Société

Vol au-dessus d’un amour fou

Sur fond de guerre, de danger, de musique et de misère, l’histoire poignante d’une vieille dame de Sainte-Foy.

Lorsqu’elle achète son demi-kilo de boeuf haché chez le boucher à Sainte-Foy, Vally Zéléna ressemble à des milliers d’autres aimables vieilles dames au sourire ridé. Mais Vally Zéléna née en 1915 à Nijni-Novgorod (Gorki), a vécu la chute du dernier tsar, applaudi Lindbergh à son arrivée à Paris, appris à piloter avec les stars de l’Aéropostale, écouté Saint-Exupéry lire ses premiers manuscrits, chanté et dansé dans les plus chics cafés des Champs-Élysées, vu les premières bombes tomber sur Paris puis le ciel s’incendier à Berlin et collaboré avec des espions avant d’aborder à Sainte-Foy, il y a bientôt 20 ans. « Le Québec ressemblait à la Russie de mes souvenirs d’enfance », dit-elle.

Cette année, au lieu de souffler une forêt de chandelles, Vally Zéléna a célébré ses 77 ans, le 7 février, en tapant le point final de L’Autre Moitié de l’orange, le récit de sa vie publié ces jours-ci aux éditions JCL de Chicoutimi, leur 100e livre. C’est une étrange histoire à la Dr Jivago où la guerre, le danger, la musique et la misère encadrent un drame sentimental terriblement romanesque. « Je sais qu’on m’accusera d’avoir magnifié la réalité, dit-elle. Mais croyez-moi, c’était impossible: telle quelle mon histoire est déjà assez difficile à croire. »

Elle avait deux ans et demi le jour où on a fusillé le tsar. « C’est mon plus vieux souvenir de Russie. Ce matin-là, je me suis réveillée en pleurant. Il y avait beaucoup d’agitation; autour de moi, tout le monde courait. Je criais mais personne ne venait. Pendant quelques minutes, je me suis sentie complètement abandonnée. La Révolution avait fait fuir tous nos amis. Ils se prélassaient sur la Côte d’Azur pendant que nous faisions la queue pour des pommes de terre. Mon père, médecin militaire, était resté pour exercer son métier. J’avais cinq ans lorsqu’une épidémie de fièvre typhoïde l’a emporté. Il avait perdu tout son argent et vécu ses dernières années dans la peur de se faire trouer la cervelle au fond d’une ruelle.»

Le 21 mai 1927, deux ans après son arrivée à Paris, juchée sur les épaules de son frère aîné, elle guettait l’arrivée du Spirit of St. Louis, le monoplan de Charles Lindbergh. « Lorsqu’il a sauté à terre, la foule s’est tue. Nous étions sous le charme. Il a seulement dit: « I’m Lindbergh. », Mais on sentait qu’il avait vécu quelque chose de merveilleux. »

L’aviation est devenue sa passion. Après l’école, la frêle adolescente prenait l’autobus jusqu’à Orly. Assise sur un baril, devant les hangars, elle apprenait ses leçons sous le bal des petits avions. Maryse Bastié, L’aviatrice qui allait devenir la première femme à traverser l’Atlantique Sud, lui donne le baptême de l’air à 14 ans. C’est l’extase. Pour payer ses cours de pilotage, elle apprend à faire des cabrioles sur les ailes d’un monoplan. « Pendant que l’avion planait, je dansais sur une aile, un câble noué à ma ceinture. J’étais grosse comme un haricot et au premier festival aérien, j’ai failli passer à travers la ceinture. »

A 17 ans, elle obtient son brevet de pilote. Derrière le manche à balai d’un Morane, elle travaille les tonneaux. Un jour, le moteur prend feu, une autre fois, elle est blessée lorsque le vent entraîne son parachute. Elle rêve malgré tout de devenir acrobate du ciel, pilote de haute voltige. «Dans nos petits avions ouverts, nous avions vraiment l’impression de voler. L’avion planait et on s’imaginait être un aigle. Au sol, dans la bonne odeur d’huile de graissage, on se sentait chez nous.»

A 19 ans, Dieu sait pourquoi, Vally Zéléna épouse «un brave homme insignifiant », de 12 ans son aîné. Plus question de jouer aux oiseaux: elle pèle des pommes de terre et recoud des boutons. Pour noyer son ennui, elle plonge dans la musique. Entre Mozart, Bach et Schubert, elle écoute les Lecuona Boys, un groupe cubain qui fait les belles heures du Casino de Paris. Le chanteur, Lori, a une voix à la Tino Rossi « mais plus grave, plus triste et plus équilibrée». Elle le rencontre dans une soirée et, comme dans les films, ils tombent instantanément éperdument amoureux.

Quelques jours plus tard, elle réussit une audition et se joint au groupe. Suit une folle équipée dans les cabarets des Champs-Élysées. Avec ses cachets, elle embauche une domestique. Les patates sont pelées, les boutons bien cousus… et le mari cocu ? Nenni ! Le chanteur de charme est très croyant; sa belle aussi. Ils s’aiment pendant deux ans, mais « jamais plus bas que le cou et pas plus haut que les jarretières » !

A la fin de l’été 1939, après une saison de spectacles et d’amour chaste à Biarritz, les tourtereaux décident que l’heure du divorce a sonné. Mais à leur retour à Paris, la guerre éclate. Lori doit retourner dans son pays. La veille du départ, l’amour triomphe de la vertu… et le mari est cocu.

Vally s’inscrit au stage de formation des pilotes secouristes. Elle apprend à manoeuvrer sous les rafales pour cueillir les soldats-blessés. Le 14 juin, deux jours avant la remise des grades de sergent de L’Armée de l’air française, les troupes de la Wehrmacht entrent dans Paris. Elle pleure en rendant son uniforme neuf aux soldats allemands.

« Les pires souvenirs de cette guerre ? Berlin ! » dit Vally. Elle boit son café à petites gorgées, bien au chaud dans son appartement ensoleillé, mais des fantômes semblent surgir de loin. Pendant l’occupation, elle a rejoint son mari dans la capitale allemande et accepté un poste à l’usine. Harcelée par un SS, affaiblie par la maladie, elle trouve Berlin gris et Paris bien loin. Puis, les alliés arrivent. « Les sirènes hurlaient. Les B-17 frappaient en plein jour et les bombes éclataient partout.»,

Vingt mois après leur nuit d’amour, Lori la retrouve à Berlin. Le mari ne se doute de rien. Trois fois par jour, le jeune Cubain lit le bulletin de nouvelles radio à destination de l’Angleterre en le truffant de messages codés. Un matin, son chef est fusillé par les Allemands. Lori et Vally fuient vers Paris en emportant des documents compromettants.«Lori disait que sa vie ne tenait qu’à un fil. Avant de partir, nous avons vu les wagons de bestiaux aux portes cadenassées. Et les têtes d’hommes et de femmes derrière les minuscules fenêtres à barreaux. J’ai posé des questions mais Lori m’a crié: Deine Schnautz! Ferme ta gueule… »

La guerre les a à nouveau séparés. Elle a eu un enfant. Il a été prisonnier, puis il est revenu. Et pendant 10 ans, ils se sont aimés secrètement à Paris. Il est devenu pianiste de concert; elle l’a beaucoup aidé. Un jour, il l’a quittée pour entreprendre une tournée de plusieurs mois aux États-Unis. Il I n’est jamais revenu. Elle a épluché les journaux américain sans trouver la moindre ligne sur son pianiste cubain. Elle l’a imaginé dans les bras d’une autre. Deux ans après son départ, elle a su la vérité. « Il avait annulé la tournée à mon insu. Les médecins l’avaient condamné. Une ambulance l’attendait à l’aéroport. Il est mort , quelques jours après m’avoir quittée. »

Vally Zéléna a finalement obtenu le divorce, trop tard pour en profiter. En 1973, elle est venue rejoindre sa fille, mariée à un Québécois. Il y a deux ans, un incendie a dévoré tous les souvenirs éparpillés dans son appartement. Armée d’une tige de fer, elle a fouillé les débris, récupéré des miettes de photos et de feuilles de musique ainsi qu’une bague, le dernier souvenir de son amant. « En voyant le petit saphir, les souvenirs ont refait surface et j’ai décidé de raconter l’histoire de mon grand amour. Pendant un an, j’ai tout revécu. J’ai été très heureuse. »

Elle m’a parlé pendant trois heures. J’avais des fourmis plein les jambes et je me disais que son histoire ressemblait juste un peu trop à un roman Harlequin. « Voulez-vous l’entendre ? » m’a-t-elle demandé. Je n’ai pas compris. « Les Lecuona Boys ont enregistré plusieurs disques, dit-elle. La semaine dernière, j’en ai finalement trouvé un… »

Elle s’est assise dans la berceuse à côté de moi. Pendant les premières phrases musicales, elle m’a nommé chacun des instruments et leur musicien. Puis, l’un d’eux s’est mis à chanter. C’est vrai: sa voix est jolie. Vingt fois, en quelques minutes, Vally s’est levée pour monter ou baisser le volume. Ses yeux bleus brillaient autant que son petit saphir et entre la berceuse et l’appareil stéréo, ses vieilles jambes esquissaient des pas de danse.

J’ai voulu poser une question. Elle m’a fait taire d’un geste vague. « Attendez… Ça s’en vient… Maria la O !… sa plus belle chanson… »

On aurait entendu un maringouin voler. Quand j’ai tourné la tête pour l’épier, ses épaules étaient agitées de petites secousses. Elle sanglotait.