Santé et Science

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80 sortes de flocons!

La neige, c’est un peu comme un plat international: on la retrouve dans de nombreux pays du monde, mais chaque région a sa propre recette. Le chef, c’est la météo: plus il fait froid et sec — comme au Québec, dans les Rocheuses, dans le Grand Nord canadien ou scandinave —, plus les cristaux prennent une forme petite et compacte (semblable à celle d’une pierre taillée). En revanche, des températures plus clémentes et une saturation en eau plus importante donnent des «bonbons» plus ouvragés: des cristaux en étoile aux ramifications infinies, fréquents en France et ailleurs en Europe. Derrière ces recettes de base se cache une foule de variantes locales. Ainsi, les stations de ski proches du Saint-Laurent bénéficient d’une neige «à l’européenne», en raison de l’humidité apportée par le fleuve. Inversement, sur le plateau de la commune d’Autrans, dans le Vercors français, le relief provoque des spirales de vent qui façonnent des cristaux de neige de type canadien. Près d’Oslo, en Norvège, ou de Nagano, au Japon, les cristaux, énormes, collent aux skis. Particularité de ces deux villes: elles se trouvent près de la mer. Résultat, la neige est… salée. La Colombie-Britannique, elle, est le paradis de la poudreuse. Les nuages, promesses de flocons gras et humides, se heurtent d’abord à la chaîne Côtière, qui les force à prendre de l’altitude. Tel un concombre qu’on fait dégorger, l’air perd alors une partie de son humidité sous forme de chutes de neige (parfois très abondantes, comme à Whistler) et se refroidit. Lorsqu’il arrive sur la chaîne Columbia, le phénomène se reproduit. Dans le sud-est de la province, les chaînes Cariboo et Purcell ainsi que celles de Monashee et de Selkirk reçoivent une neige encore abondante, mais beaucoup plus sèche que celle de la côte: la poudreuse. Toujours plus à l’est, à Banff, on est au régime. Après avoir traversé une autre chaîne de montagnes, les Rocheuses, les nuages laissent tomber une neige encore plus sèche, mais les quantités sont beaucoup moins importantes. En Europe se mitonne parfois de la neige… rouge ou jaune! En fin de saison, de forts vents de secteur sud peuvent transporter par-delà la Méditerranée des particules de sable d’Afrique, soulevées par le sirocco. Les flocons se forment autour des grains de poussière désertique et colorent en ocre jaune à rouge les pans des montagnes alpines. S’il y a un endroit où les accumulations doivent être importantes, c’est bien l’Antarctique, pense-t-on. Eh bien non! Le pôle Sud est l’équivalent d’un désert. Il y fait tellement froid qu’à peine quelques centimètres de neige s’y déposent chaque année. Mais ces rares flocons ne fondent jamais. Le continent blanc confectionne depuis des millions d’années un gâteau géant de plusieurs milliers de mètres d’épaisseur, fait de couches de neige transformée en glace. Car une fois la neige tombée, elle change inexorablement. À cause des vents, du soleil, de la température, de la pluie, du poids des couches supérieures… Et là encore, les régions ne vont pas toutes utiliser ces ingrédients de la même manière. Sur les versants sud des montagnes, baignés de soleil, la neige fond rapidement. Les stations de ski ne s’y trompent pas: elles se sont le plus souvent installées sur les versants nord. Et inversement, bien sûr, dans l’hémisphère Sud. Sur l’île Sakhaline, dans l’est de la Sibérie, la neige au sol réagit d’une manière toute particulière. Par suite de la courte durée du jour en hiver, il existe de grandes différences de température entre la surface et l’intérieur du manteau neigeux. Les cristaux vont prendre la forme de gobelets roulant les uns sur les autres et former une neige très meuble. Lorsque les jours rallongent, l’humidité de la neige augmente et il y a peu de regel. Il peut alors se produire des avalanches très dangereuses de neige fondante. Les Rocheuses canadiennes, elles, peuvent concocter de belles avalanches de poudreuse. Recette: une couche de poudreuse dont on givre la surface grâce à un retour de temps plus clément. Puis, on dépose une nouvelle couche de poudreuse, qui se retrouve sur un matelas bien peu stable. Attention, danger! Vu ses températures froides, le Québec a tendance à garder une neige plutôt sèche. Elle se tasse moins, se transforme moins et reste meuble plus longtemps. La poudrerie y est aussi plus fréquente, car les flocons s’envolent comme du sucre glace même avec un vent peu important. Que ce soit la forme sous laquelle elle tombe ou la manière dont elle est ensuite «cuisinée» au sol, la neige prend bien des aspects différents. Seuls les spécialistes et leurs microscopes peuvent en distinguer tous les détails! Mais avec un peu d’attention, vous pourrez, vous aussi, apprécier quelques-unes de ses spécialités locales.

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Guérir par le jeu

Les jeux vidéo seront-ils un jour prescrits sur ordonnance? La question est moins loufoque qu’il n’y paraît: certains jeux remplissent d’ores et déjà un rôle thérapeutique. Ainsi, Re-Mission s’adresse aux jeunes patients atteints de cancer: ils sont chargés de poursuivre et d’abattre des cellules cancéreuses. En tout, 34 centres de lutte contre le cancer, dont trois au Québec, ont participé à l’évaluation de l’efficacité de ce jeu vidéo conçu par HopeLab, organisation sans but lucratif installée en Californie. Le tout a mobilisé des professionnels du jeu, des oncologues, des psychologues, des biologistes et 375 jeunes patients aux États-Unis, en Australie et au Canada. Depuis la parution du jeu, en avril dernier, quelque 50 000 exemplaires en trois langues (français, anglais et espagnol) ont été distribués dans 69 pays. «Il n’y a rien de pire que de s’engager dans une bataille sans connaître le visage ni les armes de son ennemi», explique Anne-Sophie Carret, pédiatre oncologue à l’Hôpital de Montréal pour enfants de l’Université McGill, qui a participé à l’évaluation du jeu. «Re-Mission permet de visualiser des notions abstraites, comme les plaquettes ou la moelle osseuse, et de se placer dans la peau d’un guerrier au service de la justice.» Résultat: Re-Mission améliore l’adhésion des jeunes patients au traitement. Or, le manque de discipline — avec les risques d’échec thérapeutique qu’il implique — est courant chez les jeunes malades. Re-Mission s’inscrit ainsi sur la liste des «jeux vidéo sérieux» les plus populaires. Apparu dans le domaine militaire, avec les programmes d’entraînement par simulation, ce type de jeux vise un objectif non ludique, médical ou éducatif par exemple. Pour cette raison, ces jeux ont souvent été conçus dans le cadre de partenariats public-privé. Le décollage commercial du secteur viendra sans doute de la formation en entreprise, important marché qui se prête bien à la création de jeux «sérieux». Ainsi, à Edmonton, en Alberta, la société Terris-Hill a conçu un programme ludique de formation des travailleurs de puits pétroliers. Structuré aux États-Unis autour de rencontres professionnelles et de la Serious Games Association (SGA), le secteur est en train d’émerger au Canada. Jim Parker, professeur de science informatique à l’Université de Calgary et fondateur de la jeune SGA Canada, reconnaît toutefois que la tâche n’est pas facile: «Il est difficile d’obtenir du financement quand on parle de jeux; il vaut mieux, pour le moment, parler de simulation participative!» Les applications possibles sont pourtant prometteuses. Au Québec, Stéphane Bouchard, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en cyberpsychologie clinique, a détourné des jeux vidéo afin de créer des environnements virtuels. «On les utilise pour traiter l’anxiété, c’est-à-dire permettre aux personnes phobiques d’affronter leurs peurs.» Autre exemple: Earthquake in Zipland. Elaboré par deux thérapeutes familiales, ce jeu aide les enfants à faire face aux situations de séparation parentale. Le joueur doit réagir à un tremblement de terre qui sépare en deux l’île de Zipland, une partie étant habitée par la reine, la seconde par le roi. Il doit composer avec la colère, la culpabilité, le conflit de loyauté… Stéphane Bouchard travaille aujourd’hui à la conception d’un outil de dépistage précoce des maladies de Parkinson et d’Alzheimer. Il existe déjà une série de jeux de mémoire, d’attention visuelle et de raisonnement appelés Happy Neuron, destinés à entretenir les capacités cognitives. Professeur de science informatique à l’Université de Calgary, Katrin Becker, qui prépare une thèse sur l’usage pédagogique des jeux vidéo, rêve quant à elle à «un moyen amusant d’apprendre les tables de multiplication». Enfin, le secteur humanitaire a généré de nombreux jeux vidéo sérieux. Outre Food Force, initiation à la problématique de la distribution de nourriture conçue par le Programme alimentaire mondial, signalons Force More Powerful, jeu où le joueur, un militant des droits de la personne, doit remplir diverses missions demanière pacifique: renverser un dictateur, défendre une minorité ethnique, etc.

L'erreur tropicale Monde

L’erreur tropicale

À Madagascar, la forêt se volatilise à un rythme effrené. Si rien n’est fait, disent les experts, dans 15 ans les arbres auront totalement disparu de l’île, et avec eux des espèces végétales uniques.

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Concours de photos: les gagnants

Le premier concours de photos de géographica, consacré à «L’arbre», en 2001, avait réuni 425 photographes. L’année suivante: 728 concurrents. L’an dernier, tout près d’un millier de photographes avaient soumis quelque 2 500 photos. Cette année, le sixième concours nous a valu 2 691 photos bien comptées. Est-ce là une conséquence de l’hégémonie du numérique, qui a de beaucoup réduit le coût de la photographie et facilité le travail technique?[…] Sur les 2 691 photos soumises, 277 ont été retenues lors d’une première vérification, dont 79 ont ensuite été sélectionnées en semi-finale. Un deuxième jury (formé de Louise Arbique, directrice du marketing français à Mountain Equipment Co-op; Paule Beaugrand-Champagne, éditrice de L’actualité; Pierre Dunnigan, photographe; Charles Grandmont, rédacteur en chef adjoint de L’actualité; et Jean Paré, directeur de géographica) a choisi ses cinq préférées dans chaque catégorie, puis a finalement désigné deux gagnants et accordé trois mentions. Les lauréats des quatre premiers prix reçoivent un chèque-cadeau de 1 000 dollars de Mountain Equipment Co-op; les gagnants des deuxièmes prix, un chèque-cadeau de 250 dollars de Mountain Equipment Co-op. LOISIRS ET PLEIN AIR Premier prix Steve Deschenes, de Québec Facile, cette fontaine scintillante: il suffit d’apprendre à pagayer et de suivre ce kayak à travers le lac Saint-Jean. Deuxième prix Mario Boutin, de Coaticook À Saint-Philémon de Bellechasse, on se prépare pour la prochaine ère glaciaire. Mentions Yanik Chauvin, de Gatineau David Thomassin, de Québec Keith Ewenson, de Dollard des Ormeaux FAUNE Premier prix Denis Samson, de Québec Ce canard qui sait prendre la pose est un habitué d’un étang artificiel «près de mon chalet, à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier». Deuxième prix Serge Chenard, de Sherbrooke Faune ou flore, au choix. Et c’était «chez la voisine». Mentions Julie Baribeau, de Montréal Claude Rochon, de St-Sulpice Guy Boudreau, de Rivière-du-Loup FLORE Premier prix Émilie Ouellet, de Vancouver Végétaux thallophytes chlorophylliens… À la plage Spanish Banks, à Vancouver, on dit simplement goémons. Deuxième prix Rodrigue Tremblay, de Saint-Eustache Roseaux partout, mais ceux-là sont du parc régional du Bois de Belle-Rivière, à Mirabel. Mentions: Manuel Filion, de Longueuil Serge Chenard, de Sherbrooke Suzanne Gagnon, de Québec PAYSAGES Premier prix Bernard Brault, de Longueuil Cap-à-l’Aigle, son église, un coup de main du ciel de Charlevoix, après un orage au-dessus du fleuve. Deuxième prix Simon Dutil-Paquette, de Montréal Sur la côte est de Terre-Neuve, on voit bien que la terre est ronde. Mentions Claudine Pinel, de Montréal Josée Laurendeau, de Sherbrooke Caroline Smith, de Montréal

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Raz-de-marée sur l’archipel

Le tourisme est devenu un pilier économique pour les îles de la Madeleine, ces «fleurs dans l’eau», comme disait Félix Leclerc. Avec environ 50 000 visiteurs annuels et des retombées de 50 millions de dollars, c’est le deuxième secteur économique après la pêche, qui rapporte encore environ 76 millions de dollars. Les visiteurs sont attirés par des paysages enchanteurs, des plages interminables, des eaux qui semblent de plus en plus chaudes, de bonnes tables et des bistrots sympathiques, une faune aviaire passionnante à observer. Mais le boom touristique des cinq dernières années a imposé l’adaptation non seulement des infrastructures d’accueil, mais aussi des Madelinots eux-mêmes. Cette manne indispensable peut même apparaître parfois comme une invasion pour les 13 425 habitants de l’archipel. «C’est sûr que 50 000 visiteurs par été, ça bouscule les habitudes d’une collectivité insulaire, dit Isabelle Cummings, responsable du marketing et des communications pour Tourisme Îles de la Madeleine. Plus la saison avance, plus les gens se sentent essoufflés et souhaitent retrouver leur rythme de vie.» Thérèse Bergeron est propriétaire de l’auberge Havre-sur-Mer depuis 1990 et a donc vu l’évolution de l’industrie touristique: «C’est un touriste québécois très éduqué qui fréquente les Îles, qui les adore, qui les respecte. Le problème, c’est que tout le monde arrive en même temps, entre le 15 juillet et le 15 août! Pour recevoir davantage de visiteurs à ces dates, il faudrait d’autres établissements et tout avoir en plus. Nous, les particuliers, avec nos petits budgets, on ne peut pas faire grand-chose. Nous recevons l’aide de l’Association touristique des Îles et nous sommes également affiliés au Québec maritime pour notre publicité, mais il n’est pas possible d’ajouter des services quand on a de la misère à arriver pendant les trois mois qui fonctionnent bien. Ce serait trop cher pour un mois dans l’année.» Une population qui double tout au long de juillet et d’août, ça veut aussi dire le double de déchets, le double de consommation d’eau. Jean Hubert est ingénieur et directeur adjoint du Service d’hygiène du milieu de la municipalité des Îles-de-la-Madeleine: «Pour l’eau, on connaît deux pointes: celle due aux usines de transformation du poisson, au printemps, et celle due aux touristes, en juillet et août. Nous sommes un des rares endroits au Québec où la totalité de l’approvisionnement vient de la nappe souterraine. Les réserves sont suffisantes et la gestion, très convenable. Pour les déchets, les gens qui louent une maison apprennent à faire le tri, comme les Madelinots. On recycle tout ou presque.» Mais il y a une autre invasion que celle du touriste de passage, une invasion plus discrète, plus pernicieuse: celle des «étranges»!Ce sont les «terriens» qui achètent des maisons, pour ne les habiter que quelques mois par année… ou les louer aux touristes. «Les saisonniers, c’est gentil, mais c’est pas la vie, dit Thérèse Bergeron. Ça nous fait des maisons vides et tristes autour, comme partout sur les bords de mer. J’ai vu en Espagne des villages complets qui étaient déserts. Aux Îles, c’est le même problème. Pour nous, c’est dur de nous faire une vie normale quand les gens sont absents.» «Une maison habitée seulement deux mois l’été, ça ne crée pas la même dynamique, confirme Isabelle Cummings. Et les Madelinots ont peur de perdre quelque chose qui leur a appartenu de tout temps.» Autres menaces: de monstrueuses résidences de plusieurs centaines de mètres carrés, semblables à celles qu’on retrouve dans les banlieues de Montréal et Québec, ont surgi ici et là, sinistres balafres dans ce paysage de dunes. Ce à quoi il faut ajouter la hausse du fardeau fiscal que provoque l’augmentation en flèche de la valeur des maisons et des terrains. L’évaluation de certains terrains est passée de 15 000 à 90 000 dollars en quelques années. Pour beaucoup, la chose est d’autant plus difficile qu’ils n’avaient déjà pas les moyens de rénover leurs vieilles maisons patrimoniales. Bien des investisseurs regrettent leur achat et désertent les Îles après quelques années, laissant derrière eux des maisons que les jeunes Madelinots qui reviennent, de plus en plus nombreux — c’est la seule région du Québec où le solde migratoire est positif —, ne pourront jamais s’offrir. «Il y a quelques années seulement, des maisons de 150 000 dollars aux Îles, ça n’existait pas, ni les sous pour rénover, dit Isabelle Cummings. Les maisons patrimoniales assurent la conservation du patrimoine bâti, ça fait partie de la culture, du vécu, mais si un étranger achète une telle maison, c’est important pour nous que le cachet demeure et qu’on n’impose pas une architecture qui gâterait le paysage.» «L’urbanisation est essentielle pour éviter l’étalement et pour réduire les coûts des services, dit Jean Hubert. Il faut arriver à un équilibre: les maisons patrimoniales dispersées sur le territoire pour garder le cachet, et l’aménagement urbain pour réduire les coûts collectifs.» L’activité touristique a aussi des effets visibles sur le paysage. Selon Pascal Poirier, technicien en aménagement de la faune, c’est le principal problème environnemental. L’organisme Attention FragÎles s’emploie à contrôler la circulation des tout-terrains sur les dunes et à protéger les pluviers siffleurs — les Îles sont le seul endroit au Québec où ils nichent — ainsi que les bécasseaux, les grands chevaliers et les grands hérons. Chaque année, une équipe de quatre personnes parcourt les plages à pied, pour protéger les dunes. Sans elles, les lagunes se transformeraient en baies, les réseaux hydroélectrique et routier seraient menacés. Depuis 1988, on tente de sensibiliser les écoliers. De son côté, Arrimage se consacre à la protection de la culture, pendant que la Société de conservation veille sur le patrimoine bâti. «Il faut conscientiser, informer, dit Isabelle Cummings. C’est au milieu de décider comment il veut développer son industrie touristique et quelle expérience il veut offrir aux visiteurs: culture, patrimoine bâti, insulaires eux-mêmes avec leur accent, leur façon de vivre, leur rythme de vie, leurs traditions. En fait, on en est au même point que l’Île-du- Prince-Édouard il y a une vingtaine d’années.» Pour le maire, Joël Arseneau, «il n’y a pas de quoi s’inquiéter. On est très sensibilisés depuis cinq ans. Les gens ont pris conscience qu’il n’y avait pas que de bons côtés au tourisme et qu’il fallait ralentir la cadence pour ne pas piller la ressource qui fait notre richesse.» Aujourd’hui, on peut dire que le déclin de la pêche est terminé. Désormais, les revenus se sont stabilisés. Les stocks de homards se maintiennent grâce à la vigilance des homardiers, qui s’imposent des restrictions sévères. La mariculture et sa production de moules — et bientôt de pétoncles — viennent compenser la disparition de la pêche traditionnelle. Et comme un peu partout, on assiste, grâce à de jeunes entrepreneurs, à une explosion des produits du terroir: moules d’élevage, poisson fumé, «pot-en-pot» (préparation de fruits de mer ou de poissons et de pommes de terre en croûte), terrines de homard, fines herbes, fromage, légumes biologiques, bière artisanale, alcools de petits fruits, vendus sur place et exportés sur le continent. De mai à octobre, si tout le monde — sauf les pêcheurs — travaille d’une façon ou d’une autre à accueillir la visite, l’automne ramène le repos. Puis, peu à peu, l’ennui s’installe et on rêve au retour du printemps, de la chasse aux phoques, de la pêche au homard, de l’activité… et pourquoi pas, des touristes.

Sa guerre a un goût d'espoir Santé et Science

Sa guerre a un goût d’espoir

Les livres sur les aliments anticancer du Dr Richard Béliveau ont fait des vedettes du chou-fleur et de la graine de lin. Le biochimiste a donné des armes à tous ceux qui veulent faire de la prévention au quotidien.

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La réponse est..en Arctique!

C’était un vieux brise-glace en chômage. Le NGCC Sir John Franklin était à quai à Terre-Neuve depuis 1996, au rancart après 17 ans de service. En 2000, seul le vérificateur général du Canada se souvenait de l’existence de ce bâtiment, dont l’entretien coûtait encore la bagatelle de 440 000 dollars par année. Mais en 2003, c’est la résurrection. À la demande d’un groupe de scientifiques, le brise-glace est vidé, récuré et rééquipé dans les chantiers maritimes de Verreault Navigation, aux Méchins, en Gaspésie. On y installe des instruments océanographiques tout neufs. La Fondation canadienne pour l’innovation, un organisme fédéral, paie 90% du remodelage, qui s’élève à 30 millions de dollars. Le ministère des Pêches et des Océans du Canada fournit l’appoint. Le Sir John Franklin est rebaptisé et devient le NGCC Amundsen. Mission: la recherche arctique, prédestinée pour un navire qui jusque-là avait porté le nom du célèbre explorateur anglais disparu en 1845 avec l’Erebus et le Terror, ainsi que leurs 134 hommes, en cherchant le mythique passage du Nord-Ouest. Avec l’Amundsen, nommé en l’honneur de l’explorateur norvégien qui, lui, découvrit ce passage reliant l’Atlantique au Pacifique par le nord, le Canada dispose — enfin — d’un navire océanographique conçu pour l’Arctique. L’histoire de l’Amundsen ressemble fort à celle de la science arctique au Canada. Un passé peu glorieux, une renaissance spectaculaire, mais un avenir incertain. Car on espère que la rouille ne resurgira pas sous les couches de peinture fraîche, par manque d’intérêt. Le Canada, en effet, n’a jamais beaucoup investi dans la connaissance du Nord, qui, avec ses 3,5 millions de kilomètres carrés, représente pourtant 30% de sa superficie. En 2000, les finances sont au plus bas: le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) du Canada accorde deux petits millions de dollars à la recherche arctique, pendant que son équivalent américain, la National Science Foundation, y consacre 450 millions! Dans un document-choc, Recherche nordique: De l’état de crise à la relance, le CRSNG et le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada sonnent l’alarme. Avec les Instituts de recherche en santé du Canada, ils parviennent à convaincre le gouvernement de réinvestir massivement. La volte-face est spectaculaire: en 2004, le CRSNG disposait de près de 30 millions de dollars pour l’Arctique. «À l’échelle internationale, on était dans la cave; nous voilà dans le peloton de tête», dit Louis Fortier, l’océanographe qui est à l’origine de la métamorphose du Sir John Franklin. Professeur à l’Université Laval, Louis Fortier dirige aujourd’hui le réseau ArcticNet, qui regroupe une centaine de spécialistes du Grand Nord issus de 23 universités du Canada, de cinq ministères fédéraux et de neuf autres pays. De 2004 à 2011, Ottawa aura versé 6,4 millions de dollars par an au réseau ArcticNet, pour qu’il étudie les effets du réchauffement climatique sur le territoire canadien situé au-delà de la limite des arbres. Parmi les grands programmes de recherche internationaux sur l’Arctique, ArcticNet est le plus ambitieux et le mieux financé. «À eux seuls, les professeurs de l’Université Laval, fief de la recherche nordique au Canada, ont reçu environ 100 millions de dollars de subventions dans les dernières années», dit Martin Fortier, directeur général du réseau. Le Canada fait aussi figure de leader pour l’organisation de la quatrième Année polaire internationale (après celles de 1882, 1932 et 1957), qui débutera en mars prochain. Mais les scientifiques se gardent bien de crier victoire. «Nos lacunes sont encore énormes, alors que les enjeux socioéconomiques sont considérables, dit Gérard Duhaime, professeur à l’Université Laval. On ne connaît même pas le PIB du Nunavik ou l’importance réelle de l’économie de subsistance, car en dehors des anthropologues, très peu de spécialistes des sciences humaines étudient le Nord.» Louis Fortier partage son opinion: «On devrait investir au moins trois fois plus pour comprendre ce territoire et les bouleversements qu’il subit.» Car il faudrait équiper deux brise-glaces de plus, autant pour la recherche que pour la surveillance. «Le Nord ne livrera pas ses secrets à coups de petits projets. Ce qu’il nous faut, maintenant, c’est de la big science.» Car là-haut, la vie est en train de changer radicalement. Fin 2004, le rapport du Comité scientifique international sur l’Arctique confirmait que le climat de cette région de notre pays se réchauffe deux fois plus vite que le reste du monde. Près de deux millions de kilomètres carrés de banquise ont fondu depuis 30 ans, et l’épaisseur de ce qui reste a diminué de 35%. À ce rythme, l’Arctique sera libre de glace l’été vers 2050, voire plus tôt selon les dernières prévisions du GIEC. Le réchauffement modifie déjà les écosystèmes. «On commence à comprendre les effets planétaires du réchauffement, mais pas ses répercussions locales, à l’échelle humaine», explique Louis Fortier. Étudier ce qui se passe dans l’Arctique est crucial pour l’avenir du Nord, mais aussi pour prévoir les changements et les adaptations nécessaires plus au sud. Avec l’exploration et l’ouverture probable du passage du Nord-Ouest à la navigation commerciale d’ici 10 ou 15 ans, les questions de sécurité refont surface. Au Canada, aux États-Unis, au Danemark, en Russie: un peu partout, on dépoussière les vieux traités. En 1999, un brise-glace océanographique chinois, le Xue-Long (dragon de neige), était surpris au large de Tuktoyaktuk, dans les Territoires du Nord-Ouest. Déjà, ces dernières années, des immigrants illégaux ont été arrêtés à Iqaluit! Et en août 2005, pour la première fois depuis 30 ans, deux bâtiments de guerre canadiens ont sillonné la baie d’Hudson. «Si le Canada ne défend pas sa souveraineté, des pétroliers, des cargos vagabonds et des navires de croisière pourraient bientôt traverser les eaux canadiennes à l’abri des lois», affirme Suzanne Lalonde, professeure de droit international à l’Université de Montréal et membre d’ArcticNet. Face à ces défis, les chercheurs sont démunis. Alors que l’exploitation de l’Arctique progresse à pas de géant, on ne dispose encore que de données scientifiques éparses pour élaborer une réglementation de l’environnement. De grands pans du territoire restent mal connus, comme l’ouest de l’île de Baffin ou la baie d’Hudson, que l’Amundsen est un des premiers navires de recherche à explorer depuis des lustres. La plupart des renseignements sur les ressources naturelles appartiennent à des sociétés privées. Quasiment désert, l’Arctique canadien, qui compte pour 40% de toutes les terres arctiques (le reste est russe, américain et scandinave), ne se laisse pas facilement approcher. «L’accès au territoire est très difficile et l’équipement sur place est insuffisant», dit Yves Bégin, directeur du Centre d’études nordiques, à l’Université Laval. Malgré les millions de dollars des dernières années, la recherche souffre encore de multiples carences, à commencer par des infrastructures en piteux état. Le poste du ministère des Ressources naturelles du Canada installé en 1958 à Resolute Bay, sur l’île Cornwallis, à 3 500 km de Montréal, est le principal point d’entrée des chercheurs dans l’Arctique. Construit à la suite de la dernière Année polaire, il n’a jamais été rénové. Pour coordonner les déplacements d’environ 800 scientifiques par été (le poste est fermé l’hiver) sur un territoire deux fois grand comme le Québec, l’EPCP (Étude du plateau continental polaire) dispose d’un budget annuel de 6,3 millions de dollars. Elle n’a même pas ses propres avions et hélicoptères et doit donc louer à prix fort des appareils à des compagnies locales. «Notre budget a constamment diminué jusqu’en 1995. Depuis, il remonte très lentement», dit Bonni Hrycyk, directrice de l’EPCP, qui a fermé récemment sa base de Tuktoyaktuk pour cause de délabrement avancé. Une fois sur place, les chercheurs manquent de l’équipement de base qui permettrait de mieux rentabiliser les déplacements. Dans tout le Nord canadien, seulement trois laboratoires sont encore en activité: l’Aurora Research Institute, à Inuvik (Territoires du Nord-Ouest), le Nunavut Research Institute, à Iqaluit (Nunavut), et le Churchill Northern Studies Centre, à Churchill (Manitoba). Quelques lits et un atelier dans des baraques de chantier, du matériel scientifique rudimentaire… Là aussi, le manque d’argent est flagrant. Tous les chercheurs espèrent qu’une partie des fonds de l’Année polaire servira à rajeunir ces installations et à en construire de nouvelles, capables de rivaliser avec les stations du reste du monde. Le Centre d’études nordiques a demandé 3,5 millions de dollars à la Fondation canadienne pour l’innovation afin de rénover et d’équiper huit stations de recherche situées entre Radisson, près de la baie James, et l’île Ward Hunt, à la limite nord des terres émergées. Le réseau Qaujisarvik (station de recherche, en inuktitut), formé de près de 90 stations réparties sur 30º de latitude, permettrait, s’il voit le jour, de mieux analyser l’effet des changements climatiques selon la latitude. Il serait le plus vaste réseau de mesures environnementales de tout l’Arctique. Car pendant que le Canada boudait l’Arctique, d’autres l’ont gardé dans leur collimateur: à Barrow, village de 5 000 habitants dans l’extrême nord de l’Alaska, le gouvernement américain vient d’injecter 35 millions de dollars pour rénover ses laboratoires, en pleine zone d’exploration pétrolière. L’Europe compte une dizaine de stations de recherche dans l’Arctique. Le village de Ny-Ålesund, dans l’archipel norvégien de Svalbard, par 79º de latitude Nord, héberge environ 150 chercheurs dans le plus vaste complexe scientifique de l’Arctique. Huit pays (l’Allemagne, la France, l’Angleterre, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud, la Chine et la Norvège) y disposent de laboratoires bien équipés et opérationnels toute l’année, contrairement aux installations canadiennes.Même en mer, les efforts du Canada sont loin d’être proportionnels à l’étendue de son territoire. L’Amundsen doit se limiter à l’exploration côtière, car il n’est pas assez puissant pour affronter la pleine mer! Deux autres brise-glaces, le Louis S. St-Laurent et le Sir Wilfrid Laurier, accueillent des scientifiques à l’occasion. Mais c’est peu à côté des navires étrangers (cinq russes, trois américains, un allemand, un suédois, un chinois, un coréen) qui sillonnent régulièrement l’Arctique. L’hiver, plusieurs d’entre eux explorent aussi l’Antarctique, pendant que l’Amundsen, lui, déglace bêtement le Saguenay… L’autre point noir, c’est la relève. Alors que la plupart des spécialistes du Nord arrivent à la retraite, les nouvelles têtes sont rares. On manque de chercheurs en taxinomie, en économie, en droit, en océanographie physique… «L’Arctique intéresse beaucoup les jeunes, mais on n’a pas de postes pour eux», dit Yves Bégin. Dans leur rapport de 2000, les organismes subventionnaires recommandaient la création de 24 chaires de recherche sur l’Arctique dans les universités canadiennes. Trois seulement ont vu le jour. «Avec le développement du Nord, de nouvelles questions surgissent, comme celle des pêcheries émergentes ou de l’invasion des eaux par des organismes vivant normalement plus au sud, mais nous n’avons pas plus de gens pour y répondre», regrette Marty Bergmann, qui dirige la soixantaine d’employés en sciences arctiques du ministère des Pêches et des Océans du Canada. «Il faudrait au moins 1 500 fonctionnaires pour l’Arctique dans ce ministère, compte tenu des enjeux», croit Louis Fortier. De nouveaux acteurs prennent peu à peu leur place: les habitants du Nord eux-mêmes, qui ne veulent plus se contenter du rôle d’observateurs impuissants qu’on leur a longtemps assigné. Signe des temps, toute recherche menée dans les trois territoires doit d’abord être approuvée par les autorités locales. La plupart des travaux comportent des échanges de connaissances entre les communautés inuites et les scientifiques. Trois décideurs autochtones siègent au conseil d’administration d’ArcticNet. Avec la grande tournée médicale de l’Amundsen, un premier pas a été franchi. «On ne doit plus faire de la recherche sur les Inuits, mais avec les Inuits, car nous avons beaucoup à apprendre d’eux», dit le Dr Éric Dewailly, de l’Institut national de santé publique du Québec, qui coordonne le plus important groupe de recherche en santé dans l’Arctique. «Tant que les études sur le Nord seront faites par des gens du Sud, on passera à côté de quelque chose.» Mais la manière traditionnelle de faire de la recherche au sud (avec des étudiants ou des spécialistes diplômés) ne peut pas être transférée telle quelle au nord, où il n’existe pas d’université et où ce sont surtout les anciens qui détiennent la connaissance. Les rares diplômés originaires de l’Arctique sont très convoités, et peu enclins à la recherche universitaire. «Ce qu’il nous faut aujourd’hui, c’est une véritable politique nationale de recherche sur l’Arctique et de développement de cette région», dit Jean-Marie Beaulieu, directeur scientifique de la Commission canadienne des affaires polaires.

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Le régime anticancer Santé et Science

Le régime anticancer

Le biochimiste Richard Béliveau fournit la preuve scientifique que certains aliments protègent contre le cancer. Attention, précise-t-il: manger mieux aide à prévenir, mais ne peut guérir.

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Ils sont fous, ces ingénieurs!

La planète se réchauffe. Pour la sauver, des mesures comme le protocole de Kyoto seront aussi efficaces qu’un glaçon dans un océan. Dans 20, 50 ou 100 ans, on n’aura plus le choix: il faudra sortir l’artillerie lourde et, grâce à la « macro-ingénierie », corriger le climat. Voilà, en substance, la thèse que défendent quelques ingénieurs à l’imagination surchauffée, qui proposent des technologies révolutionnaires – voire délirantes – pour contrer l’effet de serre.Ces apprentis sorciers font frémir la plupart des scientifiques, qui jugent leurs solutions au mieux simplistes et inefficaces, au pis très dangereuses et de toute façon trop coûteuses. Ceux qui les défendent passent pour des utopistes givrés ou des conspirateurs à la solde des géants du pétrole, qui tentent de semer l’idée qu’économiser l’énergie ou réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) ne sert à rien.Quelles que soient leurs motivations, leurs idées politiquement incorrectes ne sont pas toutes dénuées d’intérêt. En janvier 2004, trois établissements très sérieux, l’Université de Cambridge, le Centre Tyndall de recherche sur le changement climatique, de Grande-Bretagne, et le Massachusetts Institute of Technology, près de Boston, organisaient une conférence pour « définir des approches de macro-ingénierie, en débattre et les évaluer […], sans a priori et en dehors de toute considération politique ». Car une fois passées au crible de la rationalité, ces idées folles pourraient déboucher sur des solutions passablement plus modestes, mais valables. Face à l’inconnu, dit-on à Cambridge, il serait sage de ne pas écarter d’emblée des technologies qui pourraient s’avérer utiles dans quelques décennies. Une sorte d’assurance vie contre le chaos climatique…Regeler l’ArctiqueLes GES entraîneront une hausse des températures moyennes à l’échelle de la planète, mais en Europe on s’attend plutôt à une baisse due à des changements dans les courants atlantiques. Le continent jouit des effets du Gulf Stream, qui transporte l’eau chaude des Antilles jusqu’en mer de Norvège. Là, les eaux, plus salées que la normale en raison de l’évaporation causée par la chaleur, deviennent assez froides pour couler vers le fond. Elles forment alors le courant d’eaux profondes de l’Atlantique Nord (NADW, en anglais), qui s’écoule vers l’Équateur et, en se réchauffant, remonte à la surface. La boucle est ainsi bouclée. Avec la fonte de la banquise, on prévoit que l’Atlantique sera de moins en moins salé. Le moteur de cette circulation océanique pourrait par conséquent s’enrayer. On est loin du scénario catastrophe du film Le jour d’après – qui imaginait une chute vertigineuse des températures en quelques jours -, mais des chercheurs britanniques viennent de montrer que le Gulf Stream semble déjà avoir faibli. Si la tendance se maintient, le climat de l’Europe pourrait devenir aussi froid que celui du Canada.Peter Flynn, professeur au Département de génie mécanique de l’Université de l’Alberta, à Edmonton, a évalué sept solutions d’urgence pour réactiver la circulation océanique. La meilleure consisterait, selon lui, à épaissir la couche de glace qui se forme l’hiver dans l’Arctique. À l’automne, 8 000 barges automatiques, mues par des moteurs fonctionnant à l’énergie éolienne, convergeraient vers le Grand Nord. Chacune pomperait de l’eau salée, la ferait refroidir dans des serpentins, version macro-ingénierie du bac à glaçons, avant de la pulvériser au-dessus de la banquise, comme les canons à neige des centres de ski. On pourrait ainsi augmenter l’épaisseur de la glace jusqu’à sept mètres. Au printemps, cette eau froide et salée coulerait directement au fond de l’océan pour alimenter le NADW, réactiver le Gulf Stream… et sauver les palmiers anglais. Coût estimé de l’opération: 50 milliards de dollars.Pétrifier le gaz carboniqueJusqu’au 19e siècle, la concentration de CO2 dans l’atmosphère atteignait 280 parties par million (ppm); elle dépasse maintenant 380 ppm. Moins d’une livre dans une tonne d’air, c’est tout de même très peu, 200 000 fois moins que dans l’atmosphère de Vénus, par exemple. L’explication tient en partie à la géologie. Sur la Terre, le carbone est piégé par la végétation, mais surtout par les roches. Au cours des ères géologiques, le CO2, dissous dans l’eau des précipitations, a réagi chimiquement avec des silicates, qui représentent 95% de l’écorce terrestre, pour former des sédiments calcaires.Alors, pourquoi ne pas éponger le surplus de CO2 avec des pierres? Olaf Schuiling, géologue à l’Institut des sciences de la Terre de l’Université d’Utrecht, aux Pays-Bas, veut épandre sur le sol une mince couche de poudre d’olivine, roche qui fixe le CO2 beaucoup plus rapidement que les autres silicates. Dans les régions qui souffrent encore des pluies acides, comme l’Europe de l’Est, le processus aurait l’avantage de neutraliser les sols, remplaçant ainsi avantageusement la chaux. Klaus Lackner, géophysicien à l’Université Columbia, à New York, songe plutôt à « planter » un peu partout des « arbres » de pierre, faits de silicate de magnésium. Georges Beaudouin, professeur de géologie à l’Université Laval, propose quant à lui d’utiliser les résidus de l’exploitation de l’amiante, constitués de roches semblables à l’olivine, pour piéger le CO2 (voir « Le grand recyclage », géographica, automne 2005).Doper les nuagesEn bloquant les rayons du soleil, les nuages tendent à refroidir la planète. Il y a quelques années, le père de la bombe H, Ed Teller, ne proposait rien de moins que d’obscurcir les nuages avec de la poussière d’aluminium et de soufre pour rafraîchir l’atmosphère – ce physicien américain avait des idées tellement barjos qu’il inspira, dit-on, le personnage du Dr Folamour, du film de Stanley Kubrick. Depuis, d’autres professeurs Nimbus cherchent une manière moins « sale » d’exploiter l’effet Twomey, par lequel de fines particules présentes dans l’air peuvent accroître l’albédo des nuages, c’est-à-dire leur capacité de réfléchir la lumière du soleil.En 1990, John Latham, du Centre national de recherche atmosphérique, à Boulder, au Colorado, suggère de doper les stratocumulus, qui recouvrent le tiers des océans, en vaporisant de fines gouttelettes d’eau salée à 20 m au-dessus de la surface de l’océan pour favoriser l’évaporation. Le sel présent dans l’eau permettrait d’augmenter l’albédo des nuages, sans obscurcir le ciel au-dessus des terres ni engendrer de pollution. Stephen Salter, professeur émérite de conception technique à l’Université d’Édimbourg, en Écosse, a esquissé les plans d’un engin capable d’accomplir cette prouesse: une sorte de catamaran programmé pour faire des allers-retours perpendiculairement aux vents dominants et sur lequel seraient installées des turbines géantes capables de pulvériser l’eau en utilisant la force éolienne. Une flotte de quelques centaines de ces bateaux pourrait garder la Terre au frais, même si le taux de CO2 dans l’air devait doubler, croit l’ingénieur. Stephen Salter n’en est pas à son premier coup d’éclat. Dans les années 1970, il a été l’auteur d’une autre invention assez délirante – une sorte de batteur à oeufs flottant, baptisé « canard de Salter » – pour exploiter l’énergie de la houle, idée qui fait très lentement son chemin… (Voir « Capteurs de vagues », Écran radar, juill. 2006.) Coût: 115 millions de dollars pour finaliser les recherches et construire un prototype du catamaran.Filtrer l’airRien de tel que les filtres d’une hotte pour absorber les vapeurs de cuisson. On appuie sur le bouton, et pfft, fini les odeurs de graillon.L’ingénieur David Keith, du Département de génie chimique et pétrolier de l’Université de Calgary, propose de se débarrasser du CO2 contenu dans l’air de la même façon! Il a inventé un « laveur de CO2 »: l’air est aspiré par un ventilateur et mis en contact avec de la vapeur de soude caustique constamment recyclée. Le CO2 est neutralisé par la soude et transformé en bicarbonate de sodium (connu familièrement sous le nom de « petite vache »). David Keith a déjà construit un prototype de 5 m de haut dans son laboratoire. Des centaines de laveurs de 120 m pourraient assainir la planète. Klaus Lackner, géophysicien à l’Université Columbia, défend un concept similaire: selon cet ancien chercheur du Laboratoire national de Los Alamos (où fut inventée la bombe atomique), des centaines de kilomètres carrés de collecteurs remplis de chaux ou de soude permettraient de pomper le CO2 excédentaire. De beaux paysages en perspective…Fertiliser les océansChaque année, les algues et le phytoplancton absorbent environ 70 milliards de tonnes de CO2 par photosynthèse, plus que la végétation terrestre (60 milliards de tonnes). C’est près de 100 fois les émissions canadiennes de GES… Or, le Pacifique Sud n’abrite quasiment pas de phytoplancton, parce que, semble-t-il, l’eau n’y est pas assez riche en fer.Dès les années 1980, le biologiste californien John Martin propose donc de fertiliser le Pacifique Sud avec du fer pour stimuler le plancton et combattre l’effet de serre. À la fin des années 1990, plusieurs tests montrent que larguer de la poudre de fer permet effectivement de faire proliférer algues et plancton. En 2001, l’idée semble tellement prometteuse, en dépit des risques énormes de catastrophe écologique, qu’un ingénieur américain, Michael Markels, crée la société GreenSea Venture pour épandre des tonnes de fer, puis vendre des crédits de CO2 aux entreprises qui en auraient besoin. Selon lui, en un mois, on pourrait fertiliser une surface de 13 000 km2 et piéger de 100 000 à 200 000 tonnes de CO2. Mais les résultats de campagnes océanographiques menées en 2002 par des chercheurs américains, puis en 2004 par des Européens, ont abouti à des résultats nettement moins spectaculaires: aux dernières nouvelles, le plancton dopé ne pomperait pas assez de CO2 pour justifier le déploiement d’un tel arsenal. En mourant, il entraînerait une partie infime du carbone vers le fond des océans et le reste remonterait dans l’atmosphère. Un coup d’épée dans l’eau!Abriter la Terre sous un parasolOn cuit au soleil? Pas de problème, abritons-nous sous un parasol!Collègue et ami du regretté Ed Teller, Lowell Wood ferait un bon modèle pour un remake du Dr Folamour. Ce physicien américain du Laboratoire national Lawrence Livermore propose d’installer un filtre géant entre le Soleil et la Terre, au point où les forces de gravitation des deux astres s’annulent, soit à 1,5 million de kilomètres du plancher des vaches. Dévier 1% du rayonnement solaire stabiliserait le climat, croit Lowell Wood. Pour cela, il faudrait tout de même un filtre de plusieurs milliers de kilomètres carrés de surface. Coût: astronomique…Peindre la terre en blancQuand le soleil plombe, on se sent beaucoup mieux sur une plage de sable blanc que sur le bitume, car l’albédo des surfaces claires est plus élevé que celui des surfaces sombres. Robert Hamwey, du Centre d’études économiques et écologiques de Genève, croit qu’il est possible de compenser une partie du réchauffement climatique en modifiant l’albédo de la planète. Pour cela, il faudrait blanchir les bâtiments et les routes, par exemple en les recouvrant de dioxyde de titane (minéral dont on se sert dans la fabrication de peinture blanche et de crèmes solaires) ou en utilisant du ciment blanc. On pourrait aussi augmenter l’albédo des terres cultivées ou des prairies avec des plantes au feuillage clair, telles que des phalangères (plantes araignées) ou des laîches. D’après les calculs de Robert Hamwey, on pourrait ainsi compenser le tiers de la hausse moyenne des températures, ce qui nous donnerait 25 ans de répit pour rendre plus efficaces les stratégies actuelles de lutte contre les changements climatiques ou pour en inventer de nouvelles. Une idée… éblouissante?

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Sida : l’arme des Indiennes

Au cours des 12 prochains mois, des centaines de femmes de Pune, en Inde, devront faire l’amour deux fois par semaine. Minimum. Elles s’y sont engagées par écrit, en signant le formulaire de consentement à un protocole de recherche médicale. Elles auront donc des relations sexuelles au nom de la science. Elles testeront la sûreté de microbicides qui, si on se fie à leurs effets sur des singes, pourraient enrayer la transmission du virus du sida.Dans cette ville de quatre millions d’habitants, à 150 km au sud-est de Bombay, une nouvelle bataille contre le virus de l’immunodéficience humaine (VIH) est en train de se jouer. Smita Joshi, agente de recherche de l’Institut national de recherche sur le sida (NARI), voit dans les microbicides la solution toute désignée pour contrôler la propagation du virus. « Les préservatifs, masculins et féminins, rebutent bien des gens, dit-elle. Et la mise au point d’un vaccin contre le sida n’est pas pour demain. »Comme leur nom l’indique, les microbicides s’attaquent aux microbes, ces micro-organismes pathogènes dont le VIH et les autres virus font partie. Leur fonctionnement est simple et varie d’un microbicide à l’autre. Certains augmentent l’acidité naturelle du vagin et en font un milieu où le virus du sida ne peut survivre; d’autres imperméabilisent les cellules de la paroi vaginale, empêchant ainsi que le virus ne les pénètre.Dans la lutte contre le sida en Inde, tous les espoirs sont encore permis. L’Organisation mondiale de la santé y estime le nombre de porteurs du VIH à 4,2 millions, soit moins de 1% de la population adulte. En comparaison, au Botswana ou au Zimbabwe, plus du tiers des adultes sont séropositifs ou sidéens. Jusqu’à présent, le pays des maharajahs a donc été relativement épargné par l’épidémie. « En fait, le sida était déjà présent en Inde à la fin des années 1980, dit Dominique De Santis, porte-parole de l’ONUSIDA. Mais il est demeuré le fait des utilisateurs de drogues injectables et des travailleurs du sexe. En ce moment, la maladie se répand dans la population en général. »Bref, il y a péril en la demeure. « Nous sommes assis sur une bombe », s’inquiète Vivek Srivastava, directeur, à Delhi, du Program for Appropriate Technology in Health (PATH), organisme international dont la mission est d’améliorer l’état de santé des populations pauvres. Si les scientifiques ne parviennent pas à la désamorcer, cette « bombe » fera 25 millions de victimes indiennes d’ici 2010. Comme si tous les Canadiens à l’ouest de la rivière des Outaouais devenaient séropositifs. « Nous devons freiner la propagation de la maladie avant que la vague nous frappe », ajoute-t-il.Alors qu’au Canada environ 75% des séropositifs sont gais, en Inde, à peine 4% seraient des « MSM » (pour males having sex with males), précise Vivek Srivastava. Et 85% des personnes séropositives y ont contracté le virus par contact hétérosexuel. Le PATH s’intéresse donc particulièrement à la situation des femmes, toujours considérées comme inférieures aux hommes en Inde, avec les conséquences que l’on imagine. « Les Indiennes n’ont aucun moyen d’obliger leur partenaire à porter le condom », déplore la féministe Susan Verghis, présidente du YWCA de Bangalore, la cité techno du sud du pays. « Elles sont donc susceptibles d’attraper toutes les infections que leur conjoint rapporte à la maison. »Si les études menées en Inde – et ailleurs dans le monde – sont concluantes, les femmes trouveront dans les microbicides un moyen sûr et surtout très discret de se protéger contre le virus du sida. En effet, ceux-ci étant inodores, incolores et sans saveur, rien ne les oblige à révéler à leurs partenaires qu’elles en font usage. « Les microbicides leur donneront le plein contrôle de leur santé sexuelle », prédit la chercheuse Smita Joshi.Avec ses cinq étages de crépi blanc et son architecture toute en courbes et en rondeurs, l’Hôpital Jehangir, au coeur de Pune, inspire la sérénité. Mais à l’intérieur, les bureaux de l’Institut national de recherche sur le sida, eux, ne paient pas de mine. Dans celui de Smita Joshi, des ventilateurs tentent de lutter contre l’air écrasant: dehors, il fait 46°C. Dans un coin du sous-sol humide de l’hôpital, les chercheurs, dans des laboratoires minuscules aux murs défraîchis, s’affairent sous la lumière blafarde des néons. Seuls les saris aux couleurs vives d’une dizaine d’employées ajoutent une touche de gaieté à cet environnement terne.C’est ici que se déroule l’étude indienne sur le Pro 2000 et le BufferGel, deux microbicides mis au point aux États-Unis, ainsi que sur le Praneem, un produit indien. Après une première phase visant à vérifier la toxicité des produits sur un nombre restreint de femmes (44, dont une seule a souffert de lésions bénignes), celle qui commence ces jours-ci sera effectuée auprès d’un plus grand échantillon et sur une période plus longue: un an au lieu de deux semaines. La troisième phase, où l’on testera l’efficacité des microbicides pour prévenir la transmission du virus, ne commencera pas avant l’automne 2006. Des milliers de femmes y participeront.Le BufferGel et le Pro 2000 sont translucides et ont une texture qui s’apparente à celle d’un gel pour les cheveux. Le Praneem, quant à lui, est un comprimé verdâtre composé d’extraits de neem, grand arbre d’origine indienne dont les feuilles, les fruits et leurs pépins auraient des propriétés antibiotiques. Peu importe lequel de ces trois produits est utilisé, avant chaque relation sexuelle, les femmes doivent le mettre à l’intérieur de leur vagin à l’aide d’un applicateur en plastique.Pour la deuxième phase sur la toxicité, la cohorte est de 100 femmes mariées et de 100 prostituées. Certaines reçoivent les vrais microbicides, les autres, un placebo. « Bien qu’elle porte sur la sûreté des produits, dit Smita Joshi, cette deuxième phase devrait déjà nous donner une idée de leur efficacité. »Si les recherches menées actuellement en Inde et ailleurs donnent les résultats escomptés, c’est peut-être le début de la fin pour le sida. Les microbicides tueraient le virus au contact. Quel que soit le virus. Ils préviendraient donc non seulement la transmission du sida, mais aussi celle d’autres maladies vénériennes, comme la syphilis, la gonorrhée et les infections à chlamydia. Ils pourraient également agir comme spermicides. « Si leur efficacité se vérifie chez l’humain, ce seront des moyens de prévention miracles! » dit Michel G. Bergeron, directeur du Centre de recherche en infectiologie de l’Université Laval. »Des produits permettant aux femmes de se protéger contre le sida! Où peut-on se les procurer? » demande avec enthousiasme Susan Verghis, du YWCA de Bangalore. Patience, dit la chercheuse Smita Joshi: « Les microbicides ne seront certainement pas sur le marché avant 2010. »L’optimisme n’est pas de mise non plus pour la population homosexuelle. Les microbicides ne seraient efficaces que dans un « milieu fermé », comme le vagin. Un produit microbicide ne serait pas utile dans le cas de relations anales, car il pourrait se répandre dans le rectum.Pendant que certaines femmes testent un microbicide qui pourrait leur sauver la vie, d’autres ne reçoivent qu’un placebo les laissant à risque de contracter le VIH. « Faux, rétorque Seema Sahay, chercheuse principale et membre du comité d’éthique de l’Institut national de recherche sur le sida. Parce que nous ne connaissons pas encore l’efficacité réelle des microbicides. » La chercheuse est beaucoup plus préoccupée par le faux sentiment de sécurité que les microbicides peuvent susciter chez les participantes. « C’est pourquoi toutes les femmes et leurs partenaires sont fortement invitées à utiliser le condom lors de chaque relation sexuelle. » Bien entendu, toutes ne le font pas…Heureusement, pourrions-nous ajouter du bout des lèvres. Car si aucun sujet de l’étude n’avait de relations sexuelles à risque, il serait difficile de conclure à l’efficacité des microbicides. « Peut-être », dit Smita Joshi, un rare sourire éclairant son visage sombre, « mais nous aurions au moins la preuve que nos conseils ont porté leurs fruits… »Ce n’est pas la première fois qu’une étude clinique porte sur les microbicides. Depuis une dizaine d’années, des chercheurs tentent de trouver une façon pour les femmes de se protéger du sida. Avec des résultats parfois désastreux: à la fin des années 1990, un produit à l’étude en Afrique de l’Ouest, en Afrique du Sud et en Thaïlande, le nonoxynol-9 – un spermicide déjà sur le marché aux États-Unis et en Chine -, a eu des effets lamentables sur les prostituées qui ont servi de sujets d’expérience. Celles-ci devaient appliquer plusieurs fois par jour ce produit très abrasif. Conséquence: le nonoxynol a fragilisé leur paroi vaginale et créé des lésions microscopiques qui ont facilité la pénétration du VIH dans leur organisme.En ce moment, six études sur des microbicides ont lieu, principalement dans des régions où l’épidémie fait rage et dans des pays où les femmes n’ont pas le pouvoir d’obliger leurs partenaires sexuels à porter un condom. Au cours des trois prochaines années, elles seront 20 000, surtout en Asie et en Afrique, à tester différents microbicides.Le Québec est aussi dans la course. Michel G. Bergeron expérimente depuis quelques mois au Cameroun le produit qu’il a mis au point dans ses laboratoires de Québec. Son microbicide, baptisé « le Condom Invisible », augmente à la fois l’acidité du milieu vaginal et imperméabilise l’intérieur du vagin.Le virus du sida étant de nature fragile, il meurt dès qu’il entre en contact avec un milieu acide. Ce qui a fait dire le plus sérieusement du monde à des chercheurs australiens, il y a quelques mois, que les femmes n’avaient qu’à s’injecter du jus de citron dans le vagin pour se protéger du sida. « Une idée farfelue, estime Michel G. Bergeron. S’attaquer au virus ne suffit pas. Il faut aussi imperméabiliser la paroi vaginale pour empêcher le virus d’entrer en contact avec l’organisme de la femme. » Ce que le citron ne fera jamais. « Depuis les années 1960, poursuit le scientifique québécois, les femmes peuvent prévenir les grossesses, mais pas les maladies transmissibles sexuellement. Il est temps qu’on leur fournisse les moyens de le faire. »

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La forêt comme une arme

L’acteur américain Leonardo DiCaprio et le groupe rock Pink Floyd le sont depuis quelques années. Les boutiques Body Shop aussi. La ville de Newcastle, en Angleterre, est en voie de le devenir, tandis que le Congrès forestier mondial, qui s’est tenu à Québec en septembre 2003, le sera dès le printemps. Et vous, serez-vous un jour carbo-neutre? La « carbo-neutralité » est la toute dernière trouvaille des amants de la nature pour lutter contre le dioxyde de carbone (CO2), une des principales causes du réchauffement de la planète. Leur outil? Les arbres. Des millions d’arbres, qui, pour croître, se nourrissent du CO2 qu’ils captent dans l’atmosphère. Pour obtenir un bilan carbone neutre, il suffit de planter assez d’arbres pour absorber la même quantité de CO2 que l’on émet, par exemple, en conduisant sa voiture. Une entreprise britannique, Future Forests, a flairé la bonne affaire. Elle vend des crédits de carbone. En d’autres termes, ses clients la paient pour qu’elle plante des arbres en leur nom, certificat à l’appui, afin de compenser les émissions de CO2 dont ils sont responsables. Le prix: une vingtaine de dollars l’arbre. D’après les calculs de Future Forests, six arbres suffisent pour neutraliser les émissions annuelles de CO2 d’une voiture de taille moyenne, tandis qu’il en faut huit pour rendre carbo-neutre une résidence familiale de trois chambres à coucher. Bien sûr, rien n’empêche ceux qui n’ont que faire du certificat délivré par Future Forests de planter eux-mêmes leurs arbres. Des sociétés européennes ont compris qu’il est désormais de bon ton d’être carbo-neutre et elles ont repris l’idée pour en faire un outil de marketing très tendance. Lors du lancement de son modèle Demio, en 1998, Mazda s’est engagée auprès des acheteurs britanniques à planter cinq arbres en leur nom, question de compenser le CO2 libéré par la voiture au cours de la première année d’utilisation. L’entreprise de location de véhicules Avis voit vert, elle aussi. En Europe, elle plante pour chacun de ses clients le nombre d’arbres correspondant à la quantité de gaz carbonique que la voiture aura produit pendant la période de location. Ce qui est bon pour Leonardo DiCaprio l’est aussi pour les grands pollueurs. Se fondant sur le principe de la carbo-neutralité, des géants canadiens – dont certaines sociétés pétrolières – se sont découvert une passion dévorante pour les arbres et en plantent à qui mieux mieux, créant ce qu’on appelle des « puits de carbone ». C’est le grand retour à la terre! ATCO Pipelines, BC Hydro, Shell Canada, Ontario Power Generation, Nova Scotia Power, Gulf Canada et Petro-Canada, entre autres, ont fait des arbres leurs alliés dans la lutte contre les gaz à effet de serre. La plupart de ces sociétés se sont associées à la Fondation canadienne de l’arbre pour créer des forêts. En une décennie, la Fondation a repiqué 75 millions de plants au Canada. Assez pour couvrir d’arbres 50 000 hectares. C’est l’île de Montréal au complet. À elle seule, la société Shell Canada a, depuis 2001, reboisé 407 hectares de terres agricoles abandonnées dans la région de Fort Saskatchewan, au nord d’Edmonton. En tout, 445 000 épinettes, peupliers, pins, bouleaux, trembles et érables ont été plantés. Au cours des 80 prochaines années, ils absorberont ensemble 236 000 tonnes de CO2. Mais si l’on considère que, en 2002 seulement, Shell Canada a rejeté 7,2 millions de tonnes d’oxyde de carbone dans l’atmosphère, ces 236 000 tonnes captées en 80 ans ne pèsent pas bien lourd dans la balance. « La plantation d’arbres n’est qu’une des solutions adoptées en vue d’améliorer notre bilan environnemental, précise Ronnie Sadorra, conseiller au Bureau des changements climatiques de Shell. Par exemple, nous générons notre propre électricité grâce à une turbine alimentée avec nos rejets thermiques. Nous évitons ainsi d’acheter celle produite par les centrales au charbon d’Alberta Power. » Les forêts sont considérées comme des puits de carbone depuis la signature du protocole de Kyoto, en 1997. Selon les termes de cette entente internationale, les pays signataires ont jusqu’en 2012 pour ramener leurs émissions de gaz à effet de serre à un niveau inférieur à celui enregistré en 1990. Pour le Canada, cela signifie procéder à une diminution de 240 millions de tonnes par année, l’équivalent de la pollution causée annuellement par 60 millions de voitures! S’il n’y parvient pas, le nombre de tonnes qu’il n’aura pas réussi à supprimer, plus une pénalité de 30%, sera ajouté aux objectifs que lui fixera un éventuel Kyoto 2. Ainsi, s’il lui reste un excédent de 20 millions de tonnes de gaz à effet de serre, il devra en éliminer 26 millions, en plus des nouvelles exigences. Les entreprises devront contribuer, sous peine d’amendes. « Mais sans l’apport des arbres, le Canada ne parviendra jamais à atteindre l’objectif fixé par Kyoto », estime le forestier Fabrice Lantheaume, directeur des produits forestiers à SGS, une entreprise de certification internationale qui a des bureaux à Montréal. La carbo-neutralité fait aussi une percée au Québec. Et avec éclat: on y a organisé la plus importante manifestation carbo-neutre de l’histoire. Rien de moins. En septembre 2003, à Québec, les 5 000 participants au Congrès forestier mondial ont pollué. Beaucoup. Leur transport – par avion, automobile ou autocar – a généré 8 000 tonnes de CO2 en sept jours, soit l’équivalent des émissions de 2 000 voitures… en un an. Or, grâce aux 13 600 arbres qu’elle plantera ce printemps dans l’est de l’Ontario, la Fondation canadienne de l’arbre « neutralisera » le tout. « Bien des gens voient les arbres comme une source de deux-par-quatre , dit Jeffrey Monty, président de l’organisme. Pour nous, ce sont des machines à air pur. » Le principe de la séquestration du carbone est simple. Les arbres absorbent ou « inspirent » du CO2 et en conservent le carbone, qui entre dans la composition du bois. Ils rejettent ou « expirent » ensuite l’oxygène. « Plus les arbres capteront de CO2, moins important sera l’effort que les entreprises devront fournir pour permettre au Canada de respecter l’engagement pris à Kyoto », explique Fabrice Lantheaume. Autrefois vice-président de l’Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN), Fabrice Lantheaume certifie des forêts depuis huit ans. Il inspecte les exploitations forestières des entreprises qui en font la demande afin d’attester qu’elles satisfont aux normes environnementales – FSC, ISO, SFI, etc. (voir « Le bonheur est dans le bois… certifié! », 1er mars 2001) – pour lesquelles elles souhaitent obtenir une certification. Son employeur, SGS, certifie depuis 1999 la quantité de carbone séquestrée par les arbres. La fondation Face (acronyme de Forests Absorbing Carbondioxide Emissions), ONG néerlandaise qui se consacre à la promotion de la gestion durable des forêts, a confié à l’entreprise la certification d’une forêt qu’elle a aménagée en Ouganda en 1994. Une fois la certification obtenue, Face compte vendre aux grandes sociétés pollueuses des crédits de carbone provenant de cette forêt. Un droit de polluer, quoi! « Jusqu’à un certain point, admet Fabrice Lantheaume. Mais jamais les puits de carbone ne neutraliseront la totalité des émissions de gaz à effet de serre d’une entreprise. Il y a des limites au potentiel d’absorption des arbres. » Une Bourse du carbone, fonctionnant sur le même principe qu’un marché où se négocient des actions, est en train de voir le jour à Chicago. Au lieu d’actions, on y échangera des crédits de carbone! Des ONG environnementales comme la fondation Face de même que des entreprises qui auraient réussi à réduire plus que prévu leurs émissions de CO2 pourront y « vendre » leurs surplus. La possibilité que des sociétés aménagent des forêts dans un pays autre que celui où elles polluent a été entérinée en 2001, à Marrakech, après des débats houleux entre les signataires du protocole de Kyoto. Pour les entreprises, le reboisement dans les pays chauds comporte un avantage non négligeable: les forêts y poussent rapidement. Elles ingurgitent donc beaucoup de carbone. Par exemple, une forêt d’eucalyptus croît 20 fois plus rapidement que la forêt boréale québécoise. Elle séquestre donc 20 fois plus de carbone, ce qui signifie 20 fois plus de crédits… Par contre, l’eucalyptus est avide d’eau et il assèche les sols. La validité de ces crédits de carbone divise toutefois l’Amérique et l’Europe, même si les forêts devront être certifiées par des entreprises reconnues par l’ONU, qui se chargera de compiler les données et de tenir un registre officiel. Le Canada, les États-Unis ainsi que l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon y souscrivent, tandis que la plupart des pays d’Europe se montrent sceptiques quant à leur utilité. La Suisse, en particulier, s’inquiète. « Nous avons des réserves sur ces projets d’échange de crédits de carbone à l’échelle internationale, car nous craignons que la quantité de carbone séquestrée ne finisse par être surévaluée », dit Markus Nauser, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage du gouvernement helvétique. Dans son bureau de l’arrondissement de Pointe-Claire, dont la seule fenêtre donne sur un boulevard très fréquenté, Fabrice Lantheaume est à mille lieues des puits de carbone. Rasé de près, la cravate bien nouée, il est aussi très loin de l’image qu’on se fait du forestier. Pourtant, il passe au moins quatre mois par année en plein bois. Pour évaluer la séquestration de carbone d’une forêt, le certificateur observe la composition de celle-ci, la diversité des essences, l’âge des arbres, la limpidité des ruisseaux, etc. Puis, il délimite un échantillon d’un certain nombre d’arbres, mesure le diamètre des troncs et calcule ainsi, par extrapolation, la croissance de la forêt et la quantité de CO2 qu’elle captera. Selon les accords de Marrakech, seule l’augmentation de l’absorption de carbone résultant de gestes concrets faits par l’homme – comme le reboisement ou le réaménagement de terres boisées – entre dans le calcul des crédits. La croissance naturelle des arbres n’est pas prise en compte. « Ce serait beaucoup trop simple! » dit Fabrice Lantheaume. Au Canada, les experts gouvernementaux accueillent plutôt bien l’aménagement des puits de carbone, tout en étant conscients qu’ils ne sont pas une panacée. « Leur rôle dans la lutte contre les gaz à effet de serre ne peut être que temporaire, car la séquestration de carbone par les arbres n’est pas infinie, dit Pierre Bernier, chercheur scientifique au Service canadien des forêts. Une fois que la forêt a fini de croître, elle ne capte presque plus rien. » Et si les arbres peuvent emmagasiner du carbone, ils peuvent aussi en devenir une source importante, d’où la mise en garde de Hank Margolis, professeur de science des écosystèmes à l’Université Laval. « Il suffit qu’une forêt soit détruite par une infestation d’insectes ou par le feu pour que tout le carbone séquestré par les arbres soit soudain rejeté dans l’atmosphère », dit-il. Les organismes québécois et canadiens de défense de l’environnement appuient du bout des lèvres le principe des puits de carbone. « Réduisons d’abord nos émissions polluantes et investissons dans les énergies renouvelables », dit Christine Lucyk, du Fonds mondial pour la nature Canada (WWF Canada). Pour Éric Duchemin, de l’Union québécoise pour la conservation de la nature, les puits de carbone sont intéressants dans la mesure où ils encouragent la reforestation. Mais gare aux excès, dit-il. « Il ne faudrait pas que l’on en vienne à raser des forêts vierges dans le but de capter du carbone en reboisant. » Les industries voudraient s’en remettre à la reforestation tous azimuts pour optimiser la séquestration de carbone qu’elles ne le pourraient pas. « Au Canada, nous estimons que, de 2008 à 2012, les puits de carbone absorberont environ 30 millions de tonnes de CO2 par année, soit 15% de l’effort à déployer pour atteindre nos objectifs fixés par le protocole de Kyoto », précise Michel Girard, du Bureau des changements climatiques du ministère de l’Environnement du Canada. Le reste devra provenir des améliorations technologiques apportées aux usines, de l’utilisation d’énergies propres, comme le vent et le soleil, et des efforts fournis par la population pour réduire sa consommation d’énergie. Quant à l’aménagement de puits de carbone à l’extérieur du pays, le Canada n’a pas l’intention d’y avoir recours. Les entreprises canadiennes qui voudront obtenir des crédits en aménageant des forêts hors frontières se verront imposer des limites. Pas question qu’elles continuent à polluer allégrement ici pendant qu’elles plantent des forêts d’eucalyptus au Chili, par exemple. « Au Canada, les crédits maximaux provenant de programmes d’atténuation des changements climatiques à l’étranger sont limités à six millions de tonnes par année », explique Michel Girard. Fabrice Lantheaume rappelle cependant que les gaz à effet de serre n’ont pas de frontières. « Ce que nous émettons ici peut se retrouver trois jours plus tard sous les tropiques et vice versa, dit le forestier. Ne perdons pas de vue que le réchauffement de la planète est un problème… planétaire. »