Société

Dinosaures et démocraties, la fin des certitudes

Et si, comme les dinosaures, nos sociétés mouraient faute de s’adapter ?

Ce n’est pas parce que Spielberg s’est intéressé aux dinosaures qu’ils commencent à peupler l’imaginaire occidental. Les dinosaures fascinent les enfants depuis longtemps, qui possèdent tous un tyrannosaure ou un vélociraptor dans leur boîte à jouets. En réalité ces animaux passionnent les médias parce qu’ils sont la métaphore idéale de notre fin de millénaire : leur disparition soudaine, inexpliquée (ou pour laquelle nous avons trop d’hypothèses), inquiète les hommes.

On le sait, il y avait autant d’espèces de dinosaures qu’il y a de caractères humains, les uns plus intelligents que les autres, certains pacifiques et végétariens, d’autres carnivores et sanguinaires. Ces grands oiseaux-reptiles, nous dit-on, n’ont pu survivre parce qu’ils n’ont pas su s’adapter à un nouvel environnement. C’est bien ce dont on nous menace, en parlant de la crise, et tous les discours sur la remise en cause de nos valeurs créent de l’inquiétude dans le cortex des humains. Ne dit-on pas, d’une personne dépassée par les événements, qu’elle est un dinosaure ?

Dans le roman de Michael Crichton, Le Parc jurassique (Robert Laffont), les savants ont réussi à cloner, grâce à la biotechnologie, l’ADN de ces reptiles qu’ils font revivre aujourd’hui pour un consortium d’hommes d’affaires. La fable est d’autant plus intéressante qu’elle se situe au coeur de notre civilisation. Ces banquiers, qui auraient pu choisir de nourrir le Tiers-Monde avec de la viande de brontosaure, ont plutôt choisi de créer un parc d’amusement. Or, inutile d’insister, notre civilisation occidentale n’est plus qu’un parc d’amusement en effet, dans lequel des millions de touristes privilégiés circulent d’un monument à l’autre, de Pékin à Paris, du Caire à Istanbul, cependant que les plus pauvres, même sédentaires, visitent 30 heures par semaine le Parc audiovisuel (bientôt interactif) sans quitter leur fauteuil. Sommes-nous tous dans un zoo ?

Il y a, au coeur de ce roman populaire dont Hollywood a tiré un film d’intérêt mondial, deux grandes affirmations : tout d’abord, la science elle-même, qui devait donner toutes les réponses et préparer un avenir meilleur, n’annonce que la fin de l’homme. N’a-t-elle pas mis au point toutes les armes atomiques et chimiques nécessaires à notre extinction ? N’est-elle pas la cause du déséquilibre écologique (la couche d’ozone n’a pas été détruite par des prières) qui va entraîner la mort de l’humanité ? Ensuite, les hommes, dans le grand parc d’amusement de la consommation, se sentent de plus en plus comme une espèce menacée. C’est ce que l’on nomme la tyrannie du progrès, bien pire encore que celle des systèmes politiques. Michael Crichton est un prophète.

Comme pour lui donner raison, dans la même foulée, Jean-Marie Guéhenno, dans un essai remarquablement intelligent, nous annonce la fin de la démocratie en se servant des mêmes références. C’est- à-dire que le mathématicien américain du roman sur les dinosaures et le politologue français citent tous deux la théorie du chaos pour justifier leurs prévisions. Cette coïncidence n’est pas sans intérêt. S’il est une certitude aujourd’hui, c’est que rien n’est prévisible. A la pensée linéaire, où causes et effets tombent sous le sens, il faut substituer le modèle météorologique, qui est la plus simple illustration de la théorie du chaos.

Le système météorologique est complexe, il s’étudie, il se rationalise, on peut le réduire à ses formes statistiques, mais jamais peut-on en prédire, de façon certaine, le comportement. Un petit vent qui entraîne un refroidissement peut avoir, à des milliers de kilomètres, un effet radical. Nous habitons aujourd’hui des systèmes sociaux et économiques complexes, un petit vent à Tokyo peut ébranler le crédit à Londres. Le monde, explique Guéhenno dans La Fin de la démocratie (Flammarion), est devenu une immense Bourse « où se ruine l’autonomie du politique, qui perd ses fondations morales et philosophiques ».

Si Guéhenno annonce la fin de la démocratie, c’est que l’Étatnation était le seul lieu où la politique restait à la portée du citoyen. Or les nations (et leurs États) sont en train de se diluer dans une mondialisation économico-technique, entraînant la disparition de la démocratie. Guéhenno annonce un âge impérial, dominé par le capital international qui aura bientôt réussi, grâce aux techniques informatiques et de communication, à retirer aux gouvernements nationaux toute initiative politique comme tout pouvoir de décision fiscale.

Pis encore : le territoire, aux frontières fixes, fondement même de la structure politique des Étatsnations, est peu à peu remplacé par des réseaux flous de communication. Nous ne perdrons pas nos libertés pour autant : une charte des droits en poche, nous irons de tribunaux en tribunaux, mais ce ne sera plus la démocratie. Dans cet environnement postnational, les politiciens ne seront plus que les metteurs en scène des psychodrames du journal télévisé. Des dinosaures.

Les pessimistes diront que tel est le destin de l’humanité et nous presseront de nous soumettre aux règles de la mondialisation. Les optimistes, dans toutes ces prophéties, ne verront qu’un défi de plus à relever. Le plus affolant c’est qu’en croyant parler de la pluie et du beau temps, on en est maintenant à deviser de l’avenir de l’humanité.