Société

« Un indien, ça ne vaut rien… »

Huit ans après avoir fait trembler l’industrie du bois avec son film L’erreur boréale, le chanteur cinéaste Richard Desjardins récidive avec un documentaire-choc sur les Algonquins, le plus pauvre des peuples autochtones du Québec. Sera-t-il entendu ?

Dans la localité de Kitcisakik, dans la réserve faunique La Vérendrye, en Abitibi-Témiscamingue, environ 400 Algonquins vivent sans eau courante ni électricité, même si, par une cruelle ironie, ils logent à proximité d’un barrage hydroélectrique. « Tu peux bien battre un chien affamé. Mais bats-le pas avec un steak, crisse ! dit Richard Desjardins. Ce peuple, c’est notre tiers-monde. Mais on refuse de le voir. »

Avec son complice de toujours, Robert Monderie, avec qui il avait réalisé en 1999 L’erreur boréale, le cinéaste pamphlétaire lance cet automne un nouveau documentaire de long métrage, Le peuple invisible. Produit par l’Office national du film (ONF), le film est consacré à la situation des quelque 10 000 Algonquins du Québec, qui vivent principalement en Abitibi et au Témiscamingue.

Les réalisateurs ont longuement séjourné dans sept des neuf villages algonquins de la région. Fidèles à la pure tradition des grands documentaires de Pierre Perrault ou d’Arthur Lamothe, ils ont donné la parole aux Algonquins, les plus pauvres parmi les autochtones du Québec, avec un revenu moyen annuel oscillant aux environs de 15 000 dollars. La moitié de la population, en effet, vit dans des conditions lamentables. Contrairement aux Cris, qui bénéficient des fruits de la Convention de la Baie-James ou de La paix des braves, les Algonquins — dont la moitié n’ont pas 30 ans — n’ont signé aucun traité qui leur permettrait d’échapper à leur misère.

Ce nouveau brûlot du tandem Desjardins-Monderie devrait avoir une force de frappe comparable à celle de L’erreur boréale. Richard Desjardins veut secouer les Québécois et leurs dirigeants, éveiller les consciences. Il désire faire connaître ce peuple sur lequel lui-même savait très peu de chose avant de tourner ce documentaire, alors qu’il a pourtant vécu longtemps dans la même région que les Algonquins. Le poète-chanteur-cinéaste ne se berce toutefois pas d’illusions. « La forêt, c’est une industrie de 20 milliards. Un Indien, ça vaut rien », répète-t-il.

Les auteurs du documentaire ont voulu mettre le public devant son ignorance de la question autochtone. « On traverse le parc de La Vérendrye sans savoir qui sont ceux qui vivent derrière les arbres, au bord de la route. Au cégep de Saint-Laurent, à Montréal, j’ai demandé à 200 étudiants de me nommer le peuple qui vit depuis plus de 6 000 ans entre Laval et Val-d’Or. À peine deux ont levé la main pour nommer les Algonquins. On part de loin ! »

Le peuple invisible a été présenté en première mondiale au 26e Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue, à Rouyn-Noranda, le 27 octobre. Ce documentaire coup-de-poing prendra bientôt l’affiche dans diverses salles indépendantes du Québec.

L’actualité a rencontré Richard Desjardins chez lui, dans son jardin, sous un immense caryer. Il était trop tôt pour parler de l’été indien, même s’il faisait anormalement chaud pour un après-midi de septembre… Rencontre avec un bon gars, qui ne parle pas la langue de bois.

Comment êtes-vous parvenus, Robert Monderie et vous, à vous glisser à ce point dans l’intimité des communautés algonquines ?

— On a établi une véritable relation de confiance. Il faut dire qu’ils me connaissaient. Le film L’erreur boréale a été présenté presque partout. D’autres savaient qui j’étais par mes chansons. La clé, c’est de prendre son temps. Il n’y a pas une équipe de télévision qui aurait pu faire ce que nous avons réussi. On a mis plusieurs années à réaliser ce documentaire. Avec ces gens-là, tu ne peux pas fixer de rendez-vous, par téléphone ou autrement. Tu arrives et tu attends. On s’installait devant le conseil de bande ou devant le dépanneur. Les chiens arrivaient en premier, pour voir s’il n’y avait pas de restants de sandwichs. Ensuite, des enfants tournaient autour de nous. Après une « couple » de jours, tu commences à jaser avec le monde. Les entrevues duraient des heures et des heures. On allait sur un tournage avec un plan A, un plan B et un plan C. Mais on revenait tout le temps avec le plan D. Aucun producteur privé n’aurait permis cela. Seul l’ONF le pouvait. Il y a là une grande tradition du documentaire.

Outre la volonté, une fois de plus, de secouer l’indifférence, y a-t-il un lien entre ce documentaire sur les Algonquins et votre film L’erreur boréale ?

— Oui. En réalisant L’erreur boréale, Robert Monderie et moi avons beaucoup été en contact avec les Algonquins et on a créé des liens. On se promettait depuis longtemps de faire ce documentaire.

Les Indiens m’intriguent depuis mon enfance et leur sort me préoccupait longtemps avant L’erreur boréale. Je les voyais parfois sur le bord de la route, comme tout le monde en Abitibi, sans pour autant savoir qui ils étaient. Je les croisais quand j’allais visiter mes grands-parents et qu’on passait à côté de la réserve Timiskaming. Les Indiens se poussaient quand ils nous voyaient. Mon père m’a dit un jour : « Eux autres, ils ont tout perdu dans la vie. » C’était curieux comme commentaire de la part de mon père, un catholique de droite, qui aurait eu plus tendance à dire : « Y’ont rien qu’à se grouiller le cul. » À 16 ou 17 ans, j’ai travaillé comme aide-mesureur dans la forêt. Je suis tombé sur mes premiers campements d’Indiens. C’était évident que ces gens-là n’allaient pas bien. Les enfants n’étaient pas en forme. Je me faisais toujours un ou deux lunchs supplémentaires et je les laissais traîner sur une pile de bois. Ça partait vite ! Plus tard, dans les années 1970, quand je me suis retrouvé dans la Sierra, en Bolivie, j’ai eu une impression de déjà-vu devant des campements d’autochtones. Je pensais aux Algonquins de mon enfance. Che Guevara a débarqué en Bolivie, mais il aurait pu débarquer en Abitibi !

Votre film sur la forêt boréale a eu l’effet d’une bombe et a déclenché un débat qui fait toujours rage, huit ans plus tard. Espérez-vous que le scénario se répète avec Le peuple invisible ?

—Tout ce que nous voulons, c’est raconter l’histoire des Algonquins comme nous la voyons, en toute liberté. Après ? On verra. Tant mieux si ce film peut faire qu’il y ait un jour une véritable négociation sur les ressources et le territoire. Les Algonquins tentent depuis de nombreuses années de négocier la cogestion des ressources sur leurs terres ancestrales. Parce qu’il y a un lien direct entre le contrôle du territoire et la santé sociale. C’est notre hypothèse. Tant mieux si on peut faire avancer leur cause.

Sur quels aspects de la réalité des communautés algonquines insistez-vous particulièrement ?

— On a bien fait ressortir leurs problèmes de logement. On est dans la capitale mondiale du « deux-par-quatre », pis t’as ces gens-là qui couchent dehors ou dans de vieilles cabanes. Il y a quelque chose d’absurde là-dedans. Tu te promènes le long de la route, dans le parc de La Vérendrye, tu vois des cours à bois partout. Il n’y a rien pour eux, tabarnac ! Même s’ils sont là depuis 6 000 ans. Dans la communauté de Lac-Simon, 90 % des gens sont parents, parce qu’ils se reproduisent entre eux depuis qu’ils ne sont plus nomades. Tu regardes l’annuaire, ce sont les mêmes noms qui reviennent. Si les Blancs ne font plus d’enfants, les Algonquins, eux, en font à profusion. C’est un phénomène propre au tiers-monde… Ils vont bientôt former 25 % de la population du Témiscamingue. Il y a beaucoup de filles de 20 ans déjà mères de cinq ou six enfants, pas nécessairement pour de bonnes raisons, parfois juste pour recevoir plus de prestations du gouvernement. On a vu des problèmes de drogue (il est plus facile d’avoir de la coke que de la farine, à certains endroits), de suicide et d’alcoolisme chez les jeunes. Pour l’instant, la violence des Algonquins est dirigée contre eux-mêmes. Un jour, ils vont peut-être la sortir de leurs corps, à force d’être victimes d’injustices. À deux endroits, les Algonquins vivent à côté de barrages hydroélectriques, mais ils ne peuvent pas s’en servir et utilisent des génératrices pour s’éclairer. Tu peux bien battre un chien affamé, mais bats-le pas avec un steak, crisse !

À un certain moment, dans le film, le narrateur interpelle les souverainistes en leur mettant sous le nez une contradiction : 50 % des Québécois veulent faire un pays, mais continuent d’opprimer la minorité autochtone et de nier l’existence des Premières Nations. Le Québec traite-t-il moins bien ses autochtones que ne le font les autres provinces ?

— La question autochtone va nous péter dans la face un jour. Les souverainistes ne comprennent pas ça. Les autochtones ne sont pas nombreux [NDLR : environ 80 000 au Québec et près d’un million au Canada], mais ils sont partout. Si on ne conclut pas d’alliance avec eux, oublions la souveraineté. Le gouvernement du Québec a toujours profondément écœuré les Indiens. Profondément, à tous les niveaux, dans tous les détails. La seule fois que le gouvernement du Québec a concédé un pouce carré de territoire aux Indiens, c’est lors de la négociation de la Convention de la Baie-James, en échange de l’extinction de leurs droits. Le problème autochtone, le gouvernement du Québec l’a toujours eu en aversion. Organisez-vous avec le fédéral, dit-il. La Colombie-Britannique traite mille fois mieux ses autochtones. Il faut dire que, dans l’Ouest, les Indiens sont mieux organisés. Les Blancs ont mis 150 ans à marcher vers l’Ouest, les Indiens ont eu le temps de les voir venir !

Votre documentaire aborde en profondeur la question des sévices sexuels au pensionnat autochtone d’Amos. A-t-il été difficile de retracer des victimes ?

— Dans les années 1950 et 1960, le gouvernement fédéral a mis en place des pensionnats autochtones dans le cadre d’un programme d’« éducation » des Indiens. Il y en avait un à Amos. On a facilement retracé des victimes, des gens de mon âge (fin cinquantaine) qui sont passés par là. Une génération a désappris à chasser, à pêcher, à parler la langue de son peuple. Au pensionnat, ces enfants ont été battus, humiliés, agressés sexuellement. Dans le film, on utilise le mot « déprogrammation ». Certains en témoignent. L’idée, c’était, sous la contrainte, de faire en sorte que l’Indien abandonne sa langue, donc qu’il coupe la communication avec sa communauté, ses racines. Cette volonté existe toujours, d’une certaine manière. Encore aujourd’hui, les enfants quittent leur village autochtone le dimanche soir et roulent 100 km pour aller à Val-d’Or, d’où ils ne reviennent que le vendredi. La petite fille de huit ans prise dans cet engrenage ne peut rapidement plus parler avec sa grand-mère, qui voudrait pourtant lui enseigner toute la richesse de la culture amérindienne. Mais elles n’ont plus de langue commune.

Les victimes des pensionnats autochtones n’ont-elles pas obtenu des compensations du gouvernement fédéral ?

— Oui. Mais je rappelle que les pères oblats, qui administraient ces pensionnats, ne se sont jamais excusés pour les sévices, sexuels et autres, qu’ils ont fait subir aux enfants. Depuis quand, au fait, l’Église s’excuse-t-elle ? Ce qui est choquant, c’est que seul l’État versera des compensations aux victimes des pensionnats. Les oblats, eux, ne paieront pas un cent. Il y en a bien quelques-uns en prison, mais à part ça, les oblats s’en tirent plutôt bien. Ces mêmes oblats ont été ignobles avec les Algonquins, qui leur avaient permis de s’installer sur le bord de la rivière, à Maniwaki. Les oblats ont vendu les terrains aux Blancs, ce qui a mené à la création de Maniwaki.

Les Québécois sont-ils racistes envers les autochtones ?

— Oui. Il y a un racisme qui augmente à mesure que tu t’approches des endroits où vivent les Indiens. Pour beaucoup d’Abitibiens, ce sont encore des « encombrants ». À un certain moment dans le documentaire, on montre un vieux couple qui dit : « Y sont chanceux, les Indiens, ils vont à la pêche tant qu’ils veulent, vont à la chasse, paient pas de taxes. » Quand je leur demande : « Êtes-vous prêts à changer d’existence avec eux ? », ils répondent par la négative. Jamais de la vie ! C’est ce que pensent des millions de Québécois, j’en suis convaincu. S’il y a un problème d’accommodement raisonnable, c’est bien celui de nos rapports avec les Indiens. Le reste ? Il n’y a pas de problème.

L’enseignement de l’histoire a beaucoup à voir avec les clichés qui se perpétuent : les Indiens ont tué des missionnaires, ils ne sont pas capables de travailler, ils font le trafic des cigarettes, etc. C’est la raison pour laquelle nous nous en sommes tenus à l’angle historique seulement. Nous n’avons pas touché à l’aspect culturel.

Pourquoi dites-vous que les Algonquins ont subi un « knock-out » historique ?

— Il y a 300 ans, les Algonquins occupaient les terres au nord du Saint-Laurent, de Laval jusqu’à l’Abitibi. Après la Conquête, leur statut a été fixé et leur territoire reconnu par la Couronne. Un territoire destiné à être colonisé devait être acheté. Aujourd’hui, plus de 240 ans plus tard, rien n’a été payé. Pourtant, à partir de la rivière des Outaouais jusqu’aux Rocheuses, tout est couvert par des traités [NDLR : De 1871 à 1921, la Couronne a signé avec diverses Premières Nations des traités qui permettaient aux autorités fédérales de se livrer activement à l’agriculture, à la colonisation et à l’exploitation des ressources dans l’Ouest canadien et dans le Nord. Ces traités couvrent le nord de l’Ontario, le Manitoba, la Saskatchewan, l’Alberta et certaines régions du Yukon, des Territoires du Nord-Ouest et de la Colombie-Britannique.] Ça implique qu’on leur reconnaissait un certain droit sur le territoire. Autrement, on n’aurait pas conclu de traités !

Ça ne s’est pas fait au Québec. C’est simple, les Algonquins ont été victimes d’un knock-out historique et n’en sont pas encore revenus. Au début du 20e siècle, le gouvernement a mis un terme à leur nomadisme en créant des réserves et en forçant les Indiens à délaisser leur territoire. Les Algonquins ont failli disparaître, en 1900, lors de la colonisation de l’Abitibi. Pendant cinq ans, la chasse à l’original a été interdite. On a fermé leur « frigidaire », si on peut dire. Mais les Algonquins ont survécu. Ils ont mangé une autre claque en 1940, quand on a construit le chemin de fer entre Mont-Laurier et Val-d’Or, en plein sur les sentiers des trappeurs. Ils ont subi une suite de knock-out.

Comment ce « peuple invisible » pourra-t-il s’en sortir ?

— Les Algonquins s’en sortiront quand ils disposeront de leviers économiques. À Kitigan Zibi (Maniwaki), ils ont fait un peu d’argent avec le rapatriement de quelques lots. C’est la communauté algonquine de loin la plus prospère. Il faut absolument que toutes les communautés algonquines parviennent à se fédérer pour parler d’une seule et même voix. Il y a présentement deux « gangs » (voir « Qui représente qui ? »). Pour parler, ça va, mais quand vient le temps d’écrire, toutes les divisions surgissent. Ça va prendre une figure, à un moment donné, quelqu’un qui est capable de synthétiser toutes leurs revendications. Il leur faut un libérateur… À la première du film, à Rouyn, ils vont tous être là, tous les leaders algonquins. Je vais les embarrer dans une chambre d’hôtel et leur dire : « Vous sortirez quand vous aurez une fédération ! »