Santé et Science

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Les cellules de la discorde

Les cellules souches embryonnaires proviennent, comme leur nom l’indique, d’embryons. Idéalement, d’embryons humains. D’embryons très petits, vieux de quelques jours seulement, comme les embryons «surnuméraires» abandonnés dans les cliniques de fertilité une fois que leurs propriétaires ont eu le ou les bébés qu’ils voulaient. (On obtient souvent un surplus d’embryons pendant qu’on fait une fécondation in vitro.) De nombreuses personnes, invoquant des croyances religieuses, s’opposent à leur utilisation. Le président Bush a décrété, en 2001, un moratoire sur les recherches qui font appel à ces cellules. Sa décision interdit au gouvernement fédéral américain de leur allouer des fonds par le truchement des National Institutes of Health, par exemple. Mais elle n’interdit pas ces recherches si elles sont financées par des fonds provenant des États ou du secteur privé. Pour beaucoup, cet embargo est injustifié: un amas de cellules de cinq ou six jours n’a aucun caractère «humain». Ainsi, pour des groupes de pression comme ceux qui ont entouré l’acteur américain Christopher Reeve, devenu tétraplégique après une chute de cheval et décédé à 52 ans, en 2004, cet interdit n’a pas sa raison d’être. La recherche sur les cellules souches embryonnaires était son seul et unique espoir de guérir. Nancy Reagan, dont le mari, l’ancien président des États-Unis Ronald Reagan, est mort en 2004 après un long naufrage dans la maladie d’Alzheimer, milite toujours en faveur des recherches sur les cellules souches. L’allégeance républicaine de Mme Reagan ne l’empêche pas de s’opposer ouvertement à la politique de l’actuel président. Ce combat, l’acteur américain d’origine canadienne Michael J. Fox, à qui l’on a diagnostiqué la maladie de Parkinson en 1991 — il avait à peine 30 ans! —, ne cesse de le mener lui aussi. Pour eux, comme pour des milliers de patients, les cellules souches sont les cellules de l’espoir. Mais pour les «pro-vie», toucher à l’embryon humain, pour quelque raison que ce soit, c’est commettre un meurtre, point à la ligne. Toute la controverse est là. Le débat est généralement moins polarisé à l’extérieur des États-Unis. En Grande-Bretagne, l’embryon est assimilé à du simple matériel biologique jusqu’à l’âge de 14 jours. En France, il n’a les attributs de la personne que s’il s’inscrit dans un «projet parental». Au Canada, on peut faire des recherches sur les embryons surnuméraires à condition qu’ils aient été donnés. Et vous, qu’en pensez-vous ? Exprimez-vous sur notre tribune !

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Les cellules de tous les espoirs

Les cellules de la discorde Les cellules souches embryonnaires proviennent, comme leur nom l’indique, d’embryons. Idéalement, d’embryons humains. D’embryons très petits, vieux de quelques jours seulement, comme les embryons «surnuméraires» abandonnés dans les cliniques de fertilité une fois que leurs propriétaires ont eu le ou les bébés qu’ils voulaient. (On obtient souvent un surplus d’embryons pendant qu’on fait une fécondation in vitro.) De nombreuses personnes, invoquant des croyances religieuses, s’opposent à leur utilisation. Le président Bush a décrété, en 2001, un moratoire sur les recherches qui font appel à ces cellules. Sa décision interdit au gouvernement fédéral américain de leur allouer des fonds par le truchement des National Institutes of Health, par exemple. Mais elle n’interdit pas ces recherches si elles sont financées par des fonds provenant des États ou du secteur privé. Pour beaucoup, cet embargo est injustifié: un amas de cellules de cinq ou six jours n’a aucun caractère «humain». Ainsi, pour des groupes de pression comme ceux qui ont entouré l’acteur américain Christopher Reeve, devenu tétraplégique après une chute de cheval et décédé à 52 ans, en 2004, cet interdit n’a pas sa raison d’être. La recherche sur les cellules souches embryonnaires était son seul et unique espoir de guérir. Nancy Reagan, dont le mari, l’ancien président des États-Unis Ronald Reagan, est mort en 2004 après un long naufrage dans la maladie d’Alzheimer, milite toujours en faveur des recherches sur les cellules souches. L’allégeance républicaine de Mme Reagan ne l’empêche pas de s’opposer ouvertement à la politique de l’actuel président. Ce combat, l’acteur américain d’origine canadienne Michael J. Fox, à qui l’on a diagnostiqué la maladie de Parkinson en 1991 — il avait à peine 30 ans! —, ne cesse de le mener lui aussi. Pour eux, comme pour des milliers de patients, les cellules souches sont les cellules de l’espoir. Mais pour les «pro-vie», toucher à l’embryon humain, pour quelque raison que ce soit, c’est commettre un meurtre, point à la ligne. Toute la controverse est là. Le débat est généralement moins polarisé à l’extérieur des États-Unis. En Grande-Bretagne, l’embryon est assimilé à du simple matériel biologique jusqu’à l’âge de 14 jours. En France, il n’a les attributs de la personne que s’il s’inscrit dans un «projet parental». Au Canada, on peut faire des recherches sur les embryons surnuméraires à condition qu’ils aient été donnés.

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Garde-chasse en ville !

Alain Dechêsne traque les braconniers, vient au secours des renards piégés ou blessés et ramène les chevreuils égarés dans le droit chemin. Rien d’original pour un garde-chasse. Sauf que son métier, il l’exerce à Montréal! «Quand je m’installe sous les manèges de La Ronde pour surveiller les pêcheurs d’esturgeons ou de brochets sous le pont Jacques-Cartier, je m’étonne toujours de travailler dans un milieu aussi urbain», dit-il en riant. Si les braconniers opèrent en ville, c’est qu’on y trouve beaucoup plus d’espèces animales qu’il n’y paraît. Les huit agents de protection de la faune — comme on appelle aujourd’hui les gardes-chasse — qui couvrent le grand Montréal ne manquent pas de boulot. «L’an dernier, nous avons dû intervenir au parc des Îles-de-Boucherville, où des Montréalais chassaient le chevreuil la nuit, raconte Alain Dechêsne. Ils se servaient d’arbalètes plutôt que de fusils, pour éviter que les coups de feu ne les fassent repérer. Nous avons aussi eu des cas de chasse au collet, dans le coin de Rivière-des-Prairies. Le plus souvent, les braconniers pistent le chevreuil ou pêchent, mais il y a de plus en plus de cas de captures illégales de chardonnerets, de petits oiseaux colorés, qui sont vendus sur le marché noir.» Le travail de ces gardes-chasse urbains ressemble un peu à celui des détectives. «Pour démanteler les réseaux, il faut d’abord découvrir leur modus operandi, les observer avec des télescopes et des lunettes de vision nocturne, dit Alain Dechêsne, qui a 30 ans de métier. Dans la forêt, on peut se cacher derrière les arbres, c’est facile. Mais quand on fait de la surveillance au milieu de la foule dans le Vieux-Port, où des gens pêchent illégalement le brochet et le doré, passer inaperçu avec tout notre équipement demande pas mal d’ingéniosité!» Mis à part les braconniers, les agents doivent faire face à des propriétaires d’animaux originaux. «Dans une ville comme Montréal, il y en a qui ont des goûts particuliers et qui se procurent illégalement des animaux exotiques. J’ai déjà saisi des alligators chez quelqu’un qui avait transformé son appartement de Rosemont en une véritable forêt tropicale. Le type avait des serpents venimeux et avait installé les alligators dans une pataugeoire pour enfants! Ça puait là-dedans…» Alain Dechêsne et ses collègues ne s’étonnent plus de ce genre de cas. L’homme sourit toutefois en évoquant la surprise des jeunes agents qui arrivent de la Gaspésie ou de la Côte-Nord et qui se retrouvent aux prises avec la faune urbaine. «Ils n’ont aucune idée de ce que le travail en ville exige. Par exemple, à Montréal, contrairement aux régions, on compte beaucoup de communautés culturelles. Et ces communautés sont souvent adeptes de chasse et de pêche. Il y a quelques années, nous avons découvert que des Chinois allaient à Rivière-des-Prairies pour y pêcher, même en période interdite, une espèce menacée: l’alose savoureuse. Pour réussir à faire respecter la loi en dépit de la barrière linguistique, le ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec a fait imprimer un petit livre qui énumère les règles dans une dizaine de langues.» Les gardes-chasse mettent souvent la main au collet des mêmes contrevenants. Les actes de braconnage relèvent du Code pénal et ceux qui se font prendre doivent payer une amende, souvent dérisoire. Mais Alain Dechêsne est optimiste: «Quand j’ai commencé à travailler, les petits braconniers étaient valorisés par leur entourage. Aujourd’hui, les mentalités ont changé, surtout en ville. Le sentiment antichasse y est fort et les gens sont prompts à dénoncer ceux qui s’en prennent aux animaux. En fait, le pire ennemi des agents qui travaillent à Montréal, ce sont les bouchons de circulation!»

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L’université des patenteux

Une voiture made in Québecqui fait 687 km au litre, ça vous dirait? Le Québec conçoit également les meilleurs sous-marins-robots, avions-cargos, hélicoptères intelligents, motoneiges silencieuses et sous-marins à propulsion humaine… Serait-il en train de monter secrètement une armée futuriste? Qu’on se rassure: il s’agit de prototypes d’engins élaborés par les clubs étudiants de l’École de technologie supérieure (ETS), la dernière-née des écoles d’ingénieurs du Québec. Depuis 10 ans, les étudiants de l’ETS s’illustrent dans presque toutes les compétitions interuniversitaires, battant souvent à plate couture des facultés aussi prestigieuses que celles du Massachusetts Institute of Technology ou du California Institute of Technology. Lors des compétitions 2005 de la série Mini Baja (véhicule tout-terrain amphibie), ils ont même dominé outrageusement, remportant les trois concours organisés par la Society of Automotive Engineers, une première en 100 ans. Et dire que le Québec n’a pas d’industrie automobile! La clé de ces succès: de petits débrouillards capables de concevoir leur propre transmission, de monter un banc d’essai pour hélice d’avion, d’assembler une carte électronique maison, d’usiner une roue de voiture de course… Cette performance s’explique par le fait que tous les étudiants arrivent à l’ETS avec, dans leur coffre à outils, un diplôme d’études collégiales en technologie plutôt qu’un DEC en sciences de la nature. Ce profil de technicien qualifié et de patenteux génial n’est qu’un des traits qui distinguent l’ETS des autres écoles et facultés de génie québécoises et même canadiennes. Ce jeune établissement, fondé en 1973, compte maintenant autant d’étudiants — près de 5 000 — que la vénérable École polytechnique, pourtant centenaire. Déjà, 8 000 des 48 000 ingénieurs du Québec sont issus de ses rangs et cette proportion est appelée à croître, puisqu’on y forme le quart des étudiants en génie de la province. Outre le profil particulier de ses recrues, l’ETS a trois autres particularités: des stages obligatoires; une pédagogie axée sur la pratique; et une approche appliquée du génie qui se décline dans ses laboratoires, ses clubs étudiants et son incubateur d’entreprises. L’ETS est en effet l’une des deux seules écoles de génie au Canada (avec l’Université de Waterloo, en Ontario) où les stages en entreprise — au nombre de trois — sont obligatoires depuis les débuts. Chaque année, 12 agents de l’École sillonnent le Québec et démarchent 9 000 entreprises pour permettre à 2 150 étudiants de mettre leurs connaissances à l’épreuve. La réponse du milieu est si enthousiaste que le tiers des stages ne trouvent pas preneur. «L’École de technologie supérieure a été créée pour aider le Québec à combler son retard technologique», dit Yves Beauchamp, son directeur général, qui ne perd pas de vue que l’établissement a deux «clientèles»: les étudiants, mais aussi l’industrie québécoise, qui occupe la moitié des sièges au conseil d’administration. Pierre Rivet, directeur des stages, explique pour sa part que l’École joue un rôle stratégique pour les PME. «Les employeurs aiment beaucoup nos stagiaires, qui sont d’entrée de jeu des techniciens qualifiés, qui connaissent les ateliers de production, les machines, qui maîtrisent le maniement d’un oscilloscope ou la lecture des plans… Et à la fin de leurs études, 40% d’entre eux seront embauchés par l’entreprise qui les avait accueillis.» Rémunérés à environ 11 000 dollars chacun, ces stages annuels assurent aux ingénieurs en herbe un revenu minimal et limitent d’autant leurs dettes d’études. Pierre Rivet a constaté que 20% des étudiants abandonnent s’ils attendent au troisième trimestre pour faire leur premier stage, alors que seulement 10% jettent l’éponge s’ils le font en 1re année. Retenir les étudiants est une question cruciale à une époque où le nombre de ceux qui s’intéressent aux sciences est en baisse, et à plus forte raison pour une école comme l’ETS, dont le profil de l’effectif n’est pas celui des «bollés» en maths, physique et chimie du secondaire. «Vous ne pouvez pas savoir combien d’étudiants qui pochaient les cours de sciences au secondaire sont venus me trouver pour me dire qu’ils étaient surpris qu’on ait pu non seulement leur faire comprendre ces matières, mais aussi les leur faire aimer», dit Robert Papineau, qui a dirigé l’ETS pendant 18 ans avant de passer à Polytechnique, en 2004. L’ETS a mis au point — deuxième grande particularité — une pédagogie axée sur la pratique et l’application. «Ses dirigeants consultent beaucoup l’industrie pour valider le contenu des cours offerts», confirme Réal Laporte, ancien de l’ETS devenu président d’Hydro-Québec Équipement et PDG de la Société d’énergie de la Baie James. La plupart des sujets de thèse de maîtrise et de doctorat de ses étudiants collent d’ailleurs de très près aux besoins de l’industrie. Les classes sont petites — 32 étudiants en moyenne et jamais plus de 50 —, alors qu’elles font facilement le double, voire le triple, dans les autres facultés. De plus, tous les cours sont suivis d’un labo obligatoire de deux heures par semaine ou, dans le cas des maths, d’un tutorat concernant les problèmes pratiques, contre 30% des cours à Polytechnique. «Et tous nos professeurs doivent avoir une expérience dans l’industrie, dit Yves Beauchamp. Les bons candidats qui n’en ont pas, nous les envoyons six mois ou un an se former en entreprise!» Christian Masson, titulaire de la Chaire sur l’aérodynamique des éoliennes en milieu nordique, lui-même un pur produit de Polytechnique, a adapté son enseignement. «Les étudiants connaissent très bien les produits existants et les fabricants, explique-t-il. Le diamètre d, la vitesse v, ça passe en classe, mais un élève demandera certainement comment l’équation marche avec une turbine de deux mètres de telle ou telle marque. Il est faux de croire que la plupart des étudiants en génie sont des petits vites qui ont gossé dans des moteurs de tondeuse. C’est cependant vrai des étudiants de l’ETS.» Et au terme de leur cursus, ils seront devenus des spécialistes à part entière, des «ingénieurs d’application». Un type dont la profession a grandement besoin, car les trois quarts des ingénieurs ont une formation beaucoup plus théorique. Selon le doyen de la Faculté des sciences et de génie de l’Université Laval, Jean Sérodes, «il n’y a pas de distinction fondamentale dans les programmes. Cela dit, des différences d’orientation vont faire que certains diplômés de l’ETS sont plus pratiques mais plus limités devant un problème théorique, plus manuels que cérébraux.» Alain Chabot, étudiant en génie mécanique de l’ETS et membre du club Formule SAE (qui construit des bolides de course), rétorque: «Un étudiant de Polytechnique qui tombe dans un trou va se demander pourquoi et comment. Nous, on cherche à sortir du trou.» «Au fil des années, sur le terrain, les différences de profil ont tendance à s’estomper», précise toutefois Réal Laporte. La troisième grande particularité de l’École de technologie supérieure est qu’elle consacre deux directions séparées à ses clubs étudiants et à son incubateur d’entreprises. Les étudiants sont fortement encouragés à y participer — même si ces activités périscolaires ne sont pas comptabilisées —, car les clubs et les entreprises en gestation sont une véritable école dans l’École, et leurs participants sont au bout du compte les candidats les plus recherchés lors des stages et à l’embauche. La raison: ces étudiants ont dû faire face à la réalité du travail; ils ont géré un budget de développement, trouvé les mots pour intéresser des commanditaires; ils ont travaillé au sein d’équipes multidisciplinaires et se sont même colletaillés aux autorités. Cet apprentissage ne se fait pas sans heurts. «L’année dernière, les douaniers américains ont jugé notre prototype suspect et nous sommes arrivés à San Diego avec seulement une moitié de sous-marin!» raconte Félix Pageau, étudiant en génie logiciel et capitaine de l’équipe du sous-marin-robot SONIA (pour «système d’opération nautique intelligent et autonome»), qui s’est malgré tout classé deuxième. «Pour récupérer les pièces saisies à la douane, ce fut une véritable course contre la montre!» L’incubateur d’entreprises participe du même projet pédagogique. Son fondateur, Jacques Fortin, était le comptable de l’ETS, mais surtout un passionné d’entrepreneuriat. Au début des années 1990, il s’est aperçu que rien n’était fait pour affûter le sens des affaires de ses étudiants. Dès 1995, il avait établi un système de parrainage. L’incubateur regroupe à ce jour 37 entreprises en devenir, sans compter les 28 autres qui volent déjà de leurs propres ailes et emploient près de 300 personnes. Parmi les vedettes, il y a le Groupe GBA, avec ses pieux vissés, SOE Technologie, avec sa transmission à 110 vitesses, et Théorème, qui conçoit une ampoule de serre utilisant seulement 25% de l’énergie d’une ampoule classique et durant de quatre à cinq fois plus longtemps! Difficile aujourd’hui de croire que l’ETS a failli mourir dans l’œuf parce que ses diplômés n’étaient pas reconnus par l’Office des professions du Québec et par l’Ordre des ingénieurs du Québec, ce dernier jugeant, en 1978, qu’ils n’avaient pas suffisamment de compétences et d’années d’études pour devenir ingénieurs. L’École fut sauvée grâce à l’intervention providentielle de Robert Papineau, ingénieur qui l’a dirigée de 1986 à 2004. Il a réglé la crise en rehaussant les standards de l’établissement, faisant passer le nombre d’unités de 70 à 105, et le temps de formation de deux ans à trois ans et demi. En trois ans, l’ETS obtient la reconnaissance officielle comme école d’ingénieurs et organise des séries d’examens extrêmement exigeants permettant aux anciens diplômés de devenir ingénieurs. Depuis cette renaissance, la maison d’enseignement a vu le nombre de ses étudiants quintupler et s’est établie au coin des rues Peel et Notre-Dame. Sa croissance est telle qu’elle lance un programme d’agrandissement de 64 millions de dollars — on manque de labos. Il règne une fébrilité particulière au sein du corps professoral de l’ETS. «Nous sommes une jeune école et tout est à bâtir», dit le professeur Louis A. Dessaint, titulaire de la Chaire de recherche TransÉnergie sur la simulation et la commande des réseaux électriques. Moins de deux ans après sa reconnaissance officielle, en 1990, l’École crée un premier programme de maîtrise, puis en ouvre un de doctorat, en 1998. Ses programmes de cycles supérieurs attirent aujourd’hui 1 000 étudiants, dont la moitié venus de l’étranger. Depuis 2003, elle a plus que doublé ses budgets de recherche et créé sept nouvelles chaires de recherche. L’École de technologie supérieure avait aussi pour mission d’aider le Québec à rattraper son retard économique. L’apport des écoles d’ingénierie à ce chapitre est mesurable: le nombre d’ingénieurs pour 100 000 habitants est passé au Québec de 77 à 125 en 15 ans. D’autres statistiques illustrent la contribution majeure de l’ETS au Québec de demain. Par exemple, 80% de ceux qui la fréquentent sont des étudiants universitaires de première génération, c’est-à-dire qu’aucun de leurs parents n’avait fréquenté l’université. Autre exemple: l’ETS envoie dans les régions — aux prises avec un fort exode rural — 20% de ses ingénieurs, alors que seulement 15% de ses étudiants en viennent. «L’ETS est un puissant message d’espoir pour les jeunes et le Québec», dit le professeur Kamal Al-Haddad, qui dirige le Groupe de recherche en électronique de puissance et commande industrielle. «Autrefois, ceux qui n’avaient pas de DEC en sciences de la nature se faisaient dire qu’ils resteraient des techniciens à vie. L’ETS leur permet non seulement de devenir ingénieurs, mais de faire une maîtrise, un doctorat et — qui sait? — d’obtenir le Nobel! The sky is the limit!»

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Beaux parleurs, petits faiseurs

Les résultats reposent sur 1 002 entrevues téléphoniques, dont 601 au Québec et 401 dans le reste du Canada. Les entrevues ont été réalisées du 11 au 22 janvier 2007. La marge d¹erreur de l¹échantillon québécois est de plus ou moins 4%, celle de l¹échantillon hors Québec, de plus ou moins 5%. Vous habitez une petite ville où le taux de chômage est de 15%. Une usine veut s’y installer, mais ses eaux usées rendraient impossibles la baignade et la pêche dans un lac voisin. Devrait-on autoriser l’usine? Québec Autres provinces 2007 1992 2007 1992 OUI, si elle crée 100 emplois 14 % 16 % 14 % 10 % OUI, si elle crée 1 000 emplois 10 % 15 % 6 % 15 % NON 76 % 69 % 80 % 75 % Seriez-vous prêt à payer plus d’impôts pour protéger l’environnement et empêcher la pollution? Québec Autres provinces 2007 1992 2007 1992 A) 10 % D’IMPÔTS DE PLUS Prêt 55 % 46 % 66 % 60 % Pas prêts 44 % 49 % 33 % 35 % B) 2 % D’IMPÔTS DE PLUS Prêt 76 % 64 % 82 % 77 % Pas prêt 22 % 29 % 17 % 18 %

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Le Web à deux vitesses ?

Les hommes sont tous égaux face au Web. Son accès est universel. Il y a bien ceux qui paient pour un accès Internet à haute vitesse. Mais vite ou lentement, les internautes ont accès à la même information, puisque les fournisseurs de service transportent toutes les données sans discrimination. Ce principe, que l’on appelle «neutralité des réseaux», est aujourd’hui menacé. Aux États-Unis, les grandes entreprises de téléphonie et de câble — comme AT&T, Verizon, Time-Warner ou Comcast — aimeraient introduire un Internet à deux vitesses: une voie rapide pour les sites qui accepteraient de leur verser des mensualités et une autre, plus lente, pour… tous les autres. Si les réseaux parviennent à imposer leurs vues, Yahoo pourrait, par exemple, payer leurs propriétaires pour que ses pages se chargent plus rapidement que celles de Google, comme l’a ouvertement envisagé à la fin de 2005 William Smith, l’un des dirigeants de BellSouth, société de communications américaine. De la même façon, les sites et blogues qui n’auraient pas les moyens de payer les abonnements verraient leurs pages se charger plus lentement. Pour l’internaute, les effets en seraient subtils mais importants. Selon Frannie Wellings, l’une des responsables de Savetheinternet.org, coalition qui défend les intérêts des utilisateurs du Web aux États-Unis, la différence entre les sites «prioritaires» et les autres ne serait pas énorme, mais suffisante pour qu’on la remarque. «Vous voulez, par exemple, acheter un billet d’avion dans Internet. Si Travelocity offre le même tarif qu’Orbitz et a payé pour s’afficher plus rapidement que son concurrent, vous privilégierez forcément Travelocity.» La bataille se déroule autour du «dernier kilomètre», segment qui relie l’utilisateur au commutateur du réseau. «Ce tronçon appartient aux sociétés de télécommunications, explique David Farber, professeur d’informatique à l’Université Carnegie Mellon, de Pittsburgh. C’est là qu’elles ont la possibilité de déterminer, en fonction de l’origine des données, la vitesse avec laquelle celles-ci sont transmises à l’internaute.» L’affrontement a pour l’instant lieu aux États-Unis. Les membres de la Chambre des représentants Ed Markey et Rick Boucher, deux démocrates, veulent faire passer une loi qui interdirait l’introduction d’un service Internet différencié. Une initiative similaire s’était soldée par un échec l’année dernière, mais Rick Boucher voit dans le retour de son parti au pouvoir au Congrès, en novembre dernier, l’occasion de relancer son combat. «Une loi sur la neutralité des réseaux sera l’une de nos priorités, affirme-t-il. Et je suis convaincu que nous obtiendrons cette fois les voix nécessaires.» En face, les sociétés de télécommunications ont créé une coalition: Hands off the Internet (littéralement, «touche pas à Internet»: www.handsoff.org). Ce groupe accuse les élus de vouloir contrôler Internet. Il affirme aussi que l’introduction d’un service à péage permettrait de financer le développement de leurs réseaux, saturés par le flux grandissant de données. Les répercussions d’un changement des règles du jeu aux États-Unis ne seraient pas directes pour l’internaute canadien. Comme le rappelle David Farber, de l’Université Carnegie Mellon, la «colonne vertébrale d’Internet» — les connexions entre les différents réseaux internationaux — ne serait pas touchée par la mise en place d’un Web à deux vitesses aux États-Unis. Tant que les sociétés de télécommunications canadiennes ne s’attaqueraient pas au «dernier kilomètre», il n’y aurait pas de différence dans le service. Michael Geist, professeur de droit à l’Université d’Ottawa et spécialiste des questions relatives à Internet, craint cependant un effet boule de neige du côté canadien. Il a recensé de nombreuses initiatives d’entreprises — dont Telus, Shaw, Rogers (propriétaire de L’actualité) et Vidéotron — pour se rapprocher d’un Internet à deux vitesses. «Vidéotron a, par exemple, proposé en novembre dernier que les fournisseurs de contenu paient une taxe selon la masse de données qu’ils mettent sur la Toile», explique Michael Geist. Il s’inquiète aussi du refus de Maxime Bernier, ministre de l’Industrie du Canada, de s’engager publiquement en faveur d’un Web universel. Aux États-Unis, Internet tel qu’on le connaît semble en sursis. La Commission américaine des communications a en effet donné son feu vert à la fusion entre AT&T et Bell South, à la condition que la nouvelle société n’introduise pas le système à deux vitesses… avant deux ans.

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L'écolo raisonnable Santé et Science

L’écolo raisonnable

L’un des cofondateurs de Greenpeace, le Canadien Patrick Moore, dénonce les dérives de ses anciens compagnons d’armes. Les principaux obstacles à l’atteinte des objectifs du protocole de Kyoto, dit-il, ce sont eux!

L'Inde protège la planète Monde

L’Inde protège la planète

On l’imagine polluée. Elle l’est. Mais l’Inde se convertit peu à peu aux industries propres, qui lui permettent de tirer profit des crédits de carbone. Les contrats affluent de partout!

Un prophète nommé Guilbeault Santé et Science

Un prophète nommé Guilbeault

Il incarne, presque à lui seul, la préoccupation des Québécois pour l’environnement. Omniprésent dans les médias, courtisés par les partis politiques, Steven Guilbeault est aux yeux du public la star incontestée des écolos. Histoire d’une ascension.

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Radiographie d’un bilan

Critiqué par certains, encensé par d’autres, notre premier Bilan de santé des hôpitaux du Québec fait déjà jaser… La présidente de l’Association québécoise des établissements de santé et de services sociaux, à qui nous avons présenté les résultats avant leur publication, juge que c’est un «exercice périlleux» et d’un «intérêt limité». «Les hôpitaux ne représentent qu’une petite partie de l’accès aux soins, dit Lise Denis. Pour un portrait plus complet, il aurait aussi fallu mesurer l’accès aux médecins de famille, aux soins de santé mentale, aux soins à domicile ainsi que la disponibilité des places dans les centres d’hébergement de longue durée.» Ce que L’actualité entend faire dans l’avenir — quand ces données seront disponibles. Anne Lemay, professeure adjointe au Département d’administration de la santé de l’Université de Montréal et spécialiste de l’évaluation et de l’organisation des soins, met en doute la fiabilité des données transmises au Ministère par certains établissements. «Il est crucial, quand on évalue des hôpitaux, d’avoir une information de qualité. Il faut que les cadres sur la production de l’information soient très clairs, qu’il y ait un mécanisme de validation, comme il y en a un pour les données financières.» Or, dit-elle, ce n’est pas le cas présentement. «Il peut être hasardeux d’utiliser certaines données, comme les temps d’attente aux urgences.» David Levine s’appuie pourtant quotidiennement sur ces mêmes données, qui lui parviennent chaque matin et chaque après-midi, pour évaluer la gravité de la situation dans les hôpitaux montréalais. Le directeur général de l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal ne remet pas en cause leur validité. Il voit même d’un bon œil la publication d’un tel classement des hôpitaux. «La reddition de comptes, ça n’existait pas avant. Les changements qu’on veut apporter au réseau, il faut pouvoir les mesurer pour voir si on va dans la bonne direction.» Le ministre de la Santé, Philippe Couillard, salue aussi la démarche, même si certains indicateurs utilisés lui semblent «perfectibles». Il y voit une mesure qui incitera les établissements à s’améliorer, même s’il s’inquiète déjà de la réaction de certains directeurs d’hôpitaux. «La réaction classique d’un établissement ciblé comme moins performant, c’est de dénoncer le manque de ressources, dit-il. Or, on trouve dans l’étude des hôpitaux de régions comparables, jouissant d’un financement semblable, dont la performance est totalement différente.» Que faire avec ces établissements «sous-performants»? Pénaliser leurs équipes de direction et sabrer leur budget, comme on le fait en Grande-Bretagne? Ce serait courir le risque de désavantager la population. Augmenter le budget des hôpitaux moins performants? «C’est peut-être la pire chose à faire, dit Philippe Couillard. Le message qu’on enverrait aux hôpitaux les mieux gérés, c’est que leurs efforts sont inutiles.» Beau dilemme… Le bilan complet des hôpitaux du Québec vous attend à la page 29 de votre magazine! Pour le bilan détaillé de votre hôpital et plus encore, cliquez ici.

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Ruée vers la Baie-James

«Quand je pense à Fernande / Je bande, je bande / Quand j’pense à Félicie / Je bande aussi / Quand j’pense à Léonor / Mon dieu je bande encore / Mais quand j’pense à Lulu / Là je ne bande plus.» En écrivant les paroles de cette guillerette chanson, Georges Brassens ne pensait certainement pas qu’il allait un jour influencer l’une des plus importantes ruées vers l’or de l’histoire du Québec. Et pourtant.En juin 2001, quand Jean-François Ouellette et Michel Gauthier ont posé leur hydravion dans une baie du réservoir Opinaca, au cœur de la Baie-James, les deux prospecteurs d’or, fervents amateurs de Brassens, ont fait honneur à la tradition française voulant que l’on donne des noms de femmes aux veines et filons trouvés par les géologues. Excités par leurs observations sur le terrain, ils ont baptisé le site «Éléonore». «Nous nous sommes trompés», avoue Michel Gauthier, professeur de géologie à l’Université du Québec à Montréal, qui, cet été-là, avait mis son expertise au service de l’entreprise Virginia, en compagnie de Jean-François Ouellette, ancien étudiant maintenant consultant pour cette société d’exploration minière, dont le siège est à Québec. «Ça aurait dû être Léonor.»Il est vrai que la prononciation de Brassens prête à confusion. Qu’importe! Aujourd’hui, personne ne se soucie de ce menu détail. En 2006, Virginia a remporté le titre de prospecteur de l’année de l’Association canadienne des prospecteurs et entrepreneurs pour la découverte d’Éléonore: un gisement d’or qui, selon les prévisions, pourrait mener à l’une des plus grandes exploitations aurifères jamais vues au Québec. La vancouvéroise Goldcorp a récemment payé 500 millions de dollars à Virginia pour acquérir le site. Elle projette d’investir 300 millions de dollars supplémentaires pour y construire une mine, qui, si tout se déroule comme prévu, devrait produire ses premiers lingots en 2010.Le succès de Virginia a laissé pantois bien des géologues. «Peu d’entre nous auraient prédit qu’un gisement aussi important serait trouvé dans cette région», dit Benoît Dubé, chercheur à la Commission géologique du Canada et spécialiste des dépôts aurifères. Les prospecteurs de la Belle Province préféraient investir leurs efforts du côté de l’Abitibi ou dans le secteur sud de la Baie-James, là où se trouvent des ceintures de roches vertes. «Elles renferment des roches d’origine volcanique formées sous l’eau il y a environ 2,7 milliards d’années, explique Benoît Dubé. On y trouve des filons de quartz qui contiennent, par endroits, de l’or libre.»Au-delà du 51e parallèle, les roches vertes se font rares. «Le gisement découvert par Virginia se situe dans un tout autre contexte géologique, poursuit Benoît Dubé. L’or ne se trouve pas dans des roches volcaniques, mais plutôt dans des roches sédimentaires. De plus, il n’est pas visible à l’œil nu dans le quartz, mais disséminé dans le minerai.»La teneur en or moyenne évaluée dans le gisement Éléonore se situe entre 10 et 15 g par tonne de minerai. Il faudra, autrement dit, extraire et traiter environ une demi-tonne de matière brute pour produire un jonc standard de six grammes. À titre de comparaison, la teneur moyenne des gisements en exploitation en Abitibi ou dans le sud de la Baie-James varie plutôt de six à sept grammes par tonne. Étant donné qu’Éléonore s’étire sur 1,9 km — traçant une forme qui s’apparente vaguement à un croissant de lune — et plonge à une profondeur de plus d’un kilomètre, Goldcorp espère qu’elle pourra en tirer quatre millions d’onces d’or (110 tonnes), ce qui en ferait un gisement de classe mondiale.La nouvelle a eu l’effet d’une bombe au sein du milieu minier. «C’est complètement fou!» s’exclame Patrick Houle, géologue au bureau de Chibougamau du ministère des Ressources naturelles et de la Faune. «La carte des titres miniers — qui illustre les droits acquis par les sociétés d’exploration — est pour ainsi dire peinte en rouge, de la baie James jusqu’aux monts Otish, vis-à-vis de la rivière Eastmain. Il y a trois ans, c’était tout ouvert, et aujourd’hui, il n’y a presque plus de terrains disponibles. On voit apparaître des acteurs qu’on n’avait jamais vus auparavant.» Des petites compagnies aux multinationales, toutes espèrent trouver le prochain Éléonore.Pendant que les compétiteurs cherchent, les géologues de Goldcorp s’affairent à confirmer leurs premières prévisions. Dans le camp minier, cinq foreuses s’activent jour et nuit. Cet hiver uniquement, elles ont creusé environ 150 trous, perçant la glace pour recueillir des dizaines de kilomètres de carottes: de longs échantillons cylindriques de roche, extraits du sous-sol. Parce que le gisement s’étend sous le réservoir Opinaca, les sondages doivent parfois se prolonger de nombreux mètres sous l’eau. Les carottes sont coupées dans le sens de la longueur. Une moitié est envoyée vers un laboratoire externe qui analyse la concentration en or. L’autre est conservée sur le site. Entre la quarantaine de baraques qui composent le camp, les échantillons s’entassent par milliers.À la surface du gisement, les géologues ont également décapé la couche quaternaire: ils ont retiré tout le sol qui reposait sur la roche-mère, pour mieux comprendre et décrire l’aspect du minerai qui se cachait dessous. «Avec tous ces renseignements, nous allons modéliser le gisement en trois dimensions», explique Hervé Thiboutot, ingénieur géologue et chef du projet Éléonore pour Goldcorp.L’équipe pourra alors envisager la façon optimale d’exploiter la ressource. Déjà, le chef de projet prévoit qu’on pourra ouvrir une mine à ciel ouvert dans un premier temps, mais qu’il faudra ensuite recourir à des galeries souterraines pour extraire le minerai en profondeur. Cette étape sera repoussée le plus possible. Amener l’eau, l’air et l’équipement sous terre coûte un prix fou. «Pour une mine à ciel ouvert, les coûts d’exploitation se situent généralement entre 5 et 10 dollars par tonne de minerai. Avec les galeries, on parle plutôt de 60 à 90 dollars.»En regardant la carte du site, Hervé Thiboutot — qui a travaillé entre autres au Mexique, au Venezuela, en Tanzanie et dans divers pays d’Afrique de l’Ouest avant de s’installer à la Baie-James — rêve à l’avenir. «Les baraques actuelles seront déplacées pour faire place au moulin, où le minerai sera broyé, traité et transformé en lingots, dit-il. Ici, dans le réservoir, nous allons installer des digues pour repousser les eaux. Là, ce sera la piste d’atterrissage.» La compagnie minière prévoit aussi ouvrir une route de 65 km qui reliera son site à la route principale de la Baie-James en passant par La Sarcelle, où Hydro-Québec se propose de construire un barrage et un camp.Pour l’instant, tous les travailleurs de Goldcorp voyagent par hélicoptère jusqu’au camp, qui peut accueillir une centaine de personnes. Une barge sillonne le réservoir Opinaca pour livrer l’équipement lourd. «Le transport nous coûte une fortune», regrette Hervé Thiboutot. Les dirigeants de Goldcorp attendent les autorisations gouvernementales pour construire la nouvelle route, mais ils ont déjà négocié son emplacement avec la communauté crie de Wemindji, plus particulièrement avec la famille Mayappo, qui possède les droits ancestraux de trappe, de chasse et de pêche sur le territoire où se trouve Éléonore.Selon les droits autochtones définis dans la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, les compagnies minières doivent négocier avec les communautés cries qui occupent les territoires où elles veulent s’installer, explique Philip Awashish, conseiller auprès du Grand Conseil des Cris.Michael Mayappo a hérité de son père le titre de tallyman (maître de piégeage), en vertu duquel il doit défendre le territoire de trappe familial. Or, il voit plutôt d’un bon œil l’arrivée de Goldcorp dans la région. Il soutient que les activités minières n’occupent qu’une petite parcelle du territoire et ne pénalisent pas les pratiques ancestrales de sa famille. Il ajoute que la communauté de Wemindji est en croissance. «Nos jeunes ont besoin d’emplois.» Au camp de Goldcorp, 20% des employés sont des Cris originaires de Wemindji. En effet, l’attribution d’emplois fait généralement partie des négociations entre les compagnies et les communautés. Michael Mayappo lui-même travaille au camp, à différentes tâches manuelles. Ses enfants aussi.Fondé en 2002 pour promouvoir la participation des Cris au développement minier de la Baie-James, le Conseil cri sur l’exploitation minérale (CCEM) initie les membres des diverses communautés aux techniques de géologie. «On travaille en lien étroit avec les compagnies minières, explique Marlene MacKinnon, géologue au bureau du CCEM, à Mistissini. On leur demande de quel type de main-d’œuvre ils ont besoin, puis on monte des formations sur mesure.»Les cours ne se limitent pas nécessairement à l’enseignement des notions de base. On encourage les Cris à apprendre toutes les techniques de prospection. Le CCEM dispose d’ailleurs d’une enveloppe annuelle de 300 000 dollars pour aider les membres des communautés à acquérir des titres miniers et à effectuer leurs propres travaux d’exploration. Les compagnies Wemex, de Wemindji, Cree Gold, de Mistissini, et Nimsken, d’Oujé-Bougoumou, sont les plus actives. «Nous avons actuellement un projet en collaboration avec Virginia, pour mener de nouvelles explorations aurifères sur le territoire de la Baie-James, raconte Jim MacLeod, qui dirige Cree Gold. Nous partageons les coûts moitié-moitié. Je fournis la main-d’œuvre, l’équipement et tout ce qu’il faut pour ravitailler le camp. En même temps, je gagne des connaissances en géologie.»Michael Mayappo espère aussi devenir un jour propriétaire de sa propre mine d’or. Une roche rapportée par son grand-père lors d’une expédition de chasse s’est avérée un bon filon. Le tallyman a acquis, en collaboration avec Wemex, les droits miniers sur le territoire où son ascendant avait trouvé la pierre, il y a une quarantaine d’années, tout près d’Éléonore. Il est encore trop tôt pour savoir si la teneur en or est assez élevée pour qu’on espère ouvrir une mine.«C’est certain qu’il va y avoir d’autres découvertes», croit Régis Simard, ingénieur géologue et directeur général de la Table jamésienne de concertation minière, association qui regroupe des prospecteurs, des compagnies d’exploitation, des représentants cris, des organismes gouvernementaux et d’autres acteurs intéressés par le développement minier de la Baie-James. La Table plaide notamment pour la construction de la route des Otish, un parcours de 450 km qui relierait les monts Témiscamie à la route Transtaïga. «Les routes sont le nerf de la guerre», soutient le directeur. Il souligne que c’est en bonne partie grâce à l’inauguration de la route du Nord, qui relie Chibougamau à Nemiscau, que la mine de cuivre et d’or Troilus a pu ouvrir dans le secteur sud de la Baie-James.Pour Régis Simard, l’ouverture du territoire de la Baie-James aux compagnies minières est cruciale pour le développement non seulement de sa région, mais du Québec entier. Il rappelle que le cours de l’or a doublé dans les cinq dernières années. Il se vend aujourd’hui autour de 600 dollars américains l’once. Les métaux communs, comme le cuivre et le zinc, ont quintuplé de valeur. Selon les prévisions de l’Association minière du Québec, les prix devraient demeurer à la hausse pour les 15 prochaines années.«La Baie-James occupe 55% du territoire de la province et regorge de ressources qui sont encore méconnues, avance Régis Simard. On ne parle pas seulement d’or, mais d’une variété de métaux et même de diamants.» Le tandem Ashton-SOQUEM explore en effet la possibilité d’ouvrir la première mine diamantifère du Québec, dans la région des monts Otish.Président de Virginia, André Gaumond pense aussi que la Baie-James pourrait receler un véritable eldorado. Il souligne toutefois que les sociétés de prospection devront avoir les reins solides. Sa propre compagnie a passé huit ans à explorer la région avant que Jean-François Ouellette et Michel Gauthier posent finalement leur hydravion en bordure du site d’Éléonore, en 2001. Et la partie n’était pas encore gagnée.Trois années de labeur acharné se sont écoulées entre le moment où les géologues ont trouvé les premiers indices et celui où ils ont localisé le gisement. «En 2002, notre équipe a découvert une énorme pierre à très haute teneur en or. Celle-ci avait toutefois été déplacée à six kilomètres de son point d’origine, poussée par les glaciers. Il a fallu travailler d’arrache-pied pour retrouver la source. Il n’y avait qu’une minuscule parcelle qui affleurait à la surface du sol.»Benoît Dubé et son collègue Michel Malo, ingénieur géologue et chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique — Eau, Terre et Environnement, travaillent en collaboration avec Goldcorp pour étudier la géologie d’Éléonore. Ils espèrent qu’en comprenant comment le gisement s’est formé, ils pourront aider les compagnies à en trouver d’autres. Le ministère des Ressources naturelles et de la Faune a aussi prêté main-forte et entrepris d’importants travaux de cartographie, afin de mieux documenter la géologie et le potentiel minéral de la région.Au cours de l’année 2007 seulement, Virginia prévoit investir 10 millions de dollars pour explorer quelques-uns des territoires de la Baie-James sur lesquels elle possède des droits. «Nous avons acquis des titres sur environ 5 000 km2», indique André Gaumond, dont la passion et la ténacité sont légendaires dans le métier. «C’est un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin, mais notre équipe est plus que jamais déterminée.» Qui sait, la prochaine mine d’or de la Baie-James s’appellera peut-être Fernande.