Société

Le Canada ? Une invention québécoise

Quand j’entends « Canada » je revois immédiatement Pierre Bourgault sur le terrain d’exercices militaires du camp de Shilo, au Manitoba, il y a 40 ans. En uniforme d’officier canadien, Bourgault se tenait droit sous le soleil, comme nous tous, pendant que le clairon jouait God Save the King.

Je sais que le lieutenant Bourgault a déchiré son diplôme depuis, dans un geste un peu théâtral (l’ancien chef indépendantiste était un extraordinaire comédien), mais il n’a pu oublier le Canada que nous avions découvert cette année-là, tout en tirant du canon sur les troupeaux d’antilopes. Ne craignez rien: il reste tant de ces belles bêtes qu’elles servaient, l’autre soir (au journal télévisé), à démontrer la dimension écologique des forces armées. Nous n’étions pas de bons canonniers.

Nous avons donc tous, pour une raison ou une autre, l’espace canadien dans la mémoire: un cousin en Alberta, un texte de Gabrielle Roy, le parcours de Will James, un tableau d’Alex Colville, un ami à Caraquet, une chanson de Léonard Cohen.

Au niveau de la mémoire nous sommes encore canadiens, dans ce pays, autant que nous sommes québécois. Et nous n’oublions pas que ce sont les Français du Canada qui, les premiers, ont exploré l’Amérique. Mes grands-parents étaient canadiens et leurs grands-parents aussi. Les a autres », c’étaient « les Anglais », il ne faut pas l’oublier. Je suis né canadien avant de devenir une sous-catégorie sociologique: « Québécois-de-souche ». D’ailleurs, la dimension bûcheron de cette appellation m’agace un peu.

En ce sens la souveraineté du Québec est une problématique canadienne. La plupart des souverainistes sont en réalité des fédéralistes orthodoxes qui souhaiteraient retourner aux origines: deux nations, un gouvernement central minimal, une route pour nous voir (la télévision en remplacement du chemin de fer national) point à la ligne.

Peu importe la structure politique que nous nous donnerons (et que pour ma part je souhaite la plus complexe possible, assurant un certain gaspillage car ce sont les doubles et triples juridictions qui engendrent la créativité et favorisent 1a liberté–mais cela est une autre histoire), le Québec et le Canada demeureront intimement liés dans nos mémoires personnelles.

Ce qui distingue le Canada du Québec ce n’est pas tant l’histoire (nous partageons celle-ci depuis la Conquête et ces rapports sont institutionnalisés jusque dans nos pratiques démocratiques) mais bien plutôt le discours.

Un pays, dans ses dimensions affectives, est une invention, une création littéraire, qui doit autant aux artistes qu’aux journalistes et publicitaires. Le discours des créateurs québécois, avant celui des hommes d’affaires est ce qui nous distingue du rêve canadien. Ce n’est pas que l’imaginaire de Margaret Atwood ou de David Cronenberg nous indiffère, c’est qu’il sert à inventer un autre « pays ». Culture et langue, c’est là le clivage, la différence subtile, la véritable frontière.

Le Québec peut vivre encore longtemps à côté du reste du Canada. Parfois nos discours, sur l’écologie ou à propos de Hollywood, se rejoignent, parfois ils s’éloignent mais ils ne constitueront jamais un récit identique. Ce qui est intéressant, c’est que la crise constitutionnelle — dont le Québec porte l’odieux–est en voie de donner naissance à une véritable conscience canadienne (de son identité). Le Canada, en somme, devient une invention québécoise. En attendant nous restons politiquement dans les limbes; le Québec n’a pas intégré la constitution en 1982, en 1990 le reste du Canada n’a pas même voulu reconnaître l’originalité de sa société, de sa culture singulière, de son parcours politique.

Est-ce vraiment le Québec qui veut se séparer du tronc commun ou « les autres » qui souhaitent s’amputer ? Hier nous étions citoyens canadiens et sujets britanniques (vérifiez dans vos tiroirs vos passeports des années 60). J’accepterais volontiers de me dire citoyen québécois et sujet canadien: « même passeport, même monnaie, alouette ! » chante déjà le PQ si j’en crois Jacques Parizeau.

Rédigeant ces lignes je sais que je m’expose aux moqueries: « Quoi ? » dira-t-on « il se sent toujours canadien ? ! » Aux yeux de Mordecai Richler je suis un souverainiste impénitent, à ceux d’Yves Beauchemin j’ai un petit air fédéraliste inquiétant. Je sais bien qu’à l’approche d’un référendum il faut voir le monde en noir ou blanc. Mais mon métier est d’explorer les zones grises, et dans ce domaine je me crois souverain. »

Jacques Godbout, auteur des Têtes à Papineau (Seuil), roman sur la double personnalité du Québec, préparé pour l’ONF un documentaire, Le Mouton noir, sur les Québécois de l’après-Meech.