Santé et Science

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La forêt comme une arme

L’acteur américain Leonardo DiCaprio et le groupe rock Pink Floyd le sont depuis quelques années. Les boutiques Body Shop aussi. La ville de Newcastle, en Angleterre, est en voie de le devenir, tandis que le Congrès forestier mondial, qui s’est tenu à Québec en septembre 2003, le sera dès le printemps. Et vous, serez-vous un jour carbo-neutre? La « carbo-neutralité » est la toute dernière trouvaille des amants de la nature pour lutter contre le dioxyde de carbone (CO2), une des principales causes du réchauffement de la planète. Leur outil? Les arbres. Des millions d’arbres, qui, pour croître, se nourrissent du CO2 qu’ils captent dans l’atmosphère. Pour obtenir un bilan carbone neutre, il suffit de planter assez d’arbres pour absorber la même quantité de CO2 que l’on émet, par exemple, en conduisant sa voiture. Une entreprise britannique, Future Forests, a flairé la bonne affaire. Elle vend des crédits de carbone. En d’autres termes, ses clients la paient pour qu’elle plante des arbres en leur nom, certificat à l’appui, afin de compenser les émissions de CO2 dont ils sont responsables. Le prix: une vingtaine de dollars l’arbre. D’après les calculs de Future Forests, six arbres suffisent pour neutraliser les émissions annuelles de CO2 d’une voiture de taille moyenne, tandis qu’il en faut huit pour rendre carbo-neutre une résidence familiale de trois chambres à coucher. Bien sûr, rien n’empêche ceux qui n’ont que faire du certificat délivré par Future Forests de planter eux-mêmes leurs arbres. Des sociétés européennes ont compris qu’il est désormais de bon ton d’être carbo-neutre et elles ont repris l’idée pour en faire un outil de marketing très tendance. Lors du lancement de son modèle Demio, en 1998, Mazda s’est engagée auprès des acheteurs britanniques à planter cinq arbres en leur nom, question de compenser le CO2 libéré par la voiture au cours de la première année d’utilisation. L’entreprise de location de véhicules Avis voit vert, elle aussi. En Europe, elle plante pour chacun de ses clients le nombre d’arbres correspondant à la quantité de gaz carbonique que la voiture aura produit pendant la période de location. Ce qui est bon pour Leonardo DiCaprio l’est aussi pour les grands pollueurs. Se fondant sur le principe de la carbo-neutralité, des géants canadiens – dont certaines sociétés pétrolières – se sont découvert une passion dévorante pour les arbres et en plantent à qui mieux mieux, créant ce qu’on appelle des « puits de carbone ». C’est le grand retour à la terre! ATCO Pipelines, BC Hydro, Shell Canada, Ontario Power Generation, Nova Scotia Power, Gulf Canada et Petro-Canada, entre autres, ont fait des arbres leurs alliés dans la lutte contre les gaz à effet de serre. La plupart de ces sociétés se sont associées à la Fondation canadienne de l’arbre pour créer des forêts. En une décennie, la Fondation a repiqué 75 millions de plants au Canada. Assez pour couvrir d’arbres 50 000 hectares. C’est l’île de Montréal au complet. À elle seule, la société Shell Canada a, depuis 2001, reboisé 407 hectares de terres agricoles abandonnées dans la région de Fort Saskatchewan, au nord d’Edmonton. En tout, 445 000 épinettes, peupliers, pins, bouleaux, trembles et érables ont été plantés. Au cours des 80 prochaines années, ils absorberont ensemble 236 000 tonnes de CO2. Mais si l’on considère que, en 2002 seulement, Shell Canada a rejeté 7,2 millions de tonnes d’oxyde de carbone dans l’atmosphère, ces 236 000 tonnes captées en 80 ans ne pèsent pas bien lourd dans la balance. « La plantation d’arbres n’est qu’une des solutions adoptées en vue d’améliorer notre bilan environnemental, précise Ronnie Sadorra, conseiller au Bureau des changements climatiques de Shell. Par exemple, nous générons notre propre électricité grâce à une turbine alimentée avec nos rejets thermiques. Nous évitons ainsi d’acheter celle produite par les centrales au charbon d’Alberta Power. » Les forêts sont considérées comme des puits de carbone depuis la signature du protocole de Kyoto, en 1997. Selon les termes de cette entente internationale, les pays signataires ont jusqu’en 2012 pour ramener leurs émissions de gaz à effet de serre à un niveau inférieur à celui enregistré en 1990. Pour le Canada, cela signifie procéder à une diminution de 240 millions de tonnes par année, l’équivalent de la pollution causée annuellement par 60 millions de voitures! S’il n’y parvient pas, le nombre de tonnes qu’il n’aura pas réussi à supprimer, plus une pénalité de 30%, sera ajouté aux objectifs que lui fixera un éventuel Kyoto 2. Ainsi, s’il lui reste un excédent de 20 millions de tonnes de gaz à effet de serre, il devra en éliminer 26 millions, en plus des nouvelles exigences. Les entreprises devront contribuer, sous peine d’amendes. « Mais sans l’apport des arbres, le Canada ne parviendra jamais à atteindre l’objectif fixé par Kyoto », estime le forestier Fabrice Lantheaume, directeur des produits forestiers à SGS, une entreprise de certification internationale qui a des bureaux à Montréal. La carbo-neutralité fait aussi une percée au Québec. Et avec éclat: on y a organisé la plus importante manifestation carbo-neutre de l’histoire. Rien de moins. En septembre 2003, à Québec, les 5 000 participants au Congrès forestier mondial ont pollué. Beaucoup. Leur transport – par avion, automobile ou autocar – a généré 8 000 tonnes de CO2 en sept jours, soit l’équivalent des émissions de 2 000 voitures… en un an. Or, grâce aux 13 600 arbres qu’elle plantera ce printemps dans l’est de l’Ontario, la Fondation canadienne de l’arbre « neutralisera » le tout. « Bien des gens voient les arbres comme une source de deux-par-quatre , dit Jeffrey Monty, président de l’organisme. Pour nous, ce sont des machines à air pur. » Le principe de la séquestration du carbone est simple. Les arbres absorbent ou « inspirent » du CO2 et en conservent le carbone, qui entre dans la composition du bois. Ils rejettent ou « expirent » ensuite l’oxygène. « Plus les arbres capteront de CO2, moins important sera l’effort que les entreprises devront fournir pour permettre au Canada de respecter l’engagement pris à Kyoto », explique Fabrice Lantheaume. Autrefois vice-président de l’Union québécoise pour la conservation de la nature (UQCN), Fabrice Lantheaume certifie des forêts depuis huit ans. Il inspecte les exploitations forestières des entreprises qui en font la demande afin d’attester qu’elles satisfont aux normes environnementales – FSC, ISO, SFI, etc. (voir « Le bonheur est dans le bois… certifié! », 1er mars 2001) – pour lesquelles elles souhaitent obtenir une certification. Son employeur, SGS, certifie depuis 1999 la quantité de carbone séquestrée par les arbres. La fondation Face (acronyme de Forests Absorbing Carbondioxide Emissions), ONG néerlandaise qui se consacre à la promotion de la gestion durable des forêts, a confié à l’entreprise la certification d’une forêt qu’elle a aménagée en Ouganda en 1994. Une fois la certification obtenue, Face compte vendre aux grandes sociétés pollueuses des crédits de carbone provenant de cette forêt. Un droit de polluer, quoi! « Jusqu’à un certain point, admet Fabrice Lantheaume. Mais jamais les puits de carbone ne neutraliseront la totalité des émissions de gaz à effet de serre d’une entreprise. Il y a des limites au potentiel d’absorption des arbres. » Une Bourse du carbone, fonctionnant sur le même principe qu’un marché où se négocient des actions, est en train de voir le jour à Chicago. Au lieu d’actions, on y échangera des crédits de carbone! Des ONG environnementales comme la fondation Face de même que des entreprises qui auraient réussi à réduire plus que prévu leurs émissions de CO2 pourront y « vendre » leurs surplus. La possibilité que des sociétés aménagent des forêts dans un pays autre que celui où elles polluent a été entérinée en 2001, à Marrakech, après des débats houleux entre les signataires du protocole de Kyoto. Pour les entreprises, le reboisement dans les pays chauds comporte un avantage non négligeable: les forêts y poussent rapidement. Elles ingurgitent donc beaucoup de carbone. Par exemple, une forêt d’eucalyptus croît 20 fois plus rapidement que la forêt boréale québécoise. Elle séquestre donc 20 fois plus de carbone, ce qui signifie 20 fois plus de crédits… Par contre, l’eucalyptus est avide d’eau et il assèche les sols. La validité de ces crédits de carbone divise toutefois l’Amérique et l’Europe, même si les forêts devront être certifiées par des entreprises reconnues par l’ONU, qui se chargera de compiler les données et de tenir un registre officiel. Le Canada, les États-Unis ainsi que l’Australie, la Nouvelle-Zélande et le Japon y souscrivent, tandis que la plupart des pays d’Europe se montrent sceptiques quant à leur utilité. La Suisse, en particulier, s’inquiète. « Nous avons des réserves sur ces projets d’échange de crédits de carbone à l’échelle internationale, car nous craignons que la quantité de carbone séquestrée ne finisse par être surévaluée », dit Markus Nauser, collaborateur scientifique à l’Office fédéral de l’environnement, des forêts et du paysage du gouvernement helvétique. Dans son bureau de l’arrondissement de Pointe-Claire, dont la seule fenêtre donne sur un boulevard très fréquenté, Fabrice Lantheaume est à mille lieues des puits de carbone. Rasé de près, la cravate bien nouée, il est aussi très loin de l’image qu’on se fait du forestier. Pourtant, il passe au moins quatre mois par année en plein bois. Pour évaluer la séquestration de carbone d’une forêt, le certificateur observe la composition de celle-ci, la diversité des essences, l’âge des arbres, la limpidité des ruisseaux, etc. Puis, il délimite un échantillon d’un certain nombre d’arbres, mesure le diamètre des troncs et calcule ainsi, par extrapolation, la croissance de la forêt et la quantité de CO2 qu’elle captera. Selon les accords de Marrakech, seule l’augmentation de l’absorption de carbone résultant de gestes concrets faits par l’homme – comme le reboisement ou le réaménagement de terres boisées – entre dans le calcul des crédits. La croissance naturelle des arbres n’est pas prise en compte. « Ce serait beaucoup trop simple! » dit Fabrice Lantheaume. Au Canada, les experts gouvernementaux accueillent plutôt bien l’aménagement des puits de carbone, tout en étant conscients qu’ils ne sont pas une panacée. « Leur rôle dans la lutte contre les gaz à effet de serre ne peut être que temporaire, car la séquestration de carbone par les arbres n’est pas infinie, dit Pierre Bernier, chercheur scientifique au Service canadien des forêts. Une fois que la forêt a fini de croître, elle ne capte presque plus rien. » Et si les arbres peuvent emmagasiner du carbone, ils peuvent aussi en devenir une source importante, d’où la mise en garde de Hank Margolis, professeur de science des écosystèmes à l’Université Laval. « Il suffit qu’une forêt soit détruite par une infestation d’insectes ou par le feu pour que tout le carbone séquestré par les arbres soit soudain rejeté dans l’atmosphère », dit-il. Les organismes québécois et canadiens de défense de l’environnement appuient du bout des lèvres le principe des puits de carbone. « Réduisons d’abord nos émissions polluantes et investissons dans les énergies renouvelables », dit Christine Lucyk, du Fonds mondial pour la nature Canada (WWF Canada). Pour Éric Duchemin, de l’Union québécoise pour la conservation de la nature, les puits de carbone sont intéressants dans la mesure où ils encouragent la reforestation. Mais gare aux excès, dit-il. « Il ne faudrait pas que l’on en vienne à raser des forêts vierges dans le but de capter du carbone en reboisant. » Les industries voudraient s’en remettre à la reforestation tous azimuts pour optimiser la séquestration de carbone qu’elles ne le pourraient pas. « Au Canada, nous estimons que, de 2008 à 2012, les puits de carbone absorberont environ 30 millions de tonnes de CO2 par année, soit 15% de l’effort à déployer pour atteindre nos objectifs fixés par le protocole de Kyoto », précise Michel Girard, du Bureau des changements climatiques du ministère de l’Environnement du Canada. Le reste devra provenir des améliorations technologiques apportées aux usines, de l’utilisation d’énergies propres, comme le vent et le soleil, et des efforts fournis par la population pour réduire sa consommation d’énergie. Quant à l’aménagement de puits de carbone à l’extérieur du pays, le Canada n’a pas l’intention d’y avoir recours. Les entreprises canadiennes qui voudront obtenir des crédits en aménageant des forêts hors frontières se verront imposer des limites. Pas question qu’elles continuent à polluer allégrement ici pendant qu’elles plantent des forêts d’eucalyptus au Chili, par exemple. « Au Canada, les crédits maximaux provenant de programmes d’atténuation des changements climatiques à l’étranger sont limités à six millions de tonnes par année », explique Michel Girard. Fabrice Lantheaume rappelle cependant que les gaz à effet de serre n’ont pas de frontières. « Ce que nous émettons ici peut se retrouver trois jours plus tard sous les tropiques et vice versa, dit le forestier. Ne perdons pas de vue que le réchauffement de la planète est un problème… planétaire. »

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Les toubibs samedi soir

Les soirs de match, le Dr Douglas Kinnear, 67 ans, quitte l’Hôpital général de Montréal à 18 h 15 et descend la côte Atwater jusqu’au Forum, un sac bourré de fiches médicales au bout de chaque bras. Quelques minutes plus tard, le doyen du Canadien – il a été repêché par Sam Pollock en 1962 – rend ses dernières décisions: le numéro 14 jouera mais le 6 ne quittera pas le banc. L’entraîneur Jacques Demers peut alors finaliser son plan de match. Content, le chef de l’équipe médicale du Canadien s’offre deux hot dogs au chou.Au moment de la mise en jeu, l’ambulance stationnée dans le garage du Forum est prête à foncer; une chambre a été réservée à l’Hôpital général de Montréal ainsi qu’un lit au centre de traumatisme, et le Dr Kinnear est à son poste derrière le filet de Roy. Prêt à intervenir au premier signal de Gaétan Lefebvre, le soigneur du Canadien.Au Colisée de Québec, le Dr Pierre Beauchemin, 47 ans, un omnipraticien diplômé en médecine sportive, chef de l’équipe médicale des Nordiques depuis 13 ans, officie derrière le banc des joueurs. «En 15 secondes, je peux être auprès du blessé.»Les joueurs l’appellent «doc» et, comme leurs confrères de Montréal avec le Dr Kinnear, ils lui réclament souvent l’impossible. «La spécialité du Dr Beauchemin, explique Stéphane Fiset, gardien de but des Nordiques, c’est les petits miracles.»Et pas juste durant les matchs. Les médecins d’équipe sont de garde 24 heures sur 24, 365 jours par année. «Les patients de ma clinique sont habitués, dit le médecin des Nordiques. À tout moment, des joueurs peuvent débarquer.» Ils arrivent en taxi, directement du Colisée, en tenue de hockey de la tête aux pieds – mais en souliers.La plupart du temps, il suffit de quelques points de suture et hop! retour à l’exercice ou au camp d’entraînement. «Quand ils prennent l’avion, je me sens soulagé, confie le médecin. Ils peuvent encore m’appeler du haut des airs, mais c’est moins accaparant.»Comme son confrère du Forum, Pierre Beauchemin est un maniaque de hockey. «Un moyen malade!» admet-il en riant. Avant la naissance des Nordiques en 1972, il assistait à tous les matchs des Remparts de Québec. Depuis, il n’a jamais manqué une partie des Nordiques. C’est un partisan fougueux et un supporter bruyant. «Je l’ai vu heureux les soirs de victoire et malheureux après une défaite. Il prend ça autant à coeur que les joueurs ou l’entraîneur», dit Michel Bergeron, journaliste sportif et ex-entraîneur des Nordiques.Beauchemin joue lui-même au hockey, deux ou trois soirs par semaine, 12 mois par année, dans une «ligue de garage» portant ses initiales, les «PB» de Cap-Rouge. Le plus drôle, c’est qu’il est nul. Pourri. «Ma seule chance d’entrer dans la Ligue nationale, c’était comme médecin!» admet-il en riant. «Un vrai plombier: beaucoup d’ardeur mais aucun talent», dit Marie-Josée Beauchemin, qui aime le hockey autant que son mari.«Je suis un drogué de sport; ça m’aide à comprendre les joueurs», répond le principal intéressé. En plus de chausser des patins, il court ses huit kilomètres trois fois par semaine, bouclant ses marathons en 180 minutes.Comme lui, Douglas Kinnear a grandi à Québec, où son père tenait une pharmacie rue Cartier. Et comme tous les petits gars, il jouait au hockey, arborant fièrement le chandail de ses idoles: les As de Québec, avec lesquels Jean Béliveau, un de ses grands amis, a fait ses débuts. Talentueux, le doc? «J’étais un joueur moyen», dit-il, avant d’ajouter en soupirant: «Ben ben moyen.»Médecin du Canadien depuis 30 ans, le Dr Kinnear est aussi gastro-entérologue à l’Hôpital général de Montréal et professeur à la faculté de médecine de l’Université McGill où il fut vicedoyen. Tous les samedis matin, après sa ronde à l’hôpital, il descend au Forum assister à l’entraînement, jaser avec les joueurs, examiner quelques genoux.Pendant la saison régulière, les médecins d’équipe soignent les joueurs de leur club comme ceux de l’équipe invitée, mais lors des séries éliminatoires chaque équipe veut son médecin sur les lieux, ce qui perturbe affreusement l’horaire du Dr Kinnear, qui doit sacrifier ses vacances sous les tropiques…«En 30 ans, j’ai été associé à une douzaine de coupes Stanley. J’ai soigné les plus grandes étoiles de la Ligue nationale: Maurice Richard a pris sa retraite comme j’arrivais mais j’ai connu Gordie Howe, Bobby Orr, Wayne Gretzky», raconte-t-il, avec un regard pétillant.Tout a commencé en 1962, alors qu’il accepte de remplacer un confrère malade, le Dr Ian Milne, médecin des Glorieux. L’emploi temporaire est devenu permanent. Il se rappelle un soir, à ses débuts, où le Canadien affrontait les Rangers: «Dick Hatfield avait la rondelle», raconte-t-il 30 ans plus tard avec la précision d’un commentateur sportif. «Lou Fontinato, notre défenseur, a foncé sur lui tête baissée mais au dernier moment Hatfield s’est déplacé, et Fontinato a chargé dans la bande. J’ai sauté sur la glace du Forum pour la première fois de ma vie. Je me souviens encore des 17 000 spectateurs soudain silencieux. Fontinato était paralysé de la tête aux pieds.»Diagnostic: fracture et dislocation de la colonne. Le Dr Kinnear empoigne la tête du joueur et la maintient immobile jusqu’à leur arrivée à l’Hôpital général de Montréal où, à l’aide de tiges de métal insérées dans le crâne, on réduit la fracture sous traction, et Fontinato recouvre l’usage de ses membres. «Ce soir-là, le Dr Kinnear a sauvé la vie de Fontinato», confie le Dr David Mulder, chirurgien en chef de l’hôpital et membre de l’équipe médicale du Canadien. «Mais la carrière de Lou était finie», conclut tristement le Dr Kinnear.En fin de saison, l’an dernier, alors que Michel Goulet heurtait violemment la bande tête première, le médecin du Canadien a pensé à Fontinato. Goulet n’était pas paralysé mais inconscient, et il ne respirait plus.Entre ces deux accidents, il y a eu des centaines de joueurs à remettre sur leurs patins. Parmi eux, Serge Savard, aujourd’hui directeur général du Canadien. «J’étais là quand Bobby Baun, des Maple Leafs de Toronto, lui est rentré dedans», raconte Douglas Kinnear. «Serge avait subi une grave fracture à une jambe la saison précédente et la même jambe était blessée. On a dû procéder à une greffe osseuse, mais un an et demi plus tard Savard était de retour.»Les interventions ne sont pas toujours aussi spectaculaires. Un soir, Claude Larose s’est écroulé au beau milieu de la patinoire. À l’arrivée du Dr Kinnear, il était déjà bleu. Quelques secondes plus tard, le joueur était debout sur ses lames. «J’ai simplement retiré la grosse chique de gomme qui obstruait ses voies respiratoires…» explique son sauveur.Les médecins d’équipe ne sont pas seulement des urgentologues d’aréna. La veille de notre rencontre, le Dr Beauchemin avait donné une conférence sur les MTS aux Nordiques. Quelques jours plus tard, le camp d’entraînement débutait. «Pour l’équipe médicale, c’est la série éliminatoire. En saison, nous sommes responsables de 25 joueurs. Avec un risque de blessure évalué à environ 30%, ça donne autour de sept gars amochés. Le camp, c’est 75 joueurs d’un coup. Lorsque le nombre de joueurs retombe à 25, nous poussons tous un grand soupir de soulagement.»Ils sont consultés lors du recrutement, du repêchage et des renouvellements de contrats. «Il faut que la viande soit bonne, résume en riant le Dr Beauchemin. Mais le verdict médical est bien relatif. J’ai vu des gars patiner magnifiquement avec un genou instable alors que d’autres, parfaitement en forme, ne donnaient pas leur plein rendement. Ce que le joueur a dans les tripes compte beaucoup.»En saison, le médecin des Nordiques comme celui du Canadien soigne aussi les peines d’amour, les défaites et les éruptions cutanées. «Quand j’étais découragé, quand je me demandais si j’étais encore capable, j’allais jaser avec le Dr Kinnear», se rappelle Jean Béliveau.Aujourd’hui encore, le «doc» soigne les Béliveau, Dickie Moore, Réjean Houle, Yvan Cournoyer. Car les médecins d’équipe héritent non seulement du joueur mais de l’homme et même de sa parenté. «Ils prennent la pression des belles-mères et soignent les otites des enfants», dit le Dr Gaston Paradis, un collègue de Pierre Beauchemin.Mais le plus difficile, c’est d’accompagner un joueur dans cette sorte de deuil que constitue la fin d’une carrière. «Quand le Dr Kinnear m’a annoncé que je devais subir une nouvelle opération au dos, je l’ai regardé droit dans les yeux et j’ai su que c’était terminé», raconte Yvan Cournoyer. André Savard, ancien joueur des Nordiques aujourd’hui adjoint à l’entraîneur, se souvient pour sa part des trois derniers mois de sa carrière, il y a 10 ans. «J’étais blessé au genou. Le Dr Beauchemin savait que j’étais fini mais il m’a laissé revenir au jeu pour que je le découvre moi-même.»«Notre travail consiste à déterminer jusqu’où le joueur peut aller sans s’attirer des complications à long terme, explique le médecin des Nordiques. Les entêtés comme Peter Stastny, il faut presque les attacher. Mais le pire, c’est les joueurs recrues. À leur dernier camp d’entraînement, ils sont prêts à tout. Il faut les protéger contre eux-mêmes.»Les partisans ont un faible pour les durs à cuire. Les médecins aussi. «Mon meilleur client, en 13 ans, ç’a été Dale Hunter, dit le Dr Beauchemin. Il se battait tout le temps, se démenait comme un diable dans les échauffourées. Mais il ne se plaignait jamais. Après le match, il prenait ses sacs de glace…»Le Dr Kinnear, lui, parle de Bob Gainey avec des étoiles dans les yeux. «Quand Bob s’est disloqué l’épaule en série éliminatoire contre les Nordiques, son humérus était complètement sorti, la capsule déchirée. Il aurait dû prendre six semaines de repos, mais deux jours plus tard il était de retour sur la patinoire. Je l’avais averti: l’os pouvait se redéplacer et il risquait alors une chirurgie. Gainey m’a écouté attentivement puis il a dit: « J’ai tout compris, doc. Mais je veux jouer. »»La pression est forte. Chaque minute, chaque seconde compte. «Des points de suture en 40 secondes au lieu de deux minutes, ça peut parfois changer le pointage», dit Pierre Beauchemin.À Québec, où on parle de hockey autant que de météo, tout le monde sait qu’il est le médecin des Nordiques. Depuis qu’il a quitté l’urgence de l’hôpital Enfant-Jésus pour fonder une clinique spécialisée en médecine sportive à quelques minutes du Colisée, les patients affluent. «Ils pensent que je peux faire des miracles. Mais c’est faux. Les joueurs des Nordiques le savent. Pour se venger, ils m’appellent affectueusement « le vet » (le vétérinaire). Je les comprends.» Ce qu’il comprend, c’est que ces gars-là jouent deux fois plus de matchs qu’à l’époque de Maurice Richard. Les saisons n’ont jamais été aussi intenses. Ils ont mal partout, mais ils patinent quand même.De son côté, Douglas Kinnear n’est pas prêt d’oublier l’appendicite de Patrick Roy, l’an dernier, durant les finales de la coupe Stanley. «Le cas était simple. Nous avons retardé l’opération en administrant des antibiotiques. Je savais ce que je faisais et Patrick était content.» Mais en quelques heures il est devenu une célébrité. «L’hôpital a été pris d’assaut; des journalistes me téléphonaient de Chicago, de San Francisco. Des médecins qui n’avaient jamais examiné Patrick ont condamné mon traitement. J’ai dû donner deux conférences de presse devant une centaine de journalistes.»Tout ça ne prouve-t-il pas qu’il est diablement chanceux? «Bof! Je suis le médecin des meilleurs joueurs de hockey de la planète», lance-t-il en haussant les épaules, l’oeil espiègle.LA LIGUE DES MÉDECINSUn bataillon de professionnels veillent sur les machines à compter.«On travaille pour des armées différentes mais on échange quand même de l’information», dit le Dr Pierre Beauchemin, médecin des Nordiques et fondateur de l’Association des médecins de la Ligue nationale de hockey, dont le président est le Dr Douglas Kinnear, médecin du Canadien. À leur congrès annuel, ils sont une soixantaine, représentant tous les clubs de la LNH, à faire le point sur les nouveaux traitements et à élaborer des stratégies de prévention.L’association a établi une liste des meilleurs spécialistes du monde pour chaque centimètre cube de l’anatomie. Tous les « docteurs hockey » savent, par exemple, que le grand manitou de l’aine est à Vancouver, patrie des Canucks, où on utilise l’oxygénothérapie hyperbare pour accélérer la guérison des tissus.Des innovations majeures ont révolutionné la médecine sportive depuis 10 ans. La résonance magnétique permet de raffiner les diagnostics, et grâce à l’arthroscopie les médecins peuvent modifier la structure d’un ménisque en moins de deux, laissant une cicatrice de la taille d’un bleuet. « Mais ce qui a surtout changé, ce sont les joueurs eux-mêmes et leur équipement, dit le Dr Kinnear. Quand j’ai commencé à pratiquer, personne n’avait de casque. Aujourd’hui, un seul joueur de la LNH, MacTavish, refuse d’en porter. Il reste à les convaincre tous d’adopter la visière. Seulement de 20 % à 25 % des joueurs l’utilisent. »Les joueurs sont par ailleurs en meilleure forme que jamais. Un bataillon de spécialistes y veille. Il y a 30 ans, les joueurs arrivaient au camp d’entraînement gras comme des voleurs après trois mois de farniente. « Ils mangeaient un gros steak saignant avant chaque match et se contentaient d’une demi-orange entre les périodes alors qu’ils perdaient de deux à trois kilos en transpirant », rappelle le Dr Kinnear. Aujourd’hui, ils se bourrent d’hydrates de carbone et boivent à petits coups leur bouteille d’eau tout au long de la partie. Et ils partent en vacances avec un programme d’entraînement individualisé et informatisé. Gare à ceux qui trichent: au retour, d’impitoyables machines testent leurs muscles, identifiant rapidement les coupables.« Nous avons fait des pas de géant mais tout n’est pas réglé, affirme le Dr Beauchemin. Le problème de l’heure, c’est le dos. Il faut trouver des solutions. »Depuis peu, l’Association des médecins de la LNH compile des statistiques sur les blessures: lieu, cause, gravité… L’objectif: en réduire le nombre. « Nous serons bientôt en mesure de faire des recommandations d’arbitrage, se réjouit le Dr Beauchemin. Cinq minutes de punition pour un bâton élevé, ce n’est peut-être pas assez. Surtout si on songe que c’est la première cause de blessure. » La prévention débute dans les ligues mineures. Plusieurs enfants sont décédés sur une patinoire. L’un d’eux était le fils d’un employé du Forum. Atterré, le Dr Kinnear a mis au point un cours de premiers soins sur le thème: Que doit on faire en attendant du secours ? L’an dernier, un millier de parents, d’entraîneurs et de conducteurs de Zamboni s’y sont inscrits. Quelques mois plus tard, dans un aréna de l’île Bizard, un joueur était victime d’une lacération à la carotide. Une spectatrice formée par le Dr Kinnear lui a sauvé la vie. Depuis, les autres médecins de la LNH organisent des sessions dans leur région.