Société

Mordecai Richler rides again !

Dans son prochain livre, le romancier montréalais décrit de nouveau les Québécois comme une « tribu » mesquine et raciste, et attaque René Lévesque.

René Lévesque « ne méritait pas sa réputation d’honnêteté », écrit Mordecai Richler dans le manuscrit de son prochain livre, dont L’actualité a obtenu copie. Ce jugement sans avertissement et sans preuve est suivi de ce commentaire: « J’ai le sentiment durable que si René Lévesque avait décidé de me pendre, alors même qu’il aurait resserré la corde autour de mon cou, il se serait plaint de l’humiliation qu’il aurait ressentie de devoir utiliser le gibet. Ensuite, pendant que mon corps se serait balancé au vent, il m’aurait blamé de l’avoir forcé à m’assassiner, car je l’obligerais à se sentir coupable, lui un francophone si gentil, si modeste et si opprimé. »

Le livre de Richler, Oh Canada ! Oh Québec ! Requiem for a Divided Country, est une version allongée à 282 pages de l’article controversé qu’a publié en septembre 1991 I’hebdomadaire New Yorker. Le livre doit paraitre ce mois-ci et l’éditeur, Penguin, compte faire une première impression de 22 000 exemplaires.

Richler y corrige quelques erreurs, mais pas toutes, de son article et en ajoute quelques autres. Il affirme notamment qu’il y a 500 000 autochtones au Québec, alors qu’ils sont 10 fois moins nombreux. Mais Richler cite parfois sciemment des données qu’il sait fausses. Ainsi, ses notes de bas de page indiquent qu’il a pris connaissance d’articles démontrant les grossières erreurs de sondeurs torontois selon lesquels 70 % des Québécois sont «antisémites». (Les questions posées aux anglophones et aux francophones étaient complètement différentes.) Richler utilise ces données fautives deux fois dans son livre alors qu’il a consulté une autre étude torontoise, de Brym et Lenton, qui démontre que ce sentiment n’est partagé que par 24 % des Québécois. Il ne cite cependant pas ce dernier chiffre, ni la conclusion de l’étude selon laquelle leur sondage « n’offre aucun argument à la thèse voulant que les nationalistes québécois soient plus antisémites que les non-nationalistes ».

Richler consacre au contraire de longues pages à Lionel Groulx, qu’il affirme être « le saint patron des indépendantistes », prétend que « depuis le début, le nationalisme canadien-français a été fortement teinté de racisme » et que la province a « une longue histoire de xénophobie ». Il accuse d’antisémitisme les Patriotes de 1837, Henri Bourassa, André Laurendeau et Jean Drapeau. Il dit de l’indépendantiste Pierre Bourgault qu’il est « un auteur parfaitement épouvantable » qui semble avoir « dicté (son dernier livre) en se rasant ».

Parlant du défilé de la fête nationale de 1991, dont il ridiculise le thème « Heureux ensemble! » tourné vers les communautés ethniques, il écrit que « la procession faisait immanquablement songer à un défilé du ler mai dans un payss staliniste du Tiers-Monde, vers 1950 ». Aucun leader québécois, sauf Pierre Trudeau, ne trouve grâce à ses yeux, aucune mesure prise pour défendre le français au Québec ne lui semble justifiée. Il parle avec nostalgie du Montréal des années 50, « un temps où l’anglais et le français florissaient, et où les deux cultures s’enrichissaient mutuellement; un temps où Montréal était hors de tout doute la ville la plus agréable et la plus cosmopolite d’un pays encore insignifiant ».

Dans la partie qui concerne René Lévesque, Richler rappelle l’accusation mensongère qu’il avait proférée contre les indépendantistes dans un article publié en 1977 dans l’influent mensuel Atlantic Monthly. Il avait alors affirmé que les militants et dirigeants péquistes, assemblés le soir de leur victoire électorale du 15 novembre 1976, avaient entonné une chanson nazie. En fait, Stéphane Venne avait pondu la chanson-thème du PQ en mettant bout à bout un refrain de publicité qu’il avait composé pour le Mouvement Desjardins et des couplets qu’il écrivait pour Pierre Lalonde.

A l’époque, la diffamation de Richler avait fait grand tort à la réputation de Lévesque aux États-Unis. Le recteur d’une université à prédominance juive avait par exemple refusé de recevoir le premier ministre. Richler n’offre pas d’excuses dans son livre, mais il admet timidement avoir commis une « gaffe embarrassante ».

Il raconte que Lévesque, le rencontrant quelques mois plus tard, lui a dit: « Quand l’auteur de notre chanson va vous rattraper, vous recevrez son poing dans la figure. »

Contrairement à ses romans, dont la lecture est un régal, la prose politique de Richler est laborieuse, aride et décousue. Les francophones québécois sont, de très loin, ses principales victimes, mais il décoche des flèches empoisonnées en direction de l’ensemble des Canadiens qui sont, écrit-il, « des gens notoirement paresseux », qui « ont réussi à implanter la laideur presque partout où ils ont construit », sauf à Québec.

Il informe aussi ses lecteurs que « la majorité des habitants de Terre-Neuve et de l’Ile-du-Prince-Édouard passent traditionnellement l’hiver en chômage ». Il met en parallèle « le cri racial plaintif « Le Québec aux Québécois ! », entendu dans les rues de Montréal et la révolte des nerds de l’Ouest, c’est-à-dire la montée du Reform Party. »

Au détour d’une page ou d’un chapitre, il arrive à Richler d’amortir les coups portés aux Québécois et à leurs institutions. Mais même dans ces cas, comme dans la citation qui suit, le pot est toujours plus gros que les fleurs: « L’amère vérité est que la Sûreté du Québec n’assommaient pas les autochtones plus souvent que la police de l’État de Californie ne fait éclater la teêe des Noirs ou des Hispaniques ou -et je déteste avoir à l’admettre -que les soldats israéliens ne brisent les os des enfants palestiniens. »