Société

Nous sommes tous des chômeurs virtuels

On n’a pas même commencé à comprendre ce que le cancer du chômage représente pour un être sain. La mise à pied vous retire de la race des humains.

Le chômage est perçu comme une maladie dont le malade serait lui-même responsable. Une sorte de cancer du poumon : vous n’aviez qu’à ne pas fumer ! Vous n’aviez qu’à ne pas travailler, ainsi vous ne seriez pas devenu chômeur ! Et maintenant que vous n’avez plus d’emploi, veuillez quitter la scène, car votre présence gêne ceux qui en ont un, comme le cancéreux met mal à l’aise les personnes en santé.

Le virus n’est pas nouveau, mais comme tous les virus il est devenu, avec le temps, plus virulent. The least cost method, c’est-à-dire la production au meilleur prix, comprenant les matières premières et le transport, fait en sorte que votre chemise est taillée et cousue en Corée plutôt qu’à Saint-Jérôme. The bottom line, ce qui reste comme profit quand l’objet est livré au marchand, a transformé cette année quelques centaines de milliers de femmes et d’hommes en « demandeurs d’emplois », puisque leurs tâches sont accomplies autrement. Ce terme de « demandeur d’emploi », utilisé dans les statistiques du chômage, cache une réalité sordide : il n’y a plus d’emplois. Inutile d’en demander. Tendez plutôt la main vers les services sociaux, vous recevrez votre pitance, chèque de chômage ou de bien-être social, que l’on vous reprochera bientôt car ce sont ceux qui travaillent encore que l’on taxe et ils aiment cela de moins en moins.

Il est possible de parler du chômage en termes généraux : les emplois qui disparaissent fragilisent nos sociétés industrielles avancées, menacent l’équilibre social, encouragent le crime, découragent les jeunes. Mais quand on a dit cela, on n’a pas même commencé à comprendre ce que le cancer du chômage représente pour un être sain. La mise à pied, dans un contexte de crise économique, vous retire de la race des humains. Il faut être chômeur pour parler adéquatement du chômage, or en parler est un emploi, donc en parler c’est cesser de le vivre. Ne pas avoir d’emploi, dans la merveilleuse société individualiste que nous avons construite, c’est se retrouver du côté des morts-vivants. Y a-t-il une vie après le travail ? Tous ces amis avec qui on allait manger le midi, que l’on croisait dans les corridors, qui nous invitaient au café, où sont-ils passés ?

Ces réflexions me viennent à la lecture de la Chronique des non-travaux forcés (Flammarion) que vient de publier Jean-Pierre Dautun, qui était publicitaire à Paris, c’est-à-dire un homme de mots et de slogans, tout à fait branché sur le réseau de la société de consommation. Mais la crise économique, on le sait, a d’abord frappé ce domaine mou qu’est la publicité. Pourquoi annoncer quand plus personne n’achète ? Dautun est au chômage. Parce qu’il est un rédacteur de métier, et que « le chômage le travaille », il tient une chronique de sa recherche d’emploi. Son texte est intelligent et pathétique. Les chômeurs qui le liront se sentiront solidaires; les autres, les travailleurs de tout acabit, ne comprendront qu’avec leur tête.

Chômeur, demandeur d’emploi, le seul texte que l’on vous demande est celui de votre CV qui va rejoindre la pile de dizaines d’autres CV que personne ne veut lire. Votre nouvel outil fétiche : le téléphone. Vous y passerez la journée, à obtenir un hypothétique rendez-vous (Ah ! il vient de sortir, il a une réunion, il vous rappellera), à attendre.

Au début le chômage repose. L’esprit se met au travail, mais c’est pour découvrir que plus rien n’est pareil, que la ville que vous habitez est un décor dans lequel vous n’avez plus votre place. Vous êtes libre de vos heures ? Vous vous réfugiez dans les jardins publics. Vous vous réjouissez d’apprendre qu’une autre entreprise a fermé ses portes, vous découvrez la solidarité affective des laissés-pour-compte. Vous avez tant de temps devant vous que vous ne savez plus l’employer. Vous découvrez peu à peu que vous êtes une ressource humaine dans les statistiques, qu’il faudrait vous recycler (comme les déchets) mais on ne sait en quoi. Vous vivez le scandale de la civilisation technique capitaliste.

Celui qui travaille a droit à des vacances. Celui qui chôme n’a droit qu’à du vide et peu à peu devient insensible. Il glisse de la déception à la désespérance, de la fierté à l’humiliation, à l’indifférence, au mépris de soi. Bottom line ? Le 788e jour de chômage, Jean-Pierre Dautun a posté son manuscrit à un éditeur. C’est évidemment le texte d’un publicitaire parisien, mais il m’a rappelé les quelques mois de chômage que j’avais vécus, jeune père de famille comme lui, quêtant, d’un bureau à l’autre, à Montréal, un emploi.

J’ai lu cette chronique pour rédiger la mienne : je travaille, bien sûr, mais nous tous qui travaillons, justement, devrions être de coeur avec les chômeurs qui sont en passe de devenir les boucs émissaires de nos égoïsmes. Il y en a qui refusent de travailler ? Je connais des paresseux et des tire-au-flanc qui ont un emploi.

Le regard que nous portons sur les chômeurs, c’est sur nous-mêmes que nous le posons. Nous sommes tous des demandeurs d’emploi virtuels dans la merveilleuse société interactive de la mondialisation des échanges. C’est ce que nous dit Jean-Pierre Dautun, notre semblable, notre frère.