Société

Lendemains de fait divers

Accusé d’avoir violé une femme après l’avoir enroulée dans une pellicule plastique, le présumé « monstre de Saint-Éloi » était pourtant innocent. La plaignante avait tout inventé… Trop tard, le mal était fait. Un an après son acquittement, qu’est-il advenu de Claude Bilodeau ?

Lendemains de fait divers
Photo : O. Jean

« Oubliez-moi?!?» La voix au bout du fil est froide. Sans appel. Ces quelques mots à peine prononcés, la communication est sèchement coupée.

Tel un criminel, Claude Bilodeau vit terré dans sa petite maison de Saint-Éloi, près de Rivière-du-Loup. Ses voisins ne le voient plus. Sa famille peine à le joindre. Il ne répond même pas à la porte. Pourtant, l’homme de 47 ans n’a rien à se reprocher. Il a été blanchi, en mai, d’une grave accusation d’agression sexuelle. Mais rien n’est moins facile que de se débarrasser d’une étiquette de violeur.

«?Vous savez, une fois que le doute s’installe…?» Aline Roussel pèse ses mots. La fenêtre de sa cuisine offre une vue époustouflante sur le fleuve Saint-Laurent et les montagnes orangées de Charlevoix, sur l’autre rive. Par la fenêtre du salon, on aperçoit la coquette maison blanche mansardée d’où ne sort plus Claude Bilodeau. Seuls quelques vêtements d’automne accrochés sur la corde à linge témoignent de sa présence.

Sa camionnette grise reste stationnée dans la grande cour à longueur de journée. Plus de trace des palettes de bois qu’il recyclait, il y a à peine un an, pour les revendre à bon prix. Les entreprises avec lesquelles il faisait affaire le voient comme un indésirable.

Le sujet est sensible à Saint-Éloi. Le nom de l’ex-accusé est à peine prononcé que les gens se raclent la gorge ou baissent les yeux. Dans ce village de 300 âmes, niché à flanc de colline entre les municipalités de L’Isle-Verte et de Trois-Pistoles, tout le monde connaît l’homme et son histoire. Ils ont été nombreux à assister à son arrestation, le 30 janvier 2011, sur le pas de sa porte, rue Principale, par des agents de la Sûreté du Québec. Beaucoup l’ont cru coupable et l’ont crié sur la place publique.

L’ébéniste, qui a été congédié peu après avoir été arrêté, était accusé d’actes criminels particulièrement graves et violents, dont les détails les plus sordides ont fait et refait les manchettes. Sa victime présumée, une femme de 28 ans dont il avait fait la connaissance grâce au site Web du réseau de rencontres Lavalife, prétendait avoir été sauvagement violée après un souper dans un restaurant de Montréal où il l’avait invitée pour leur premier rendez-vous.

Le récit de la plaignante, dont le nom est protégé par une ordonnance de non-publication, était terrifiant. Les journalistes, choqués, ont mordu à pleines dents. Selon la femme, Claude Bilodeau avait utilisé la ruse pour l’entraîner dans sa chambre du motel Lido, à Saint-Léonard. Il lui avait ensuite bandé les yeux avant de la momifier dans une pellicule plastique et de la violer par des trous percés au niveau de la bouche et des organes génitaux. Chefs d’accusation?: agression sexuelle, séquestration et tentative d’étouffement. Le Service de police de la Ville de Mont­réal, chargé de l’enquête, recherchait publiquement d’autres victimes partout dans la province.

Pendant des semaines, sa photo a été dans tous les médias?», raconte son avocat, Michel Barrette, en secouant la tête. De son bureau du Vieux-Québec, il est la voix de son client. Ce dernier, trop échaudé, refuse catégoriquement de parler. Il souhaite être oublié, sans succès. «?Tout le monde le connaît et le reconnaît, dit Me Barrette (photo : O. Jean). La première chose qui sort dans Google quand on tape son nom, c’est cette affaire de viol. Même s’il n’est pas coupable.?

Le quadragénaire risquait la prison à vie?; il a purgé trois mois en attendant d’être jugé. Dès le second jour de son procès, la Couronne a jeté l’éponge. La défense avait prouvé que la victime avait menti. Il n’y avait pas eu viol. Bilodeau a été libéré sur-le-champ. Blanchi.

À Saint-Éloi, son retour crée malgré tout un grand malaise. Dans l’anonymat des salons, on murmure qu’il n’est libre que grâce à son avocat. «?Les gens ne lui en veulent pas, mais ils sont méfiants, raconte Aline Roussel. Ils ne savent pas ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.?»

Cette méfiance fait de Claude Bilodeau un paria dans la région. Sa coiffeuse ne veut plus de lui comme client, raconte Me Barrette. Son dentiste l’accueille dans son cabinet le samedi afin que les autres patients ne l’aperçoivent pas. Dernièrement, on lui a même montré la porte dans un bar. «?Vous n’êtes pas le bienvenu ici?», aurait lancé le serveur.

«?En 20 ans de carrière, je n’ai jamais vu une manifestation aussi évidente de l’influence des médias sur une vie?», dit Me Barrette. Six mois après son acquittement, en mai, Claude Bilodeau n’a toujours pas trouvé d’emploi, et son ancien patron refuse de le reprendre. Espérant se réorienter, il vient de terminer une formation intensive de quatre mois en charpenterie-menuiserie. Même avec ce nouveau diplôme, personne ne veut de lui.

«?Des histoires comme ça laissent des traces pendant longtemps?», note le criminaliste Jean Dury, qui se spécialise dans la défense d’enseignants faussement accusés d’agression sexuelle ou de voies de fait par leurs élèves. Une fois acquittés, ses clients abandonnent souvent leur profession, incapables de retourner dans une salle de classe. Le stress d’une possible deuxième accusation pèse trop lourd.

Claude Bilodeau, lui, aurait pu tenter de se fondre dans la masse. De rester incognito en s’installant en ville. Mais sa mère, malade, a besoin de lui à Saint-Éloi. C’est avec elle qu’il vit. Depuis les événements, elle non plus ne sort pas. «?On ne la voit jamais, confirme Aline Roussel. Son fils fait un peu de vélo, mais c’est tout. Quand il passe, il ne regarde personne dans les yeux.?»

Déprimé et ostracisé, Bilodeau se rabat sur les tribunaux dans une ultime tentative de réhabilitation. Il poursuit le Service de police de Montréal pour ce qu’il considère comme une enquête bâclée. En attendant, il reste caché.