Société

Génération piton !

Ils sont nés avec Internet. Ils ont grandi dans un monde sans fil… Pour eux, les universités se transforment. Voyage au cœur d’une révolution.

Internet, Twitter, Facebook, SMS, blogues, jeux vidéo… Le monde des moins de 25 ans est celui de la connectivité et des claviers. Ils sont nés avec les nouvelles technologies. À côté d’eux, leurs aînés sont des immigrants technologiques dans un univers inconnu.

Au Québec, ils sont 1,5 million. Des jeunes âgés de 12 à 24 ans, qui ont grandi avec les micro-ordinateurs et qui vont, en vieillissant, transformer le milieu de l’éducation et du travail, parce que leur rapport au savoir et à la hiérarchie sera profondément différent de ce qu’il était par le passé.

Les Américains les appellent la Net Generation.

Au Québec, les auteurs d’une enquête sur cette génération les ont plutôt baptisés la génération C. « C » pour communiquer, créer, collaborer, explique-t-on au Centre francophone d’informatisation des organisations (CEFRIO), qui a mené l’enquête, rendue publique en octobre.

 Selon le Centre, la génération C transformera aussi profondément le monde de la politique et de la consommation. Déjà, celui de l’éducation, surtout postsecondaire, met les bouchées doubles pour répondre aux besoins de ces « pitonneux connectés ».

Pour ces étudiants, le prof n’est plus le seul détenteur du savoir. Et eux ne sont pas des réservoirs qu’on remplit ! Ils veulent une université qui soit un lieu d’échange, de construction commune du savoir.

Comment être professeur d’université quand vos étudiants peuvent à tout moment, en classe, sur leur portable, contre-vérifier votre enseignement dans le site Web d’une autre université ?

Pourquoi subir un cours ennuyeux d’un prof à Montréal si vous pouvez participer, dans Internet, au même cours donné par un expert américain ou européen ?

Pour le monde de l’éducation, les défis sont démesurés. Les universités du Québec ont commencé à les relever.

Après quelques jours d’émerveillement dans les salles de cours de sciences des universités d’aujourd’hui, notre journaliste s’est demandé si elle n’avait pas raté sa vocation ! Bienvenue à l’université de demain. 

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Qui aurait cru que le polypropylène ou les polyamides me feraient un jour battre le cœur, à moi, cancre en sciences ? Le doigt rivé sur mon « télévoteur », un appareil format carte de crédit, je me sens d’attaque pour rivaliser avec Marie Curie. Je clique en réponse aux questions d’Ariel Fenster, prof de chimie de l’Université McGill. Wow ! La solution vient de s’afficher sur les deux grands écrans placés à l’avant du vaste amphithéâtre, cinq secondes après que les étudiants (moi y compris) ont répondu. C’est celle que j’avais choisie ! Seulement le tiers de la classe a opté pour la bonne réponse. Me voilà prête à sauter dans le lit de la science ! Un parfum d’infidélité m’effleure : si, à mon époque, les cours de chimie avaient été aussi plaisants, aurais-je choisi la littérature ?


Karina Carneiro, Kate Parkinson, Saleh Muhammed Ewan,
Alexandra Pires-Ménard, Yiftan Huang et Jaan Altosaar

Moi qui n’avais pas mis les pieds dans une classe universitaire depuis des années, j’ai été séduite par le télévoteur – le clicker, comme on dit à McGill. Et par la panoplie de moyens existant pour stimuler la motivation des étudiants, favoriser leur réussite… et les garder éveillés pendant les cours ! De quoi faire pâlir d’envie les scénaristes de Star Trek : cours en fichiers MP3 qu’on peut réécouter à son rythme, tableaux interactifs permettant d’importer dans son ordinateur les explications écrites par le prof, simulations 3D pour futurs médecins… Décidément, l’université n’est plus comme « dans mon temps » !

Les enfants de la génération C, comme la nomme le CEFRIO, ou N (la Net Generation, comme les anglos appellent les jeunes qui ont appris à se servir d’un ordi avant de savoir écrire), ne suivent plus leurs cours – ni n’apprennent – comme leurs parents. Le virage techno bouleverse les façons d’apprendre et d’enseigner, qui n’avaient guère évolué depuis des siècles. Le cours magistral est dépassé à l’ère de « l’apprentissage par problèmes ». La formation devient aussi de plus en plus hybride, combinant les séances à l’université et celles à distance.

Bien sûr, il y a les immeubles à retaper, les difficultés budgétaires, le débat autour des droits de scolarité (trop élevés pour les uns et pas assez pour les autres), le gouffre financier de l’UQAM, le malaise à l’Université de Montréal entourant l’augmentation de salaire rétroactive du recteur malgré un budget déficitaire… Tout cela n’empêche pas l’université de demain d’être en train d’éclore au Québec, comme ailleurs au Canada et dans le monde.

Certains profs font de la résistance, mais beaucoup plongent avec enthousiasme dans ce nouvel univers. Ariel Fenster, le regard pétillant d’un gamin sous sa chevelure grise, est de ceux-là. Pour ce professeur de chimie, qui enseigne à McGill depuis 25 ans, les nouvelles technologies sont des alliées. Le télévoteur, entre autres. Cette merveille de technologie tranche avec le décor vieillot de l’amphithéâtre du pavillon Leacock, où officie le professeur. « Cet outil permet de pallier les inconvénients des grands groupes », me dit-il entre les murs gris – et sans fenê­tres – de la plus grande salle de cours de McGill. « Même les timides participent, et je peux rapidement rectifier le tir lorsqu’une notion a été mal comprise. »

Plus de 7 000 des 34 208 étudiants de McGill ont testé le télévoteur l’an dernier en sciences, en génie, en éducation, en agriculture (son usage sera généralisé selon les besoins de chaque cours). La plupart en sont satisfaits, d’après une étude de McGill, même s’il leur coûte 50 dollars (la moitié moins si on l’achète d’occasion). « On comprend tout de suite pourquoi on s’est trompé. Et on retient mieux les concepts théoriques », dit Yann Miollan, 20 ans, un brun aux yeux vifs qui étudie en génie logiciel.

C’est toutefois le système COOL (abréviation de COurses OnLine) qui a le plus changé la vie des étudiants d’Ariel Fenster. Tous ses cours sont enregistrés et peuvent être visionnés sur le Web ! Lancé en 2000 par le Département de chimie, le système d’enregistrement des cours, qui sont ensuite diffusés en ligne, a été étendu depuis à d’autres programmes de McGill : en 2008, il a permis à plus de 20 000 étudiants de suivre quelque 250 cours, de droit, de médecine, de sociologie ou d’ingénierie. (Le grand public peut également suivre certains cours de vulgarisation à cool.mcgill.ca.) « C’est très utile, surtout avant les examens », dit Jan Palecka, 19 ans, un blond aux yeux bleus en 2e année de génie mécanique. « Réécouter les cours sur mon iPod dans le métro, ou chez moi sur mon ordinateur, m’a permis de garder les notions bien en tête. »

Les cours proposés en entier sur le Web, comme ceux d’Ariel Fenster, demeurent encore l’exception au Québec. Par contre, presque tous les cours de presque toutes les universités ont leur propre site, accessible avec un mot de passe dans le site Internet de l’université. Ils contiennent notes de cours (texte, son, images ou les trois), explications de problèmes sous forme de vidéoclips et solutions d’examens. On est loin du temps où l’utilisation d’un dictionnaire était interdite lors d’un examen !

Dans ces « espaces collaboratifs », comme on dit dans le jargon des pédagogues, les étudiants peuvent également contacter leurs profs (par courriel), déposer leurs travaux, cliquer sur des livres numériques, partager des documents, travailler en réseau et échanger des renseignements dans des forums de discussion ou des blogues. Je me sens déconnectée, tout à coup…

Début septembre, sur la pelouse qui s’étale devant le pavillon Roger-Gaudry, de l’Université de Montréal, des étudiants profitent du soleil à l’heure du dîner. Un ordi portable en équilibre sur les cuisses, souvent des écouteurs aux oreilles, un café à la portée d’une main, un cellulaire dans l’autre… Seuls ou en petits groupes, ils sont tous multitâches, multibranchés.

Dans beaucoup de classes, bien des étudiants n’ont pour seul équipement qu’un ordinateur portable – dont ils se servent trop souvent, se plaignent certains profs, pour clavarder dans Facebook. « Les technologies amènent des problèmes de discipline nouveaux », dit Philippe Krutchen, professeur de génie logiciel à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), à Vancouver. « J’ai interdit l’usage des téléphones, mais que faire des ordinateurs ? Mes étudiants en ont besoin en classe pour annoter électroniquement les diapos PowerPoint qu’ils ont téléchargées à partir du site du cours. Résultat : je donne parfois le cours à un mur de 30 portables. Difficile d’établir un contact ! »

D’ailleurs, à quoi bon écouter attentive­ment, arriver à l’heure ou même venir en classe, quand on a accès aux cours sans se déplacer ? « Je manque souvent les cours qui sont enregistrés », admet Yann Miollan, étudiant en génie logiciel. Au point de songer à ne plus venir en classe ? « Je ne m’en passerais pas totalement, car j’aime être avec mes amis : être en classe est une expérience sociale. » N’empêche : certains professeurs refusent de mettre leurs cours en ligne justement pour éviter d’enseigner dans des salles vides.

Les universités font pourtant tout pour donner aux étudiants le goût de s’évader de leur chambre ou du domicile parental. Au pavillon Charles-De Koninck, qui regroupe les facultés de droit, de lettres et de sciences sociales de l’Université Laval, le soleil illumine l’espace grâce à la verrière, au centre de la cour intérieure. La Cyberthèque de McGill, dans le pavillon de la bibliothèque Redpath, est également baignée de lumière. Les étudiants peuvent y travailler comme bon leur semble : par terre (adossés à de gros coussins rouges, jaunes ou verts), sur des banquettes en « U », attablés dans des pièces de verre… À Longueuil, les 16 étages du nouveau « campus vertical » de l’Université de Sherbrooke, qui accueillera ses premiers étudiants en janvier 2010, sont tout en verre. Et son basilaire est surmonté d’un toit vert !

Partout, des locaux lumineux, conviviaux et aérés remplacent peu à peu les salles austères d’antan. Des lieux confortables et accueillants, conçus aussi bien pour le travail d’équipe, dans des « îlots » aménagés à cet effet, que pour l’étude en silence et en solo.

À HEC Montréal, pas de salles défraîchies ou vieillottes. Toutes les classes peuvent recevoir des tableaux blancs interactifs (TBI) : le prof peut y brancher son portable, et tout ce qui paraît sur son écran est projeté sur le grand tableau. Grâce à un stylet faisant office de souris, il peut également annoter ou surligner le texte et déplacer des images. Le tout peut ensuite être sauvegardé et transmis aux étudiants. Lesquels peuvent également se servir du TBI pour présenter leurs travaux en classe. On est loin du tableau noir et de la craie !

Les bons vieux cours magistraux – qui ont abondamment fait bâiller les étudiants de ma génération, avouons-le – cèdent de plus en plus la place à l’apprentissage par problèmes. (Ce sont les élèves issus de la réforme qui vont apprécier !) Que ce soit en génie, en finances ou en agriculture, l’enseignant se transforme en « guide » et soumet des cas concrets aux étudiants. Grâce, notamment, à des simulations plus vraies que nature.

Au pavillon Ferdinand-Vandry, de l’Université Laval, qui abrite notamment le Centre Apprentiss (apprentissage en sciences de la santé), les futurs médecins peuvent explorer l’anatomie humaine grâce à un logiciel 3D (Virtual Human Dissector) mis au point par l’Université du Colorado. Ils choisissent, à l’écran de l’ordi, parmi les fines tranches du corps humain qui ont été numérisées à partir des cadavres d’un homme et d’une femme. Macabre pour un profane, mais saisissant ! Cela ne remplace cependant pas totalement l’étude sur de vrais humains : la veille des examens, notamment, la révision se fait sur des cadavres en chair et en os.

Tout aussi réalistes : les mannequins-patients high-tech alités dans des salles reproduisant à s’y méprendre celles d’un hôpital (l’attente aux urgences en moins !). Ces « malades » se plaignent, ont des haut-le-cœur, des réactions allergiques et des chutes de pression… Bref, ils réagissent comme des humains aux médicaments et traitements qui leur sont administrés (anesthésiants, électrodes, défibrillateurs…), ce qui permet à l’enseignant de vérifier les réactions des étudiants en cas de complications.

Dans l’une des salles du Centre Apprentiss, j’ai testé – moi, censée être cancre en sciences, rappelons-le – un simulateur de bronchoscopie. Une sorte de Wii de Nintendo pour apprenti médecin !

Ma main tremble alors que je m’apprête à insérer un long tuyau flexible dans le nez du « patient » – une tête, un masque plutôt, munie d’un orifice. Le simulateur fait apparaître sur un écran des images 3D de l’intérieur de l’organe, générées automatiquement par un ordinateur. Grâce à l’effet de « rétroaction tactile », je ressens une résistance molle qui est, paraît-il, identique à celle ressentie lorsqu’on pratique une bronchoscopie sur un humain. Lorsque j’enfonce le tuyau un peu trop vite, j’entends le « patient » tousser. (J’ai sursauté aussi sûrement que si un mort avait éternué !) Dire que cet apprentissage se faisait auparavant sur des humains…

Les simulations n’existent cependant pas qu’en médecine. À la Faculté des sciences de l’agriculture et de l’alimentation de l’Université Laval, les étudiants peuvent, grâce au logiciel Simulovins, élever un troupeau de moutons virtuels – de la naissance à l’abattoir – et ainsi s’exercer à prendre les meilleures décisions pour le gérer (nourriture, période de reproduction, espace alloué à chaque animal…). Tandis que dans la fausse salle des marchés de HEC Montréal, des séances de simulation de négociation sont effectuées avec l’information financière nationale et internationale (en léger différé).

Le jeu en réseau pimente aussi souvent les simulations – y compris lors des examens de fin de session. À HEC Mont­réal, l’examen final d’un des cours de technologies de l’information met en compétition des équipes d’étudiants d’une même classe, avec le logiciel utilisé par Bombardier ou Hydro-Québec pour gérer leurs activités. « L’objectif est de prendre des décisions d’affaires rapides pour optimiser les ventes d’une entreprise de produits céréaliers », raconte Julien Perret, 22 ans, étudiant en technologies de l’information à HEC Mont­réal. « Ça a été l’examen le plus excitant de ma vie ! »

Toute cette technologie est peut-être bien excitante, mais qui paie la note ? En bonne partie, les étudiants, au moyen de « frais technologiques » obligatoires (entre 2,50 $ et 10 $ par crédit au Québec – un cours en compte en moyenne trois), avec un plafond par trimestre qui varie selon les universités. Des frais que tous les étudiants d’une même université paient. « L’ensemble de la population universitaire en profite, dit René Lacroix, vice-recteur adjoint aux systèmes d’information de l’Université Laval. Sous des formes différentes, les technologies sont autant présentes en littérature qu’en médecine – qu’il s’agisse des sites Internet de cours, des laboratoires informatiques de l’École des langues ou de la technologie numérique utilisée durant les cours de cinéma. » L’accès au réseau sans fil sur le campus n’est pas gratuit non plus (il est offert en option pour 10 dollars par session à l’Université Laval, ce que choisissent quelque 5 000 étudiants).

Les frais technologiques payés par les étudiants (deux millions de dollars par année à l’Université Laval, à raison de 2,50 $ par crédit par étudiant, pour un maximum de 37,50 $ par session) s’ajoutent aux subventions du ministère de l’Éducation pour le développement des systèmes d’information (DSI) : 1,874 million par année à l’Université Laval. « Alors que nos besoins ont explosé, ces subventions n’ont pas été indexées depuis 1995 », déplore René Lacroix.

Aussi perfectionnée soit-elle, la technologie ne transformera cependant pas un prof ennuyant en champion de la pédagogie. « Il ne suffit pas d’utiliser un gadget, encore faut-il que ce soit de façon efficace », dit Thierry Karsenti, professeur à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication en éducation. Selon une étude menée en 2007-2008 par la Chaire auprès de 10 000 étudiants, ceux-ci reprochent aux professeurs de ne pas savoir exploiter les possibilités des nouvelles technologies – l’utilisation des logiciels de présentation (comme PowerPoint) se limitant souvent, par exemple, à la lecture fastidieuse de diapositives.

S’adapter aux nouvelles technos, et en tirer profit, exige néanmoins beaucoup de temps et d’énergie de la part des professeurs. Si beaucoup sont prêts à s’y investir, d’autres n’en voient pas l’utilité. Il est de plus en plus difficile, toutefois, de se contenter de répéter inlassablement le même cours année après année. Les notes de cours étant désormais accessibles dans Internet, les professeurs doivent apporter un plus en classe par rapport à ce que l’étudiant a déjà lu. Sans compter le fait que de petits malins s’amusent à vérifier dans Wikipédia ce que dit le prof en cours et à s’opposer à lui en direct !

Les nouvelles technologies, et les nouvelles formes d’apprentissage, bouleversent le rôle des professeurs. Leur nouveau rôle n’est pas encore clairement défini, mais il s’apparente plus à celui d’un accompagnateur et d’un motivateur. « Beaucoup se sentent menacés et craignent de perdre leur position hiérarchique », observe Terry Anderson, professeur à l’Université d’Athabasca (Alberta) et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en formation à distance. « Cela explique en grande partie la lenteur du changement au sein des universités. »

N’empêche que les universités ne peuvent plus rester enfermées entre leurs murs. Ni se contenter de s’adresser à leur seule population étudiante. Une centaine de grands établissements américains – de Harvard à Berkeley en passant par le MIT – offrent, depuis le printemps, les cours de leurs meilleurs enseignants de toutes les disciplines dans YouTube EDU, portail lancé en mars dernier et donnant également accès à des dizaines d’universités dans le monde. Le citoyen lambda peut aussi avoir accès gratuitement à l’enseignement de profs réputés dans les sites iTunes Edu ou Academic Earth, lequel offre des cours gratuits en vidéo auxquels participent justement des universités comme le MIT, Berkeley, Harvard, Princeton… Tandis que de nouvelles universités en ligne, ouvertes à tous – comme la University of the People -, viennent de naître (voir l’encadré ci-dessous). L’université sera bientôt… universelle.