Société

Le décrochage ça se soigne!

À Baie-Comeau, on refuse d’attendre que les élèves claquent la porte. On a concocté un enseignement sur mesure pour les décrocheurs: non seulement ils restent, mais ils en redemandent!

À la polyvalente des Rives, 28 adolescents de 15 à 19 ans accordent des participes passés et résolvent des équations à coeur de jour dans un petit local, les fesses vissées à leur chaise, la tête penchée sur leur cahier. Ce sont des durs à cuire, des doubleurs émérites, des décrocheurs en puissance qui ont rendu leurs derniers profs complètement marteaux.

Serge Bouchard, directeur de cette école secondaire de Baie-Comeau depuis bientôt 20 ans, leur a concocté un régime pédagogique à peine plus séduisant qu’une assiette de navets et guère plus avant-gardiste qu’un vieux missel. Pourtant, ses petits moutons noirs sont passés de 220 absences par année, en moyenne, à moins de 60, et tous ont fait des progrès scolaires époustouflants.

«Ces élèves ont bouclé en 63 heures des programmes évalués à 90 heures par le ministère de l’Éducation», se réjouit Danielle

Arsenault, une des deux enseignantes affectées au programme. Le plus drôle, c’est que les ados adorent ce régime austère. «Plusieurs élèves nous ont téléphoné pendant l’été parce qu’ils s’ennuyaient de l’école», raconte Claudine Jourdain, sa collègue.

«En un an, je suis passée d’un classement de sixième année en français à celui de secondaire cinq et, en maths, de secondaire un à secondaire quatre!» pavoise Isabelle Caron, 19 ans. Quant à Stéphane Ouellet, 15 ans, tripleur de troisième secondaire, ses nouveaux profs ont découvert qu’il était surdoué. «Si t’avais vu la tête de mes parents le soir où on leur a annoncé ça!» dit-il en riant.

Le fameux programme, CREA-POLY (CREA: Centre régional d’éducation des adultes), c’est tout bêtement l’enseignement pour adultes à la polyvalente. «Les décrocheurs de 16 ans ont besoin d’être écoutés, dirigés, encouragés… et « ramassés » quand ça ne va plus, dit Serge Bouchard. À la polyvalente des Rives, on a adapté la formule à leur réalité d’adolescents. C’est le meilleur des deux mondes!» Ainsi, de l’enseignement pour adultes, on a retenu l’approche individualisée et le programme français-mathématiques-anglais. «On a flushé l’enseignement moral, la chimie et toutes ces singeries», comme disent les jeunes. «Le secret, c’est de leur faire vivre des réussites tout de suite, poursuit le directeur. Plus tard, on ajoute les matières dont ils ont besoin pour être admis au cégep ou dans le secteur professionnel. C’est l’éducation à la carte.»

L’an dernier, 18 des 26 jeunes inscrits au CREA-POLY ont tenu le coup jusqu’en juin. Les jeunes ont la permission d’organiser des parties de quilles ou de soccer pendant les heures de classe, mais ils n’y pensent même pas. Dès qu’ils découvrent le succès, ils foncent à toute allure dans leurs cahiers. «C’est facile, les profs expliquent bien», disent-ils. Les enseignantes jurent pourtant qu’elles n’y sont pour rien: «Nous sommes deux pour 28 élèves. Dès que l’un d’eux bloque, on lui explique tranquillement la matière dans un langage qu’il comprend.»

«Ce qui est bon, c’est que les profs s’acharnent sur nous», confie Stéphane Langlois, 19 ans, qui n’avait pas tenu six mois à l’enseignement pour adultes.

Danielle Arsenault et Claudine Jourdain s’étaient pourtant juré qu’elles frotteraient des parquets plutôt que de travailler dans une polyvalente avec de jeunes boutonneux en crise hormonale. Harcelées par Serge Bouchard, elles ont finalement laissé tomber l’enseignement pour adultes et accepté de s’embarquer dans le CREA-POLY. «Je n’en reviens pas encore, confie Claudine Jourdain. Ces jeunes-là sont l’fun. C’est vraiment chouette de vivre avec eux.» «Ils sont beaux, drôles, intelligents et attachants, ajoute Danielle Arsenault. Je ne voudrais plus travailler ailleurs.»

L’idée du CREA-POLY est née il y a trois ans. Serge Bouchard avait fait passer un test à ses 242 élèves de deuxième secondaire. Dix-huit d’entre eux avaient obtenu une note parfaite… en décrochage. «Ils avaient déjà décroché mais sans quitter l’école. Je les ai retirés de leur groupe, je leur ai assigné un prof à temps plein et un intervenant psychosocial à mitemps. Au bout de quelques semaines, je me suis retrouvé avec des pseudo-délinquants dans mon bureau, les larmes aux yeux parce qu’ils venaient de réussir un examen! Le prof collait des étoiles dans leurs cahiers et ils étaient contents. Je n’en revenais pas.»

«C’est simple, poursuit-il, 20% des élèves de nos polyvalentes sont incapables de travailler dans un grand groupe. Après quatre ans au secondaire, ils ont surtout retenu qu’ils étaient des « pas bons », des « poches », des « pourris ». Ils sont pourtant intelligents, doués même, mais ils ont de la difficulté à se concentrer. Au lieu de s’adapter à eux, l’école les abandonne. C’est terrible. On condamne des jeunes de 15 ans à ne pas fonctionner dans notre société. Il faut absolument croire en eux et trouver un moyen de les « réchapper ». Coûte que coûte. À moins d’une réelle déficience, chaque élève devrait au moins terminer son secondaire quatre pour accéder au secteur professionnel.»

Le directeur ne s’enflamme pas pour rien. À 51 ans, cet exmaire de Pointe-aux-Outardes et actuel directeur de la Fédération des CLSC du Québec est lui-même un ancien décrocheur: «À 16 ans, je me suis fait mettre à la porte de l’école cinq fois. La dernière, c’était pour de bon. J’étais tannant parce que je m’ennuyais. Encore aujourd’hui, j’ai de la difficulté à écouter quelqu’un parler plus de 30 minutes. Je n’y peux rien: je tombe endormi!»

«Écouter un prof, ça me fait capoter, mais faire des maths toute seule pendant toute une journée, ça me dérange pas», dit Karine, 16 ans, une petite nouvelle au CREA-POLY. Certains jeunes réussissent mal parce que leur style d’apprentissage est différent; d’autres parce qu’ils viennent de milieux perturbés, croit Serge Bouchard: «Quand ton père a fait maison nette pendant la nuit, les maths, ce n’est pas ta priorité.» Un élève m’a expliqué: «On a une entente avec les profs. Quand ça va vraiment pas, on le dit. Et elles en tiennent compte. On a le droit de ne pas être en forme.» Mais tout n’est pas permis. Bien au contraire. Ce même élève s’est fait renvoyer du CREA-POLY à Pâques. Serge Bouchard lui a dit: «Écoute, on a fait tout ce qu’on pouvait, on est au bout de nos ressources. L’école ne t’intéresse pas, c’est ton droit. Va vivre d’autres expériences. Si tu changes d’idée, reviens avec tous tes devoirs faits.» Au bout de quelques semaines, il est revenu avec tous ses devoirs terminés.

On est quand même souple. Le vendredi, Carl construit des maisons et le mercredi, Isabelle fait des ménages: des absences autorisées parce qu’elles sont motivées. Sinon, le directeur est sans pitié. «Nous avons une liste d’attente; ceux qui sont admis doivent travailler.» «On le sait qu’on est chanceux», lâche Carl Tremblay, le plus punk du groupe avec son épingle de nourrice piquée dans la joue et ses mèches noires dressées en pointes sur le crâne.

Pour les parents, le CREA-POLY est une machine à miracles. «Avant, les profs voulaient me rencontrer pour m’expliquer que mon Carl, c’est un échec, raconte Nicole Boivin. Maintenant, ils me disent que son seul problème, c’est de vouloir avancer trop vite! Qu’il faut le ralentir!»

«À la première rencontre de parents, on a été surpris, dit Serge Bouchard. Dix-sept sont venus! Du jamais vu. Parmi eux, certains que j’essayais de joindre depuis trois ans!» Ils étaient curieux de savoir pourquoi leur enfant avait hâte d’aller à l’école le matin. Et si c’était bien vrai qu’il avait réussi son dernier examen. Il y a eu quatre rencontres de parents pendant l’année. Pas mal quand on songe que leurs rejetons ont de 16 à 19 ans…

Serge Bouchard est tellement fier de son CREA-POLY qu’il projette de l’adapter à des élèves de 12 à 15 ans. «Ça ne coûte presque rien, plaide-t-il. Une « portion » de professeur de plus pour que ces jeunes soient mieux encadrés. C’est tout.»

Le directeur cherche aussi à obtenir une quinzaine de milliers de dollars pour réembaucher l’intervenant psychosocial qui, l’an dernier, a aidé les jeunes du CREA-POLY à tenir bon quand ça brassait dans leur vie. Isabelle, la présidente de la classe, a rédigé le texte d’une pétition et les parents songent à se mobiliser. «On y croit, on veut faire quelque chose», dit Monique Canuel-Langlois, dont le fils jure qu’il serait plongeur s’il n’avait pas été admis au programme.

«Nous avons réussi jusqu’ici parce que tout le monde y a mis du sien», dit Serge Bouchard, confiant en l’avenir. «J’ai eu l’appui total de ma commission scolaire et du Centre régional de l’éducation des adultes. C’est typique de chez nous, ça. On a appris à régler nos problèmes nous-mêmes, sans attendre les permissions.»