Société

Non au prêt-à-penser

Le débat d’idées est non seulement encore possible en politique, mais capital, et le rôle des intellectuels plus important que jamais.

J’ai trouvé, au magasin général de Saint-Armand, une casquette avec le message: « Comme tout le monde, je ne pense à RIEN ». À qui l’offrir?

Maurice Duplessis se moquait des poètes. Il y aurait, au Québec, une tradition anti-intellectuelle avouée. Rien n’agacerait plus, en Laurentie, que la réflexion, la pensée, le débat d’idées. En réalité cette attitude est plus catholique que québécoise. Dans l’Église, quand parle le pape, personne ne peut penser autrement.

Il y a ceux qui s’avancent dans la vie avec bonne conscience, persuadés d’avoir raison, et ceux qui remettent toujours tout en question parce qu’ils traînent de naissance une conscience malheureuse. « C’est la dignité de l’intellectuel », dit Régis Debray.

Arrêtons-nous un instant à notre situation politique: ni le fédéralisme ni l’État unitaire ne sont des articles de foi. Ce qu’il nous faut, c’est une organisation sociale et une structure politique qui correspondent aux besoins réels de notre communauté. Il s’agit moins d’opposer Québec à Ottawa que de mettre en perspective nos débats.

En ce sens nous avons une chance inouïe de parler français, c’est-à-dire de penser dans une langue qui porte en elle une longue tradition de respect des intellectuels. Opposer le rictus de Jean Chrétien au rire de Jacques Parizeau n’avance pas à grand-chose. Les idées doivent remplacer les images. À Paris l’intelligence, même quand elle profère des bêtises, est valorisée. On ne devient pas président de la République là-bas, ou premier ministre, sans avoir publié un livre ou deux.

On peut affirmer, sans que ce soit nostalgie, que la Révolution tranquille offrait un paysage plus satisfaisant, sur le plan intellectuel, que celui d’aujourd’hui. À cette époque le Parti libéral n’était pas dans les mains des managers et le Parti québécois, tout neuf comme aujourd’hui le Bloc, ne croyait pas avoir réponse à tout. Les éditoriaux du Devoir, les articles des petites revues, les essais trouvaient un écho dans les discours politiques. Même Jean Lesage dialoguait avec les intellectuels.

Aujourd’hui les partis s’habillent surtout dans les boutiques du « prêt-à-penser » de Bay Street. Or la politique, ce n’est pas d’abord l’économie. « Créer des emplois » ne fera pas disparaître le nouveau chômage qui demande que l’on se questionne sur la répartition du travail entre le Nord et le Sud, sur l’école, sur les valeurs bousculées par le marché, sur la disparition du mur de Berlin ou sur le libéralisme vainqueur de Staline.

« L’évolution technique », dit Régis Debray dans un merveilleux petit livre de conversations avec le Suisse Jean Ziegler (Il s’agit de ne pas se rendre, Arlea), « est irréversible, l’évolution politique n’est pas irréversible. » D’où le débat d’idées non seulement possible mais capital, et le rôle des intellectuels plus important que jamais. « L’intellectuel ne sert à rien, il faut vivre avec cette idée, avoue Debray, mais il sert la vérité. » Il ajoute: « Depuis qu’il y a des sociétés, il y a des professionnels qui sont payés pour entretenir le symbolique. À toutes les époques, en tout cas depuis le néolithique. » Il arrive aussi que l’intellectuel s’engage. Ainsi Ziegler: « Je lutte pour que la planète ne se convertisse pas en supermarché, et pour qu’il y ait des îlots comme l’État, la culture, l’éducation, soustraits à la loi du plus solvable. »

La conversation entre Debray (que je tiens pour un des intellectuels les plus importants d’aujourd’hui) et Ziegler, tout comme les grands entretiens réunis en un livre (éd. Le Monde), nous permet au bon moment d’inviter chez nous, pour quelques heures, les plus grands esprits européens. Leurs idées nous sont d’autant plus nécessaires que nous entendons à coeur de jour et de médias des slogans réductionnistes venus des États-Unis.

Les Debray, Touraine, Finkielkraut, Hassner, Amin et les autres arrivent à point nommé pour nourrir par exemple un débat sur la nation, qui est née en Europe avant de se retrouver dans notre assiette. Les intellectuels qui débattent de l’Europe fédérale, des rapports de force internationaux, de la puissance américaine, des enjeux géopolitiques sont plus utiles qu’un abonnement à CNN. Leurs intuitions même, sur le social et le culturel, peuvent nous amener à comprendre qu’un pays est autre chose qu’une somme de libertés individuelles exercées avec un haut niveau de vie.

« L’Europe, c’est la Bible et les Grecs », explique Emmanuel Levinas, c’est-à-dire d’une part la tradition judéo-chrétienne de responsabilité pour « l’autre », d’autre part l’ordre et l’harmonie comme pensés par les Hellènes. On est loin des commentaires sur les déboires d’un sportif californien accusé d’avoir occis sa femme et l’amant de celle-ci.

Les journalistes, dans les années qui viennent, auront un rôle primordial. Aujourd’hui le dollar a remplacé la messe. Toute information est présentée sous un angle économique. On confond bénéfices et déficits avec le Bien et le Mal. Les idées, au journal télévisé, sont de plus en plus courtes. « L’éthique de l’intelligence, explique Régis Debray, c’est le dialogue, le discursif, l’abstraction. C’est d’abord le temps, le temps qu’il faut pour développer une argumentation. »

À ce jour l’audiovisuel, qui se nourrit de spectaculaire, n’a que faire de l’intellectuel. Les dirigeants des réseaux d’État devraient savoir que, quand les intellectuels n’ont plus de temps d’antenne, les sociétés n’ont plus le temps de penser.