Société

Génération X : Monsieur Bovary et Madame Don Juan

Le sexe, la famille, les rapports hommes-femmes… la génération X a tout réinventé, constate le sociologue Stéphane Kelly, qui a étudié les 35-50 ans jusque dans leurs moindres obsessions. Entretien.

Génération X : Monsieur Bovary et Madame Don Juan
Photo : David Schmidt/Masterfile

De nos jours, elle est sollicitée par les partis politiques, ciblée par les publicitaires. Ses artistes sont parmi les plus estimés et les plus populaires. La génération X – ces personnes qui ont aujourd’hui de 35 à 50 ans -, la plus nombreuse parmi la population active du Québec, est devenue la référence : on étudie ses besoins, ses désirs, son imaginaire…

Génération très scolarisée, elle ne l’a pas toujours eu facile. À cause des récessions et des crises économiques des années 1980 et 1990, elle a longtemps été obligée de retarder son entrée non seulement dans la vie professionnelle, mais aussi dans la vie adulte : être en couple, avoir des enfants, etc.

Stéphane Kelly, dans son essai À l’ombre du mur : Trajectoires et destin de la génération X (Boréal), couche le patient X sur le divan pour mieux comprendre ses dilemmes, ses frustrations, ses rêves. Et ce qui en ressort est le portrait saisissant d’une génération dont les angoisses et les questionnements sont aujourd’hui largement partagés par l’ensemble de la société. Amour et vie de couple sont-ils compatibles ? Comment assumer notre rôle de père ou de mère sans tomber dans les modèles autoritaires ? L’union libre est-elle une solution de rechange au mariage ? Comment vivre notre sexualité dans un monde où la pornographie est omniprésente ? Que faire de nos rêves de jeunesse ?

Si cet essai tantôt force notre admiration, tantôt nous fait grincer des dents, c’est parce qu’en se penchant sur les chansons, les films et les livres qui ont accompagné cette génération, il traque, de façon polémique, les obsessions des X jusque dans leur chambre à coucher. Rencontre avec un sociologue X inquisiteur.

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Vous dites que les membres de la génération X se heurtent à un « mur » au début des années 1980. Que voulez-vous dire ?

– Les premiers membres de la génération X arrivent à cette époque-là sur le marché du travail et constatent qu’il y a un écart considérable entre ce qu’on leur a fait miroiter et la réalité. On leur a présenté la société en des termes élogieux, une société qui, comme durant les trente glorieuses [de 1945 à 1975], allait continuer à croître. D’une part, ils éprouvent d’énormes diffi­cultés à intégrer le marché du travail, même si la plupart d’entre eux sont fortement scolarisés. De l’autre, ils arrivent à l’âge adulte sans les balises qui jusque-là aidaient les jeunes à devenir des personnes responsables : décrocher un emploi à temps plein, s’installer avec l’être cher, parfois se marier et accéder à la propriété. C’étaient là les étapes qui nous permettaient d’atteindre un équilibre, fondé sur la famille. Ces balises volent alors en éclats et ne sont pas remplacées. Conséquence : les X entrent dans la vie adulte plus tard que les baby-boomers, la génération qui les précède.

Le regard réaliste et parfois pessimiste des X sur la société n’est-il pas devenu le regard dominant parmi la population ?

– Tout à fait, d’où l’intérêt de se pencher sur cette génération. Il faut comprendre qu’à la croissance des trente glorieuses ont succédé les années difficiles, que j’appelle les « trente vicieuses ». Il s’agit de deux mondes totalement différents, et les membres de la génération X sont les premiers à connaître ce second monde, caractérisé par la mondialisation et les inégalités sociales qui se creusent de nouveau. C’est un monde plus cynique et darwinien, où règne la loi de la jungle. Ainsi, le pessimisme des X, pour qui c’est « chacun pour soi », a fini, je crois, par contaminer l’ensemble de la société. Quand on analyse la publicité, les chansons et les films d’aujourd’hui, on s’aperçoit qu’on n’est plus du tout dans le « tout est possible » des baby-boomers.

Pourquoi dites-vous que l’aspect le plus original du destin des X s’est joué dans le domaine de la vie intime ?

– Les baby-boomers estimaient qu’on pouvait tout réinventer : la famille, l’amour, l’école, le milieu du travail. C’était une nécessité alors, car la société était figée dans le carcan religieux. Mais quand les X arrivent à l’âge adulte, la situation est complètement différente. Les révolutions sexuelle et féministe ont déjà eu lieu et ils en sont les premiers vrais cobayes. Les hommes comme les femmes bénéficient donc d’une plus grande liberté individuelle. De plus de choix. Les rapports sexuels sont plus précoces. Le mariage devient un choix parmi d’autres. La sexualité ne mène pas nécessairement à la procréation. Et une grossesse non désirée ne mène pas nécessairement à un enfant. Pour de nombreux X, la vie intime ressemble à une longue expérimentation, au centre de laquelle ils placent le couple. Il est indéniable que cette expérimentation, ces nouvelles valeurs ont fini par gagner toute la société.

Beaucoup d’hommes de la génération X sont, dites-vous, des « messieurs Bovary ». Qu’entendez-vous par là ?

– Dans les années 1970, les baby-boomers ont défendu avec force le mariage d’amour et c’était tout à fait légitime. On cherchait alors à justifier l’importance de l’affectif, de la sentimentalité. On exigeait des hommes qu’ils communiquent davantage, qu’ils développent leur aspect féminin, qu’ils soient moins machos. En somme, on leur demandait de devenir des « hommes roses ».

Monsieur Bovary, lui, figure issue de la génération X et dont le nom m’a été inspiré par l’héroïne mélancolique de Gustave Flaubert, n’est pas tout à fait comme « l’homme rose ». Il se distingue par le fait qu’il rêve d’un amour idéal et qu’il se désole de ne pouvoir l’atteindre. Monsieur Bovary vit un drame perpétuel, qu’il soit seul ou en couple. C’est une sorte de « romantique exacerbé ». On retrouve par exemple ce type d’homme dans les chansons de Daniel Bélanger, Dédé Fortin (des Colocs), Jean Leloup et Éric Lapointe. Attention, je ne prétends pas que chaque homme X est un monsieur Bovary. Je dis seulement que la pression qu’exerce la société sur les hommes, en leur répétant de ne pas être des « maudits machos », a conduit à la création de cette nouvelle créature.

Qu’en est-il de la sexualité de l’homme X ?

– Dans les années 1980, quand les premiers hommes X deviennent adultes, tout est remis en question, ce qui va favoriser, comme on l’a vu, plus d’expérimentations. Mais ces nouvelles expériences seront marquées par l’idée de la mort, avec l’apparition, au même moment, du sida. Le pouvoir clérical est évidemment moins présent, remplacé par le pouvoir médical, qui dicte indirectement comment on doit faire l’amour et qui adapte la confession aux règles du discours scientifique. On n’a qu’à penser au contrôle exercé sur les maladies transmises sexuellement.

Sur le plan sexuel, l’homme X est tiraillé entre deux pôles. D’une part, monsieur Bovary, qui n’arrive pas à dissocier sexualité et amour. D’autre part, le mâle comme homme des cavernes. Ce dernier pôle est bien représenté par les personnages masculins du film Horloge biologique, du cinéaste Ricardo Trogi. Malgré son vernis de civilisation, l’homme demeure un chasseur. Son antique prédisposition à conquérir ne s’est pas éteinte. Par ailleurs, j’ajouterais que l’homme X, en couple, n’a pas d’autre choix que de rester fidèle. Aujourd’hui, l’entente tacite au sein des couples X est que l’union est révocable. Les femmes X, ayant des revenus souvent plus élevés que les hommes de leur génération, peuvent se permettre de dire à leur conjoint, si celui-ci a des écarts de conduite : « C’est fini, mon gars, tu t’en vas. »

Ces hommes vivent-ils la paternité différemment des baby-boomers ?

– Ce sont les baby-boomers qui ont commencé à favoriser la famille démocratique. Ils ont aboli la dimension autoritaire et hiérarchique de l’éducation. Ils ont mis l’accent sur l’affection dans le rapport entre le parent et l’enfant. Parfois même, il s’est noué une relation amicale entre les deux. Les X, comme pères, vont encore plus loin dans cette voie égalitaire. Dans le quotidien, ça comporte des plaisirs, mais c’est aussi à mon sens une erreur de procéder de la sorte. On ne facilite pas l’indépendance de l’enfant.

Bon nombre des femmes de la génération X sont, selon vous, des « mesdames Don Juan »…

– Il y a un grand malentendu autour du couple : les hommes et les femmes seraient égaux sur le plan sentimental à tous les âges de la vie. Ce n’est pas vrai. Les statistiques nous montrent le contraire : dans la vingtaine, les femmes ont plus de facilité à trouver l’âme sœur et à être en couple que les hommes. Une fois la quarantaine atteinte, le tableau s’inverse : ce sont les hommes qui ont alors plus de facilité à être en couple. Ce phénomène est dû à des facteurs sociaux, biologiques et à de vieilles façons de penser, qui changent lentement. On impose beaucoup plus fortement et cruellement un idéal de beauté aux femmes de 40 ans qu’aux hommes du même âge.

Dans ce contexte est apparue une nouvelle figure : madame Don Juan. Un idéal de femme façonné par la publicité, les chansons, les films et en partie par la pornographie. Une femme mûre, attirante et sexy, qui a un vrai pouvoir de séduction. Une femme qui, dans certaines situations, va jusqu’à occuper le rôle de l’homme dans la relation. Tantôt elle se dit : moi, je ne « cruise » plus au Québec, car les hommes y sont trop faibles ; je préfère le faire en Europe, où les hommes sont plus virils. Tantôt elle décide de rester célibataire, parce qu’elle estime que le climat entre les hommes et les femmes est trop empoisonné.

Je tiens toutefois à préciser que la grande majorité des femmes X valorisent encore le couple et rêvent toujours de trouver un homme pour la vie. Même si beaucoup d’entre elles ont vécu des échecs. À titre comparatif, une femme baby-boomeuse sur trois a raté sa première union. Pour les femmes X, c’est une femme sur deux ! Ainsi, la femme X est condamnée à devenir célibataire à répétition. Tous les 5 ou 10 ans, elle réintègre le marché de la « cruise », parfois tardivement. Elle doit alors avoir recours à toutes sortes d’astuces pour que son jeu de séduction continue à fonctionner.

Comment les femmes de la génération X vivent-elles la maternité, si on les compare aux femmes baby-boomeuses ?

– Les femmes baby-boomeuses ont été moins choyées que les hommes baby-boomers, à qui la révolution sexuelle a ironiquement profité davantage. De fait, elles ont eu des carrières moins intéressantes que les hommes de leur génération. Et en général, elles perçoivent leur vie intime comme une grande déception : après avoir divorcé, leurs maris se sont remis en couple avec des femmes plus jeunes, tandis qu’elles, elles sont restées seules. Les femmes X sont aux prises avec le même désir que leurs aînées : concilier vie privée et vie professionnelle. Une entreprise particulièrement difficile à l’heure actuelle. Sur le plan professionnel, il y a moins d’écarts entre les femmes X et les hommes de leur génération qu’entre les femmes boomeuses et les hommes boomers. Mais les femmes X doutent perpétuellement d’avoir trouvé le bon équilibre. Et pour cause : une sur deux a raté son premier mariage. Et deux sur trois ont raté leur première union libre.

Justement, l’union libre n’est-elle pas un des modes de vie distinctifs de la génération X ?

– Tout à fait. L’union libre fait écho à la mobilité exigée par la mondialisation. Aujourd’hui, il est courant de demander à un employé d’aller travailler deux ans à Tokyo, à Londres ou à Calgary. Et bien sûr, cette mobilité professionnelle est catastrophique pour le couple ! J’ajouterais que l’union libre est aussi une spécificité québécoise. Le Québec est une société distincte en matière de vie intime, si on compare la province avec le reste du Canada, où il y a une base conservatrice plus forte. Au Québec, avant d’arriver à la maternelle, un enfant sur quatre a vu ses parents se séparer. Cela n’est pas le cas dans le reste du Canada. Les fondements de la vie intime au Québec sont fragiles. Et les X sont les premiers à en payer le prix.

Dans les années 1990, on disait à propos des X qu’ils éprouvaient du ressentiment à l’égard des baby-boomers. Aujourd’hui, les plus vieux des X ont atteint la cinquantaine. Leur ressentiment s’est-il apaisé ?

– C’est vrai, les X se comparaient beaucoup aux boomers, parce qu’ils les percevaient comme des gagnants. En cherchant à avoir autant de succès que leurs prédécesseurs, les X sont tombés dans un piège. Maintenant, beaucoup de X admettent avoir commis une erreur en se comparant sans cesse à cette génération, et leur ressentiment s’est atténué. Bon nombre d’entre eux ont pris conscience qu’ils n’étaient pas la première génération à devoir se battre pour survivre. Bien des X se sont tournés vers leurs grands-parents, parfois vers leurs arrière-grands-parents, en qui ils ont trouvé un modèle de prudence et de sagesse. Ils ont compris qu’on ne peut pas tout réinventer, qu’on doit assumer une partie de l’héritage qu’on nous lègue.