient pas rapidement aux listes d’attente. « Le jugement Chaoulli marque un tournant », dit le Dr Robert Ouellet, radiologiste et président désigné de l’Association médicale canadienne (AMC), le plus important regroupement de médecins du pays. « Le système de santé a longtemps été vu comme une religion. Il était impossible de parler du privé sans être ostracisé. Chaoulli a brisé un tabou. » Tout en continuant d’appuyer l’existence d’un système de santé universel au pays, l’AMC ne se gêne plus, depuis quelques années, pour s’afficher publiquement en faveur d’une plus grande ouverture au privé. Son président actuel, le chirurgien orthopédiste Brian Day, s’est retiré du système public il y a plusieurs années et a ouvert le seul véritable hôpital privé au Canada, le Cambie Surgery Centre, à Vancouver. Robert Ouellet, qui lui succédera officiellement au prochain congrès annuel de l’AMC, l’été prochain à Montréal, partage la même vision. Il a également joué un rôle important dans la privatisation des services de radiologie au Québec. La loi 33, adoptée en décembre 2006 par le gouvernement québécois pour se conformer au jugement de la Cour suprême, a aussi contribué à donner une légitimité accrue aux partisans du privé. Cette loi controversée autorise le recours à l’assurance privée pour trois types d’interventions (hanche, genou et cataracte), qui devront obligatoirement avoir lieu dans des cliniques médicales spécialisées (CMS), où n’exercent que des médecins ne participant pas au régime public. Le chirurgien orthopédiste Nicolas Duval, dont la clinique ne dispose pour le moment que d’une licence municipale de centre de convalescence, devrait obtenir son permis de CMS d’ici juin. « Ça change tout pour moi. Avant, j’étais dans une zone grise — ni dans la légalité ni dans l’illégalité. » Quand il a quitté le réseau public, il y a sept ans, beaucoup de gens l’ont traité de « bandit », de « vendu au privé », dit-il. « L’attitude a changé complètement depuis l’arrêt Chaoulli et la loi 33. Le ton est beaucoup plus conciliant. » Ceux qui désirent conserver l’intégrité du régime public actuel s’inquiètent précisément de cette attitude conciliante. Selon Marie-Claude Prémont, professeure à l’École nationale d’administration publique et spécialiste de la santé, la loi 33 ouvre une véritable boîte de Pandore. « Les CMS vont créer des marchés exclusifs pour les médecins non participants, dénonce-t-elle. Le gouvernement Charest va plus loin que ce que demandait la Cour suprême et contribue à assurer la légitimité et la rentabilité du réseau privé à but lucratif qui émerge présentement. » La commission Castonguay, mandatée par Québec pour réfléchir à l’avenir du financement des soins de santé, propose d’aller encore plus loin et d’élargir immédiatement l’assurance privée à d’autres interventions déjà couvertes par le régime public. Elle recommande aussi de « décloisonner » la pratique médicale en permettant aux médecins de travailler dans le privé après avoir effectué un nombre minimal d’heures de service dans le public. Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, s’est montré ouvert à cette idée, même s’il ne la juge pas applicable pour le moment en raison de la pénurie de médecins. Si le Québec devait officiellement choisir la voie de la mixité, c’est le cœur même de la Loi canadienne sur la santé qui serait touché, estime Colleen Flood, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le droit et les politiques relatifs à la santé. « Un système mixte peut fonctionner si tous les médecins travaillent beaucoup plus qu’avant. Mais rien ne nous laisse croire que c’est ce qui se produirait. On n’aurait donc plus qu’à espérer que les médecins établissent un ordre de priorité entre leurs patients selon la gravité des cas et non selon l’épaisseur du portefeuille… » Cette professeure de l’Université de Toronto suit avec intérêt ce qui se passe au Québec. « Les discussions y sont beaucoup plus sereines qu’en Ontario, dit-elle. Ici, le débat soulève les passions. Le système de santé universel reste au cœur de l’identité des gens. C’est un terrain miné. » D’après elle, la vraie bataille risque de se jouer devant les tribunaux. Déjà, deux poursuites judiciaires — une en Alberta, l’autre en Ontario — invoquent le précédent créé par l’arrêt Chaoulli pour tenter de casser le monopole du système public. Surnommées « Ontario Chaoulli » et « Alberta Chaoulli », ces deux affaires reçoivent notamment le soutien financier de la Canadian Constitution Foundation, institut de Calgary dont la mission consiste à « protéger les droits constitutionnels des Canadiens ». « La saga ne fait que commencer », dit Colleen Flood.