Société

Et si Dieu existait, finalement ?

Les athées méritent davantage d’être qualifiés de saints que ceux qui croient en Dieu, dit le philosophe français Jean d’Ormesson. Réflexions d’un agnostique rongé par le doute.

Et si Dieu existait, finalement ?
Superstock/Getty Images

Comment fonctionne l’Univers ? Qu’est-ce que la vie ? D’où vient-elle ? Qu’y a-t-il après la mort ? L’automne dernier, Jean d’Ormesson a frappé un grand coup avec C’est une chose étrange à la fin que le monde.

Ce titre, emprunté à un poème d’Aragon, reflète à ravir le ton de l’ouvrage, qui soulève de grandes questions. Au fil des pages, avec la modestie des vrais érudits, l’écrivain de 85 ans, membre de l’Académie française, cherche à construire un pont entre la culture et la science. Il cherche aussi, explique-t-il, à donner une chance à Dieu. Mais Dieu existe-t-il ?

Ex-directeur du journal Le Figaro et ancien président du Conseil international de la philosophie et des sciences humaines, rattaché à l’Unesco, l’octogénaire à l’éternelle vivacité d’esprit confirme ici que sa vision du monde s’étend bien au-delà de notre système solaire. Et si, dans ses remerciements, il rend grâce (entre autres) à saint Augustin, Platon, Homère, Virgile, Montaigne, Spinoza et Heidegger, il cite aussi Oscar Wilde: « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles. »

L’actualité a rencontré Jean d’Ormesson à Paris, dans les bureaux de son éditeur, Robert Laffont, au sixième étage d’un immeuble haussmannien, où il est arrivé à l’heure… et au pas de course.

 

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Dans votre livre, vous remettez en question l’existence de Dieu et, en même temps, vous lui donnez la parole. N’est-ce pas paradoxal ?

Jean d’Ormesson : Il y a bien, dans mon roman, un personnage que j’appelle « le Vieux » et qui intervient. Ce « Vieux », c’est Dieu. Pourquoi je l’appelle ainsi ? Parce qu’Einstein appelle Dieu « le Vieux » dans une lettre très célèbre où il explique que « le Vieux ne joue pas aux dés ». Et puis, avant Einstein, Goethe aussi avait parlé du « Vieux ». Dans Faust, il y a un personnage, Méphistophélès, qui est évidemment le diable et qui, lorsqu’il parle de Dieu, l’appelle « le Vieux ».

Certains lecteurs m’ont écrit pour me dire que j’étais en faveur de Dieu, que je lui donnais sa chance. D’autres m’ont demandé si je n’étais pas devenu athée. Ce n’est pas mon sentiment : je suis agnostique. Et agnostique ne veut pas dire athée. Être agnostique, c’est douter, et c’est vrai que je doute. Mais c’est vrai aussi que ce livre est plutôt une tentative de donner sa chance à Dieu. Je ne dis pas qu’il existe, mais qu’il n’est pas impossible qu’il existe, même si je crois d’abord à la science.

Mais la science, comme la foi, a ses limites, non ?

La science peut beaucoup de choses, mais elle ne peut pas remonter au-delà du big-bang. Parce qu’une fraction de seconde avant celui-ci, il y a un mur, qui n’est pas un mur théologique ou idéologique, mais un mur scientifique, accepté par une immense majorité des savants et qui s’appelle le « mur de Planck ». [NDLR : Du nom du physicien Max Planck, ce mur constitue la limite de nos connaissances sur ce qu’il y avait avant le big-bang.] Comme la science ne peut pas savoir ce qu’il y a au-delà de ce mur, elle ne peut pas prouver que Dieu existe. Ni prouver qu’il n’existe pas.

Vous faites aussi l’éloge des athées. Pourquoi ?

J’admire beaucoup les athées. Parce que les gens qui croient en Dieu, eux, ont le ciel. Ils savent que s’ils font le bien, ils auront une récompense. Mais les athées qui se sacrifient pour les autres, qui donnent leur argent aux pauvres et vont visiter les malades ou les prisonniers sont des espèces de saints qui donnent réellement gratuitement, puisqu’ils ne croient en rien. Dans ce livre, je dis que les athées sont peut-être les seuls qui méritent le surnom de « saints » et qu’ils seront sûrement assis un jour à la droite de ce Dieu auquel ils ne croient pas.

À vous écouter, les scientifiques, les croyants et les athées ont tous le même problème : ils manquent de preuves.

Comme l’immense majorité des gens, je ne sais pas. Et je ne crois pas que la science puisse répondre à la question de l’existence de Dieu. Mais chacun a le droit d’espérer que Dieu existe. Ce qui est intéressant, en revanche, c’est que j’ai toujours été entouré de gens qui affirmaient savoir que Dieu existe et d’autres qui disaient savoir qu’il n’existe pas. Ma grand-mère « savait » très bien que Dieu existe. L’idée même de le remettre en question était impossible pour elle, tout comme ce l’était pour Chateaubriand ou pour Claudel. De son côté, Marx « savait » que Dieu n’existe pas. Sartre aussi, de même que Dawkins, qui a écrit Pour en finir avec Dieu. Mais cet ouvrage me paraît tout à fait parallèle au catéchisme de mes grands-parents. Le catéchisme, c’est : Dieu existe. Le livre de Richard Dawkins, c’est : Dieu n’existe pas.

Votre livre est difficile à « cataloguer ». S’agit-il aussi d’un essai scientifique ? Ou d’un traité théologique ?

C’est un roman métaphysique. Une sorte de rêverie sur l’origine de l’Univers dans laquelle je pose un certain nombre de questions. D’où venons-nous ? Que faisons-nous ici-bas ? Où allons-nous ? Y a-t-il autre chose que ce monde ? Qu’y a-t-il après la mort ? Et là, évidemment, je suis tombé sur le problème de Dieu : est-ce qu’il y a un Dieu ? Mais la raison pour laquelle j’ai appelé ce livre un roman, c’est parce qu’il me semble que notre Univers est incroyablement romanesque. La vie est hyper-romanesque. La vôtre, la mienne, celle des lecteurs. Et au-delà de la vie de chacun, l’humanité est romanesque. La mise en place de la vie terrestre est un roman stupéfiant, et la mise en place du Soleil, de la Lune et des galaxies, un roman gigantesque.

Vous avez déclaré que ce livre est né d’un sentiment d’étonnement à l’égard de la vie.

Absolument. Il sort de l’étonnement d’être là, d’être né, d’être ici avec vous. Et à cet étonnement s’ajoute un sentiment rare aujourd’hui, un peu vieillot, presque ringard : l’admiration. Ce livre a été écrit parce que le Soleil se lève le matin et qu’il se couche le soir, et que cela me paraît extraordinaire.

Étonnement, admiration… On pourrait ajouter aussi gaieté et ironie, non ?

Quand j’étais jeune, je m’étais promis de ne pas être comme ces gens âgés qui prennent des tons pompeux et qui trouvent que tout était mieux du temps de leur jeunesse. J’ai donc essayé d’écrire ce livre de la façon la plus gaie possible. Comme un roman. C’est-à-dire en attente de ce qui va se passer après…

Mais sans savoir ce qui se passe après ?

Nous en savons autant sur la mort qu’en savaient les hommes de la préhistoire, c’est-à-dire rien. En revanche, on a beaucoup appris sur la façon de mourir. On meurt plus agréablement qu’il y a 100 ans. On souffre moins. On soigne le moment de mourir. Mais ce qu’il y a après la mort, ça, personne ne peut le savoir.

Vous abordez de grandes questions par lesquelles vous cherchez à réconcilier la culture et la science, Homère et Ein­stein. Pourquoi ?

L’une des caractéristiques de ce livre est d’essayer de réunir deux cultures to­t­a­lement séparées aujourd’hui : la culture littéraire et la culture scientifique. Et comme il y a une coupure totale entre le littéraire et le scientifique, je cherche à montrer qu’on ne peut comprendre le monde qu’à partir de ces deux béquilles. J’essaie de montrer que l’époque de Socrate, de Platon et d’Aristote – quoiqu’il y ait un certain nombre d’années entre eux – était aussi celle de Pythagore, de Thalès et d’Euclide. De la même façon, dans mon enfance, il y avait de grands écrivains, comme Gide, Valérie et Aragon, et des peintres, comme Picasso, Renoir et Modigliani, mais il y avait aussi Einstein, Planck, Oort, Hubble et Hei­sen­berg. J’ai voulu montrer comment tout cela est lié. Comment tout cela nous aide à nous faire une idée de l’Univers…

Et de ses origines ?

Les premiers à s’interroger sur ces questions sont les Grecs. C’est de la Grèce et de l’Ionie, sur la côte turque, que naissent les premières théories de l’Univers. Plus tard, il y aura ce que j’appelle mes trois mousquetaires, qui sont quatre naturellement, comme chez Dumas. Il s’agit de Copernic, Kepler, Galilée et Newton. Mais ils n’attaquent pas réellement le con­cept de Dieu. Ce qu’ils remettent en question, c’est l’idée que l’homme soit au centre de l’Univers. En revanche, celui qui attaque Dieu très fort, c’est Darwin – qui le fait bien involontairement, parce qu’il était très religieux.

Il arrive une aventure extraordinaire à Darwin : il part un jour pour une croisière de cinq ans sur le Beagle et fait le tour du monde. Il découvre toutes sortes de plantes exotiques, d’animaux et de populations primitives qu’il ne connaît ni d’Ève ni d’Adam. C’est au cours de ce voyage que lui vient une idée extraordinaire, celle de l’évolution, selon laquelle nous descendons tous d’un seul et même ancêtre. Une cellule aujourd’hui connue sous le nom de LUCA. [NDLR : LUCA (pour last universal common ancestor) serait le premier être vivant dont tous les organismes sur Terre descendent. Il aurait vécu il y a entre 3,5 et 4 milliards d’années.] Sauf que la notion d’un seul et même ancêtre est une attaque très dure contre Dieu. Parce que si nous descendons tous d’une même bactérie ou d’une même amibe, à quel moment l’âme entre-t-elle en nous ? À quel moment naît la conscience morale ? Et quand survient le péché originel ?

Dans votre roman, vous posez la question : « Qu’est-ce qu’un bon livre ? » Puisque qui aime bien châtie bien, dites-moi : C’est une chose étrange à la fin que le monde est-il un bon bouquin ?

Je ne sais pas. Un bon livre change et remue un peu les gens. Ce que je sais, en revanche, c’est que je le porte en moi depuis très longtemps. Je sais aussi que ce livre, qui est l’aboutissement de cinq années de travail, m’a évidemment changé, et j’espère qu’il changera aussi un peu les gens. Non pas en leur imposant quelque chose, mais en les faisant réfléchir. Parce que s’il y a un Dieu, il est caché. Et s’il y a un sens à l’histoire, il ne nous est pas donné. Ou encore il ne nous sera donné qu’à la fin des temps. Il faudra donc attendre la fin des temps pour répondre aux questions que je pose, modestement, dans ce livre.

 

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Photo principale :
Le jardin des délices (détail), de Jérôme Bosch, vers 1505.