Société

«Oui, je connais Justin Bieber et j’ai un iPod !»

Diane Boudreau, prof de français au secondaire, assassine la réforme et dénonce les préjugés à l’égard de sa profession.

«Oui, je connais Justin Bieber et j'ai un iPod !»
Photo : Joannie Lafrenière

J’enseigne au secondaire depuis 1978. J’ai enseigné à peu près toutes les matières : français, anglais, musique, écologie, morale, mathématiques, dans une douzaine d’écoles, dans des centres pour décrocheurs et pour délinquants, dans des classes enrichies, en formation professionnelle, en récupération scolaire et en orthopédagogie.

J’ai côtoyé des adolescents brillants, mais aussi de grands écorchés, des enfants battus, victimes d’inceste, affamés, déprimés, révoltés ou réduits au silence par des souffrances insoutenables. J’ai été responsable du conseil des élèves, du groupe Amnistie internationale, du journal des élèves et d’autres publications. J’ai fait des études en littérature, en psychologie, en anthropologie, j’ai rédigé un programme de français pour le secondaire, etc.

Mon expérience et ma formation devraient donc aplanir bien des obstacles et faciliter l’exercice de ma profession, mais ma passion s’éteint peu à peu, mes convictions se désagrègent et ma foi en l’avenir s’étiole. Pourtant, je dois continuer encore quelques années, mon bien-être matériel l’exige. Mais pourquoi en suis-je rendue à cet essoufflement si délétère ?

Les incohérences du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS), les tâtonnements des prétendus experts ministériels qui sabotent les programmes et sacrifient des générations d’élèves, et le manque de vision de nos dirigeants politiques gâchent le plaisir d’enseigner ; la dévalorisation de la profession enseignante, le mépris des uns et l’arrogance des autres provoquent déshumanisation et désengagement. On sauve sa peau, si on le peut. Suis-je désillusionnée, amère et rétrograde ? Non, mais je suis fatiguée.

Tous les enseignants que je connais ont été victimes de critiques injustifiées de la part de leurs élèves et des parents de ceux-ci. Plusieurs ont même été menacés de représailles inacceptables – voies de fait, menaces de mort – ou bousculés dans les corridors, insultés dans Internet. Des mères et des pères ont contesté l’évaluation des enseignants, les ont accusés d’intimidation parce qu’ils exigeaient des efforts supplémentaires, les ont parfois injuriés devant leurs collègues médusés. Le pire, dans tout ça, c’est l’impuissance des enseignants. Que peuvent-ils répondre, que peuvent-ils faire pour se défendre contre ces attaques méprisantes ? Rien !

Autrefois, on affirmait qu’enseigner était une vocation. Aujourd’hui, enseigner est une soumission à la tyrannie des ignorants et des autocrates parentaux et ministériels.

Au Québec, de 15 % à 20 % des jeunes enseignants quittent la profession au cours des cinq premières années suivant leur entrée sur le marché du travail, plus que les élèves qui décrochent, selon le MELS (18 % en 2009).

Les enseignants québécois qui décident de rester font les frais de leur entêtement : professeurs, spécialistes et secrétaires tombent comme des mouches dans les écoles du Québec. Et le problème est en voie de devenir une plaie pour les finances publiques. Les coûts attribuables aux congés de maladie sont passés de 95,9 millions de dollars en 2004-2005 à 111,7 millions en 2008-2009, un bond de 16,6 %.

Attendons-nous que nos écoles soient désertées par les plus valeureux d’entre nous pour agir ? On reconnaît à nos enfants le droit à l’éducation dans la Charte des droits et libertés de la personne du Québec et dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, mais on devrait reconnaître aussi à nos enseignants les droits à la sûreté, à la dignité, à des conditions de travail justes et raisonnables, qui respectent leur santé, leur sécurité et leur intégrité physique.

Et il y a les réformes… Au Québec, trois grandes réformes ont marqué l’enseignement au primaire et au secondaire : les programmes-cadres, dans les années 1960 ; la pédagogie par objectifs, dans les années 1980 ; puis le renouveau pédagogique, dans les années 2000. Chacune a connu ses détracteurs et ses adeptes. La dernière réforme, celle qui nous a imposé les compétences transversales, les bulletins avec des émoticônes, les bilans de fin d’année à données variables, a fait couler beaucoup d’encre.

La rectification de l’ortho­graphe et la grammaire simplifiée (dit-on) ont aussi fait l’objet de critiques acerbes ou de dithyrambes enthousiastes. Les experts du MELS, des conseillers pédagogiques, des directeurs d’école ont tenté de convaincre enseignants et parents qu’ils avaient trouvé la panacée au décrochage et à la démotivation de nos élèves. Balivernes ! Simon Larose, professeur et directeur de l’« Évaluation du renouveau à l’enseignement secondaire », à l’Université Laval, a découvert que les élèves de la réforme échouent davantage que leurs prédécesseurs – près de 5 % de plus que les cohortes précédentes.

Depuis 2008 – année où j’ai enseigné à ma première cohorte de la réforme -, je constate que des élèves ont de grandes lacunes en écriture : vocabulaire limité, règles de grammaire élémentaires non maîtrisées. À qui la faute ? Certainement pas à la réforme, concluent les fonctionnaires du MELS. Ce sont les enseignants de français les coupables : ils n’y connaissent rien en évaluation et en appréciation des apprentissages de leurs élèves, ils maugréent sans cesse, ils s’insurgent contre tous les changements par principe.

En 4e secondaire, les compétences « lire » et « communiquer oralement » représentent 60 % de la note finale. Une hérésie. Tous les adolescents de 15 ans savent lire et s’exprimer oralement. Résultat : presque tous les élèves réussissent leur cours de français. Même les moins motivés. Et même s’ils ont de graves lacunes en écriture.

Quant à la fameuse rectification de l’orthographe, elle ne fait disparaître que 3 ou 4 fautes dans un texte qui en compte plus de 40. Pourtant, on conti­nue de former les enseignants sur ces « améliorations ».

Et puis, il y a le fameux bilan de fin d’année ! Nous sommes les dupes d’une immense fumisterie : chaque enseignant décidant de la valeur et du nombre des travaux qui doivent faire partie de ces bilans, nous créons un fouillis destiné à produire des statistiques ministérielles favorables à la réforme. Certains diront que l’épreuve ministérielle de 5e secondaire réduira les possibles écarts entre les résultats des enseignants d’une même école et entre les écoles elles-mêmes, mais la correction de ces épreuves est assujettie au laxisme des correcteurs (laxisme imposé par les superviseurs, qui ont reçu des consignes claires). Si les résultats s’avèrent insatisfaisants, on augmentera les notes de l’ensemble des élèves. Le tour est joué ! L’école publique est devenue une fabrique de diplômes au rabais.

La ministre, en accord avec les commissions scolaires et les écoles, voudrait que les enseignants se fixent des objectifs de réussite en pourcentage. Par exemple, l’école X doit augmenter le taux de réussite de ses élèves de 5 % : productivité accrue, donc beau bilan de gestion ! Mais la ministre oublie quelques détails : les moyens et les ressources. Comment des enseignants qui font déjà l’impossible pour motiver leurs élèves – au nombre de 120 à 180 selon les matières – réussiront-ils ce tour de force ?

Au lieu de rémunérer des chercheurs, de payer les frais engagés par cette paperasse inutile, d’alourdir la tâche des enseignants par des changements de programme incohérents, pourquoi n’a-t-elle pas le courage de leur accorder ce qu’ils demandent depuis des années : la diminution du nombre d’élèves par classe ? C’est si simple, pourtant : si nous avons moins d’élèves, nous aurons plus de temps à consacrer à ceux qui éprouvent des difficultés. C’est mathématique, c’est élémentaire, c’est trop compliqué pour un ministre de l’Éducation.

Mais soyons justes : la ministre n’est pas la seule responsable de la catastrophe. Malgré tous les beaux discours prononcés par les dirigeants politiques, les présidents d’associations de parents ou les directeurs des commissions scolaires, l’éducation n’est pas une priorité au Québec. Ces dernières années, l’hiver surtout, je ne compte plus le nombre d’élèves qui se sont absentés parfois deux semaines pour aller à Cuba ou pour participer à un tournoi de hockey, par exemple. Bien entendu, les parents ont considéré que ces absences étaient justifiées. Des cours manqués ? Voyons, cela n’a pas d’importance, un élève peut bien se passer de 25 ou 35 heures de cours, c’est si peu… « Vous avez bien deux mois de vacances payées, vous ? » « Non, monsieur, nos vacances ne sont pas rémunérées, vous l’ignoriez ? »

Devons-nous encore une fois nous justifier, nous excuser d’être enseignants ? Devons-nous redire que beaucoup consacrent une partie de leurs vacances à préparer les cours qu’ils donneront en septembre ? Devons-nous encore affirmer que les vacances estivales sont devenues des périodes de convalescence pour les plus exténués et pour les plus blessés d’entre nous ?

J’en suis à ma 32e année d’enseignement. On peut penser que j’appartiens à une espèce préhistorique et que mes états d’âme n’ont d’autre source que ma fatigue. À l’aube de la cinquantaine, croyez-vous, je ne puis saisir que la société a évolué et je préfère ce « bon vieux temps » où les jeunes respectaient leurs maîtres. Détrompez-vous. Je connais Lady Gaga et Justin Bieber, j’adore ma tablette numérique et mon iPod, je possède mon site Web. Je vis dans le présent, mais je collectionne les recueils des poètes québécois du 19e siècle et lis des classiques littéraires.

Comment appelle-t-on ça, déjà ? La culture générale ! Malgré ma fatigue, je réussis encore à parler avec passion de littérature, de Philippe Aubert de Gaspé fils, d’Anne Hébert, de Molière, de Shakespeare, de Tremblay ou de Kafka. Et… mes élèves m’écoutent.

Alors pourquoi avoir écrit plus haut que je partirais aujourd’hui si j’en avais la possibilité ? J’ose croire que vous l’avez compris, maintenant. Je suis fatiguée, et inquiète. Pour ma profession, pour les jeunes enseignants, pour ce qui les attend. Et pourtant, malgré le salaire dérisoire des premières années, malgré les critiques nombreuses, je crois que les enseignants exercent la plus belle profession du monde. Qui peut se targuer d’avoir marqué un être humain au point qu’il se souvienne de vous pendant des décennies, voire pendant toute sa vie ?

Mais les enseignants du Québec doivent pouvoir compter sur l’aide des parents. Ils veulent qu’on reconnaisse leur autorité, pas qu’on la conteste. Ils veulent qu’on les soutienne quand leur enfant a été impoli ou qu’il s’est absenté pour une raison futile. Ils veulent qu’on sache qu’ils sont des pédagogues compétents, plus que les parents. Ils veulent qu’on comprenne qu’ils n’ont aucun plaisir à punir les écarts et qu’ils le font pour que leurs enfants deviennent des adultes équilibrés et responsables. Ils veulent que la ministre de l’Éducation ait enfin le courage de concéder que toutes les réformes ou toutes les études n’y changeront rien tant qu’elle n’admettra pas cette évidence : ce sont des êtres humains, les enseignants, qui connaissent leurs élèves par cœur ! Laissons-les enseigner… et remercions-les quand nous en avons la chance.

 

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Un CV bien garni !

Diane Boudreau, docteure en études françaises, a reçu plusieurs prix : mérites de la francophonie, Festival international de la poésie de Trois-Rivières et Association des professeurs de français du Québec, médaille de bronze pour services rendus à l’éducation, etc. Elle a publié des articles dans des revues et magazines, une dizaine de livres, poésie, essais, et ces dernières années, deux romans jeunesse aux Éditions du Phœnix.