Société

Le coureur de fond au fil d’arrivée

Les Québécois lui ont confié leur pays à quatre reprises. Il fallait bien, pour que cela arrive, qu’il leur ressemble un peu. Un portrait intime par un ami d’enfance.

Quand le Musée du Québec a inauguré de nouvelles salles en présentant la collection des tableaux de Maurice Duplessis, il y a quelques années, Robert Bourassa, qui a ses bureaux tout à côté, près des plaines d’Abraham, a refusé d’assister au vernissage.

Duplessis était pourtant un sujet qu’il possédait par coeur, mais la peinture, les arts, les musées, le milieu intellectuel ne lui disent rien. Il se sent plus à l’aise en compagnie d’industriels et de gens d’affaires. La politique, pour lui, est une dimension de l’économie. Si on lui avait parlé de la plus-value des tableaux que Maurice Duplessis accrochait sur ses murs, de la valeur refuge que représente, dans les cycles économiques, un Marc-Aurèle Fortin, il aurait peut-être tendu l’oreille. Mais l’art pour l’art ? Rien à faire. Il a d’autres préoccupations.

Le destin de cet homme est remarquable : né dans la gêne, orphelin de père dès son jeune âge, il réussit à percer le mur des classes sociales par sa seule intelligence, appuyée d’une mémoire étonnante. A 11 ans, en 1944, il distribue des tracts pour un candidat du Parti libéral. Quand Adélard Godbout perd quand même les élections, il m’annonce qu’il le remplacera un jour. A 15 ans, le Parti libéral deviendra sa famille étendue, il travaillera pour payer ses études grâce au parti (il sera percepteur de tickets à un guichet du pont Jacques-Cartier). Il réussira brillamment des études classiques au collège Jean-de-Brébeuf (et plusieurs amis du collège deviendront ses collaborateurs au pouvoir). Il obtiendra une bourse prestigieuse qui le mènera en Angleterre. Il se mariera dans le parti puisque les Simard de Sorel, la famille de sa femme Andrée, vivaient des contrats de construction de navires du gouvernement libéral. Le jour du mariage de Bourassa, Lionel Chevrier, ministre fédéral, se posant en hélicoptère près de la piscine, veillait déjà sur lui. Robert avait désormais les moyens de ses ambitions.

Il aurait pu, en réalité, faire carrière à Ottawa. Fiscaliste, il travaillera un temps aux impôts fédéraux, il y apprendra quelques petits trucs utiles pour les affaires de la famille, mais il s’ennuyait ferme sur les bords de l’Outaouais.Au début des années 60, un très jeune économiste se demandait (et demandait à ses amis) s’il devait plonger en politique au Québec ou se diriger vers d’autres horizons. Question inutile : mis à part les statistiques du baseball, qu’il manipulait depuis l’époque où les Royaux jouaient au stade DeLorimier, au bout de la rue, Bourassa n’avait qu’un intérêt dans la vie : le pouvoir politique. Certains de ses collègues devinrent dominicains ou jésuites, on disait : c’est la vocation. Robert devint homme politique, il n’y aurait plus rien d’autre dans sa vie : c’était sa vocation.

On sait que, jeune député du Parti libéral, il a hésité entre la Révolution tranquille de Jean Lesage et celle de René Lévesque. Ce n’était pas par idéologie, mais pour se situer dans le bon sillage. Robert est un homme pragmatique. Sa philosophie est relativement simple : il croit à l’économie politique, une science humaine qui consiste à miser sur des structures industrielles, à orienter les échanges économiques, à favoriser la production de richesse que l’on répartit, à chacun selon ses besoins, par la fiscalité. Les idées abstraites, les discours sur l’indépendance des nations ou la lutte des classes ont peu de poids dans cette vision du monde.

De plus Robert Bourassa est un conciliateur-né, l’affrontement lui répugne parce qu’il représente un gaspillage d’énergie. Dans son approche des réalités, il faut additionner : les appuis qui se transforment en votes, les investissements qui se traduisent en emplois. Il croit à la circulation de l’argent, c’est une sorte de Suisse en somme, qui dort du côté des banquiers. Son modèle : le frère économe qui assure la richesse de la communauté sans flafla, ni tape-à-l’oeil.

D’où ce grand maigre, tenace et têtu, qui plie mais ne rompt pas, est vite devenu, aux yeux de ses adversaires, un petit gérant. L’autre premier ministre, Pierre Elliott Trudeau, qui cite les poètes latins dans le texte, qui se pavane, stars de cinéma au bras, qui est né riche et bilingue, qui a voyagé comme un homme du monde, ne pouvait que mépriser « le mangeur de hot dogs » de la rue Parthenais.On ne peut imaginer deux hommes plus dissemblables. Bourassa, par sa compassion naturelle, est du côté des René Lévesque; Pierre Trudeau, par sa morgue, est le cousin du Jean Lesage de la Grande-Allée. L’un tout en nuances, l’autre péremptoire, ils n’étaient pas faits pour s’entendre, pas plus à Victoria qu’à propos de la constitution de 1982.

Si Robert Bourassa n’a pas joué les « hommes d’État » sur les scènes du monde, si les querelles diplomatiques l’exaspèrent, c’est parce qu’il se sent bien chez lui, au Québec, dans la famille libérale, dans le « salon de la race », dans ses meetings politiques, à son téléphone, relié instantanément à ceux qu’il veut convaincre en faisant semblant de les consulter.

Combien d’hommes d’affaires, d’avocats, d’amis se sont faits prendre à ce jeu du téléphone ! « Le premier ministre voudrait vous parler… » susurre la téléphoniste de Québec. Tout s’arrête soudain sur le green où monsieur allait putter; dans la maison, on demande aux enfants de ne plus courir ni crier; au bureau, la secrétaire se fait discrète… Que veut le premier ministre ? Partager vos vues sur la montée du dollar américain, vous demander votre avis sur la crise écologique, ce que vous pensez de l’attitude des médecins, l’affichage en français fait-il vraiment problème ? D’un téléphone à l’autre le premier ministre se fait une idée qui de toute manière était déjà la sienne avant même de vous parler. Vous pouvez retourner au golf, à vos enfants, à vos affaires, Robert en fera à sa tête.

On n’échappe pas à son physique. Robert Bourassa n’est pas un grand séducteur, du moins pas en public, mais son amabilité naturelle en fait un extraordinaire homme de relations. Il ne joue pas sur les émotions, il cherche des solutions, sa pratique des intérêts politiques l’a depuis longtemps habitué à laisser couler les mesquineries. C’est un homme d’eau d’ailleurs : sous la douche, en 1970, en se lavant les cheveux, il trouve le slogan de la campagne électorale : 100 000 emplois ! Quelque temps plus tard il lance le projet de la baie James, persuadé que « l’énergie du Nord », celle des rivières impétueuses, fera la force du Québec. Et puis tous les jours il nage quelques longueurs, il a tout du poisson qui remonte les rapides, il sait tenir son souffle quand les autres le croient noyé sous les problèmes. C’est sur les marches de la piscine qu’il écrit son célèbre discours d’après l’échec de Meech : « Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse, le Québec est aujourd’hui et pour toujours une société distincte, libre et capable d’assumer son destin et son développement. »

Je ne me souviens pas l’avoir vu se décourager ou paniquer. Il a appris depuis longtemps à contrôler ses émotions. Ce n’est pourtant pas un homme sans coeur, loin de là, car sa fidélité à ses amis, son absence totale de rancune ou de hargne, sa préoccupation pour la santé et le bien-être des gens âgés sont autant de sincérités indiscutables. Mais en économie politique, faut-il le souligner, le coût des hôpitaux est assuré par les impôts, tout comme celui des garderies, et ceux-ci ne peuvent être qu’une ponction raisonnable de la richesse créée par le commerce. CQFD.

Il est aisé, aujourd’hui, de lui reprocher les grands travaux hydroélectriques : c’est un homme d’avant la crise écologique, d’avant les revendications autochtones. Né un 14 juillet, Robert Bourassa n’a pas rêvé prendre la Bastille, il savait que ces gestes appartenaient au passé, mais la coïncidence entre son anniversaire et la fête de la révolution lui a souvent rappelé la place que le français avait dans nos vies. Il en a fait la langue officielle du Québec, à nous de la parler.

Robert Bourassa est un premier de classe qui a réussi ses ambitions politiques comme il réussissait ses travaux à l’école Saint-Pierre-Claver, à Montréal. Plus studieux qu’athlétique, plus dévoué que profiteur, plus sérieux qu’enjoué, plus moqueur que méchant, les Québécois ont choisi de lui confier leur pays à quatre reprises. Il fallait bien, pour que cela arrive, qu’il nous ressemble un peu. Évidemment, l’épine constitutionnelle au pied, le Québec continue de boitiller. Mais comment lui reprocher de n’avoir pas réussi ce que Duplessis, Lesage, Johnson et Lévesque, tour à tour, n’ont pas réalisé ? Robert Bourassa ne s’est jamais pris pour Fidel Castro. Dans le théâtre de la Révolution tranquille il aura joué le rôle de Tranquille.

Nous entrons dans une nouvelle époque : le socialisme s’est effondré, le capitalisme se lézarde. Une autre génération doit prendre la relève. Ce fils du plateau Mont-Royal cède la place en gentleman. Ce qui prouve qu’il y a noblesse de naissance dans toutes les classes sociales. Il suffit de vouloir son destin.

Chassé de la scène politique par la maladie, regardant, l’hiver prochain, ses petits-enfants courir sur les plages de Floride, Robert Bourassa n’aura pas à rougir. S’il a été, pour les uns, le politicien honni, il est l’idole des autres et n’a fait, après tout, que ce qu’il voulait faire : de la politique du matin au soir de sa vie.