Société

Les ados, ça va. L’enfer, c’est l’école !

La romancière Dominique Demers vient de rencontrer des milliers d’élèves. Malgré leurs airs de durs, dit-elle, les adolescents sont drôles et motivés. Ce sont plutôt les profs qui capotent et les directeurs qui décrochent.

En trois mois, le printemps dernier, j’ai rencontré plus de 4000 élèves dans une trentaine d’écoles du Québec. Pendant une heure, deux ou trois fois par jour, j’expliquais mon métier d’écrivain et de journaliste à des jeunes de six à 16 ans dans le cadre de la Tournée des écrivains, un programme du ministère de l’Éducation et de l’Union des écrivains du Québec.

J’ai été séduite, dégoûtée, émue, enragée. Et j’ai fait deux grandes découvertes: les écoles du Québec sont des boîtes à surprise et les adolescents sont charmants.

Quinze minutes après avoir poussé la porte d’entrée, je sais si l’école est bonne ou pas. Si le directeur est «tripant» ou incompétent. Si les profs sont motivés ou s’ils ont décroché. S’ils forment une belle équipe ou s’ils rêvent de jeter un scorpion dans la soupe de leur voisin. Je sais si le bibliothécaire se traîne les pieds ou se démène comme un diable. Si les élèves sont aimés et respectés ou expédiés d’un local à l’autre comme des boîtes de haricots. Si les adolescents défoncent souvent la porte de leur case ou s’ils aiment suffisamment leur école pour y faire un peu attention. Si les enfants s’amusent ou s’entretuent dans la cour de récréation. Si les jeunes aiment lire ou pas et si les profs, le bibliothécaire et le directeur y accordent un peu d’importance, beaucoup ou pas du tout.

Au coin d’une rue, l’école est excellente; un kilomètre plus loin, l’autre est pourrie. Et impossible de deviner la qualité d’un établissement selon la région ou le quartier. Il faut y mettre les pieds. Le facteur déterminant n’est pas ethnique, socioéconomique, linguistique ni géographique. Qu’une école soit privée ou publique, catholique ou protestante ne garantit rien non plus.

Ce qui fait la différence? Le personnel. Du directeur au concierge en passant par les secrétaires, le bibliothécaire et, dans les grosses polyvalentes, l’agent de sécurité. Sans oublier les enseignants, bien sûr…

Avant d’accepter un candidat, les facultés de médecine le soumettent à une entrevue pour déterminer s’il possède certaines qualités jugées essentielles: générosité, ouverture d’esprit, intégrité… Ce type de sélection n’existe pas dans les facultés d’éducation. Et ça paraît.

J’ai vu des profs toujours entourés d’élèves. Les jeunes bourdonnent autour d’eux, au début et à la fin de chaque cours, à la cafétéria le midi, dans les corridors et jusqu’au terrain de stationnement de l’école. Les élèves les aiment. Ces enseignants ont quand même parfois envie de bourrer leurs élèves de valium ou de les hacher menu. «Surtout l’hiver, les jours de tempête, ou en fin d’année lorsque le mercure grimpe à 35°C dans la salle de classe», m’a confié l’un d’eux. Mais ils sont heureux d’enseigner et ne rêvent pas d’être horticulteurs ou réparateurs de machine à laver. Ils ont choisi de travailler avec des jeunes et ne le regrettent pas.

D’autres profs sont insupportables. On le sent immédiatement, en entrant dans leur classe. Sourire forcé, voix criarde. Un chapelet de recommandations précède la fameuse rencontre avec la romancière. Les élèves devront être sages et silencieux, et malheur à ceux qui feront honte à leur professeur! Me voilà devant 30 élèves au regard éteint, raides comme des piquets sur leur chaise et aussi disposés à échanger leurs idées avec moi qu’une souris devant un chat.

J’ai rencontré des enseignants qui engueulent leurs élèves lorsqu’ils s’assoient par terre à l’indienne au lieu de s’agenouiller les talons collés aux fesses, et d’autres qui font des drames parce que leurs élèves s’assoient sur leurs talons et non à l’indienne. Certains enseignants sont tellement persuadés que leurs élèves sont insignifiants et impolis qu’ils ne les laissent ni poser des questions ni donner leur opinion. Et malheur à ceux qui rient, même lorsque c’est drôle. Ils sont rabroués vertement. En prime, les moins chanceux essuient une remarque franchement blessante.

Quelques jours après le début de cette tournée, je me souviens d’avoir pensé: les sciences de l’éducation, c’est de la frime. L’enseignement est un art… Et pour le pratiquer, il faut un minimum de talent. Certains l’ont, d’autres pas.

Mais on fait souvent le procès des profs… et on ne parle jamais des directeurs d’école. Or, les enseignants forment un orchestre dont le directeur est le chef. Selon mon expérience, ces derniers se divisent en deux clans: ceux qui ont sans doute quitté l’enseignement avec un pincement au coeur mais la certitude d’être plus utiles ailleurs et ceux qui, visiblement, n’en pouvaient plus de vivre aussi près des élèves.

Dans presque toutes les écoles primaires que j’ai visitées, le directeur m’attendait à l’entrée. Deux fois, j’ai dû le chercher. La première fois, c’était dans une grosse école à forte concentration haïtienne. Sourire aux lèvres, la secrétaire m’a expliqué que monsieur le directeur était occupé dans la classe juste à côté. Je l’ai surpris assis par terre, un livre ouvert sur les cuisses. Il lançait de puissants «couac couac» en agitant frénétiquement les bras. Deux douzaines d’enfants, les yeux grands comme des planètes, étaient suspendus à ses lèvres.

Dans cette école-là, les enfants ne lisent pas. Ils dévorent des livres! Le directeur a fait de la lecture son cheval de bataille. Les profs ont embarqué. Et ça marche. Les élèves ont lu des tas de livres; ils ont la tête bourrée d’images, d’idées, d’histoires, de questions. Mais surtout, ces enfants ont l’air heureux. Les petites tresses sautillent et les beaux yeux moka pétillent dans les corridors.

Dans l’autre école, la directrice était absente. «Rien d’étonnant: elle n’est jamais là», m’a chuchoté un prof. Cette école cauchemar est située dans un quartier huppé de Mont-Royal. Lorsque j’avais joint la bibliothécaire pour lui annoncer que la candidature de l’école avait été retenue dans le cadre de la Tournée des écrivains, elle m’avait répondu qu’elle s’en lavait les mains. «Bon, d’accord, j’ai fait la demande, mais c’était au début de l’année. Je quitte l’école dans deux jours. Je suis crevée, malade, écoeurée.» Elle avait ajouté d’un ton ironique. «Parlez donc à la directrice…»

Le jour de la visite fut catastrophique. Sans même se lever de sa chaise, derrière une sorte de comptoir palissade, la secrétaire de madame la directrice m’a lancé un trousseau de clés en aboyant: «La bibliothèque est au bout du couloir!»

Le long du corridor, une demi-douzaine d’enfants en pénitence copiaient je ne sais trop quoi. La bibliothèque était infecte. Des rayons presque vides, de très très vieux livres, aucune affiche. Cinquante enfants allaient bientôt entrer. Il n’y avait pas 10 chaises et des moutons flottaient sur le plancher. Heureusement, j’ai déniché une armoire à balai.

La première maîtresse m’a surprise une vadrouille à la main. Ses élèves la suivaient à la queue leu leu, les bras bien raides de chaque côté du corps, la tête droite, l’oeil morne, pendant que la maîtresse multipliait les menaces. Gare à ceux qui songeraient à s’amuser!

Dans les corridors de cette école, les élèves se bousculent et se crient des énormités dès que les adultes sont hors de vue. La salle des profs est immense et d’un luxe inouï mais l’atmosphère à couper au couteau. À la pause-café, une jeune enseignante m’a confié: «C’est le bordel ici.» J’ai osé dire que j’avais remarqué. Elle n’attendait que ça pour vider son sac. «La directrice est absente trois ou quatre jours par semaine, tout va de travers. Elle est méprisante et déteste les élèves comme les enseignants. Les profs sont brûlés.» N’y a-t-il rien à faire? Elle hausse les épaules. «J’espère changer d’école l’an prochain. Les parents n’ont aucune idée de ce qui se passe ici. La directrice sourit jusqu’aux oreilles chaque fois qu’elle croise un parent ou un commissaire.»

Au secondaire surtout, une foule de «spécialistes» participent à la vie scolaire. Dans une grosse école de béton en banlieue de Montréal, les ados aux narines percées tripent sur la bibliothèque et sa bibliothécaire. J’étais là le jour d’une tombola littéraire à l’heure du lunch. Une grande foire du livre avec des jeux, des prix, une foule d’activités. Les jeunes engouffraient vite leur sandwich derrière la porte dans le corridor pour ne rien manquer. Cette bibliothèque-là est ouverte avant, pendant et après les heures de classe. Il n’y a pas plus d’employés qu’ailleurs: des élèves bénévoles estampillent les livres au comptoir de prêt. Théoriquement, les portes de la bibliothèque ferment pendant 10 minutes avant le début des cours de l’après-midi. Le jour de ma visite, trois élèves sont venus supplier: «J’avais une pratique ce midi et j’ai fini tous mes livres. Il faut que tu m’en échanges un sinon j’aurai rien à lire jusqu’à demain.»

La bibliothécaire de cette polyvalente vante beaucoup les profs. Ils sont compétents, créatifs, coopératifs. «Dès que j’ai une idée, ils embarquent. C’est l’fun.» Et les profs de cette polyvalente se disent bien chanceux d’avoir une bibliothécaire hors pair.

Dans une autre polyvalente de banlieue, la jeune bibliothécaire ferme boutique six semaines avant la fin des classes «pour faire l’inventaire». En m’accueillant, elle m’avertit tout de suite: «Je ne peux assister à votre conférence. Je suis débordée. J’ai encore plusieurs milliers de dollars à dépenser et je ne sais plus quels livres acheter.» Elle s’approche pour chuchoter: «Entre nous, ça ne donne rien. Ici, les jeunes détestent la lecture. Ce n’est pas étonnant: les parents ne lisent pas. Le milieu culturel est pourri. Y’a rien à faire.»

La chipie me largue dans une salle de conférence. La moitié de la pièce sert d’entrepôt: vieux pupitres, bureaux, tables y sont entassés. De l’autre côté, une cinquantaine de chaises. J’attends une soixantaine d’élèves de la quatrième et de la cinquième secondaire. Quelques-uns devront s’asseoir par terre… Cinq minutes plus tard, il en est rentré 90. «Est-ce que ça vous dérange beaucoup?» me demande la bibliothécaire, suave.

J’ai un peu le vertige. Ces jeunes-là sont plus grands et plus gros que moi. Sans compter qu’il y a beaucoup de garçons alors que mes romans plaisent surtout aux filles. Voilà qu’ils lancent des boulettes de papier et blasphèment à tue-tête. J’entends la porte se refermer. Je cherche un prof, la bibliothécaire… N’importe qui de plus de 16 ans. Il n’y a que des adolescents. Partout. Sur les 50 chaises comme sur les vieilles tables, les bureaux, et dans tous les coins.

Je dis bonjour mais personne n’entend. Après une éternité, j’obtiens un semblant de silence et je leur demande s’ils ont lu mes livres, s’ils me connaissent un petit peu… Six filles, dans la première rangée, lèvent timidement la main. Les 84 autres n’ont pas lu mes romans. Ils n’ont d’ailleurs jamais lu de roman. J’aurais pu leur faire croire que j’étais astronaute, cartomancienne ou danseuse à claquettes mais c’est trop tard. Alors, je leur explique, tout bêtement, que je suis journaliste et écrivain et que je trouve ça passionnant. Ils s’en contrefichent.

J’ai une idée. Je prends un de mes romans. Le premier. Et je commence à lire. À haute voix. L’effet surprise est renversant. Ils ont les yeux vissés sur moi; le silence est presque parfait. Au bout de 20 minutes, je me suis arrêtée et nous avons discuté d’écriture et de littérature jusqu’à ce que la cloche sonne. Ils voulaient tout savoir. Comment j’invente une histoire? Combien de temps ça prend pour écrire 150 pages? Est-ce que je gagne autant qu’un policier ou un pompier? La caissière du Perrette au coin de ma rue sait-elle que je suis écrivain?

Avant cette tournée, j’écrivais pour les adolescents mais je n’en connaissais pas vraiment. L’idée de les rencontrer, surtout en gros groupe et pendant une heure, me terrorisait un peu. J’ai découvert qu’ils sont drôles, intelligents, attentifs, passionnés et, même, plutôt sages. Je les imaginais un peu baveux et très blasés. Ils sont enthousiastes et généreux. La plupart d’entre eux vivent à 150 km/h et trouvent l’école plate. Quand on rêve d’une fille, on se fout du cosinus…

Ce que je leur proposais – parler d’écriture et de littérature – n’avait rien d’éclatant. Pour compenser, je leur ai raconté des anecdotes, des petits bouts de ma carrière, de ma vie. Et ils m’auraient écoutée pendant deux heures. Ils l’ont dit, me l’ont écrit. J’ai reçu des centaines de lettres. Des mercis gros comme le bras. Parce que j’avais parlé de moi. Les profs qu’ils aiment, disent-ils, font ça de temps en temps.

Ils meurent d’envie d’échanger, de se raconter, veulent surtout parler d’émotions, sont très sensibles au pouvoir des mots, écrivent eux-mêmes, secrètement, des lettres, des poèmes, un journal, des chansons…

«Je suis Guillaume et j’ai 15 ans. Vous ignorez tout de moi, mais, je vous le dis, je suis un gars sensible […]. Je vous admire tellement pour les mots que vous écrivez. J’aimerais en faire autant mais je vous arrive même pas à la petite oreille.»

«Je me nomme Patrice et j’ai 15 ans. Je suis un gars bien calme. J’aimerais être musicien plus tard. J’écris souvent des chansons…»

Un jour, un adolescent un peu épeurant – la moitié du crâne tondue, l’autre couverte de poils orange, deux anneaux dans le sourcil gauche – a attendu que tout le monde soit sorti pour s’approcher de moi. Le prof avait disparu. Pendant toute l’heure, il avait corrigé des copies sous mon nez. Le jeune avançait vers moi, les yeux rivés à ses Doc Martin à 18 trous. Puis, il a levé rapidement les yeux avant de lancer, d’une voix rauque: «J’écris moi aussi.» Après, il a disparu.

Ils font trois fautes d’orthographe par phrase. Dominic, troisième secondaire, me trouve «très simpatic» et Emmanuelle, de la même classe, jure que mes romans sont «excellants». Mais leur intensité émeut. «Il laboure le coeur ton roman», écrit Véronique.

Dans toutes les écoles où les enseignants étaient motivés, la bibliothèque bien garnie et le bibliothécaire dynamique, les jeunes aimaient lire. Passionnément, même. Un élève de deuxième secondaire m’a glissé un billet avec son nom et son numéro de téléphone à la fin d’une rencontre. «Écoute-moé ben, a-t-il dit. Si t’écris un autre roman, j’veux que tu m’appelles. Parce que m’a le lire. Pis si tu décides que t’en écris pus… je te casse les deux jambes!»

Des ados de quatrième secondaire ont lu cette année leur premier roman. «Honnêtement, Véronique n’avait jamais lu de livre au complet avant», me confie son amie Cynthia dans une lettre qu’elles signent toutes les deux.

Ils sont étonnés d’aimer lire et veulent d’autres romans. Tout de suite. Mais plusieurs d’entre eux sont un peu perdus. Un élève a cherché mes romans dans trois dépanneurs. «Cou’donc: ils se vendent où tes livres?»

Les ados ont apprécié que notre rencontre ne soit pas suivie d’un exercice, d’un devoir, ou d’un test. Ils lisaient un de mes romans sans être évalués. Plusieurs ont découvert que lire, c’est comme chanter, danser ou jouer au hockey. On peut le faire même quand on n’est pas obligé. Mais les pauvres sont tellement habitués à être évalués que certains d’entre eux n’ont pu résister. Au milieu ou à la fin de leur lettre, ils m’accordent une note. Sur 10!

De cette inoubliable tournée, je conserve une foule de souvenirs épars. Comme cette fois, un des premiers jours… À 8 h 20, je traversais sagement la rue derrière la brigadière en même temps qu’une douzaine d’enfants. Trois petites filles m’épiaient drôlement. «Viens-tu faire un spectacle?» a finalement demandé l’une d’elles en lorgnant mon sac (qui ne contenait que des livres). «Non.» «Alors, c’est toi la remplaçante?» «Non… Aimez-vous les remplaçants?» «Pas ceux qui ont du long poil dans les oreilles!»

Ces demoiselles m’ont donc raconté l’horrible-journée-avec-l’affreux-remplaçant-quiavait-du-long-poil-dans-lesoreilles. À première vue, cela semble bien innocent. Mais, ce jour-là, les fillettes savaient d’avance qu’elles auraient encore un remplaçant: leur maîtresse avait une réunion. La semaine précédente, c’était autre chose. Et, comme par hasard, ce jour-là, dans cette école-là, le directeur adjoint était absent; la bibliothécaire aussi et plusieurs enseignants. Une épidémie?