Société

Plus francophiles que vous ne le pensez

Insensibles à leurs concitoyens francophones, les Anglo-Québécois ? Bourrés de paradoxes, certes. Repliés sur eux-mêmes, parfois. Mais réfractaires au fait français ? Rien n’est plus faux, proteste Jack Jedwab, directeur général de l’Association d’études canadiennes.

Plus francophiles que vous ne le pensez
Photo: Droits réservés

Depuis 1998, cet historien montréalais sonde les deux solitudes sur leur identité, leurs valeurs, leur rapport à la diversité culturelle et à la langue. De sa centaine d’enquêtes, il retient plutôt que les Anglos du Québec n’ont jamais été aussi francophiles.

« Ce sont les anglophones les plus bilingues d’Amérique du Nord », souligne le chercheur, codirec­teur d’un récent ouvrage sur le bilinguisme canadien, Après quarante ans: Les politiques de langue officielle au Canada.

Lui-même trilingue – il a le yiddish pour langue maternelle et parle « franglais » à la maison avec sa femme francophone -, Jack Jedwab déplore que certains perpétuent une image réductrice de l’Anglo comme adversaire de la défense du français. « Il y a un manque d’empathie dans ce débat, soulève-t-il. Les anglophones ont l’impression qu’on n’est pas à l’écoute de leurs préoccupations. » Trente-cinq ans après l’adoption de la loi 101, si les deux communautés linguistiques se côtoient de plus en plus, elles se comprennent toujours aussi mal.

L’actualité a discuté avec Jack Jedwab dans son bureau de Montréal. Nous en avons profité pour lui soumettre les résultats de notre sondage.

* * *

La majorité des Anglo-Québécois disent maîtriser le français assez bien pour entretenir une conversation. Pourtant, la moitié d’entre eux admettent n’avoir jamais eu de contact substantiel avec cette langue. Comment expliquez-vous cela?

La concentration des anglo­phones dans certains quartiers, leur milieu de travail, leur réseau social ne favorisent pas ce genre de contact. Est-ce une bonne chose ? Non : je trouve important d’avoir des rapports avec la communauté francophone. Mais ce n’est pas anormal de ne pas en avoir.

La société montréalaise est depuis longtemps divisée par des lignes de démarcation géographiques, géopolitiques, institutionnelles. Ce sont des réalités historiques. Elles n’ont pas disparu du jour au lendemain avec l’adoption de la loi 101 !

Selon mon plus récent sondage sur la diversité, réalisé en novembre dernier, 76 % des Québé­cois affirment que la plupart de leurs amis ont la même origine ethnique ou culturelle qu’eux. Et 61 % préfèrent vivre dans un quartier dont la majorité des habitants partagent leur bagage culturel. Il y a une distance sociale qui per­siste entre les communautés.

Si les anglophones s’efforçaient de parler français plus souvent, ce fossé rétrécirait, non?

Est-ce qu’on peut vraiment rejeter toute la responsabilité sur les anglophones ? Non. Il y a encore beaucoup à faire de part et d’autre pour renforcer les occasions d’échanges, même s’il y a de plus en plus de « mixage ». Il ne fait pas de doute qu’on est plus exposé qu’avant à l’autre langue. Mais les inter­actions entre les communautés ne sont pas forcément plus profondes.

Les Québécois de langue an­glaise ne semblent pas s’intéresser outre mesure aux personnalités publiques francophones. La majorité d’entre eux ignorent tout de Régis Labeaume, de Janette Bertrand ou de Marie-Mai. N’est-ce pas désolant?

Au contraire, je suis agréablement surpris des résultats. Les trois quarts savent qui est Ginette Reno, et ils sont nombreux à connaître Julie Snyder, Gregory Charles et Véronique Cloutier. C’est fantastique !

Je peux comprendre que les anglophones ne soient pas familiers avec des artistes comme Marie-Mai. Ils sont plutôt attirés par la culture populaire nord-américaine. Et ils ne sont pas les seuls : 75 % des jeunes Québécois francophones écoutent plus de musique en anglais qu’en français, d’après une enquête que j’ai menée l’an dernier. Par contre, je ne pense pas que ce genre de question soit le bon baromètre pour mesurer l’intégration. On ne me fera pas avaler l’idée que, pour être intégré au Québec, il faut connaître Marie-Mai !

Vous n’y voyez pas un signe de fermeture à la culture francophone, une forme de rejet?

Il y a une méconnaissance, pas un rejet. Cela dit, beaucoup d’observateurs vous répondront que, stratégiquement, ce n’est pas mauvais de limiter les contacts avec d’autres langues pour protéger sa culture. C’est ce que font de nombreux francophones du Nouveau-Brunswick, et c’est aussi vrai de certains Anglo-Montréalais. Parce qu’ils ont l’impression d’avoir une culture propre. L’identité québécoise anglophone, elle existe bel et bien dans leur esprit.

Le sondage révèle que peu d’anglophones se sentent une responsabilité de contribuer à la sauvegarde du français au Québec. Ne devraient-ils pas se montrer plus solidaires de leurs concitoyens?

Est-ce que des gestes ont réellement été faits pour créer cet esprit de solidarité ? Le débat linguistique est très souvent présenté comme une bataille entre francophones et anglophones, avec la langue anglaise dans le rôle de l’ennemi. Difficile de demander aux anglophones de se solidariser avec la majorité dans un conflit linguistique où ils sont perçus comme le problème. Et on se scandalise qu’ils répondent par la négative ! On s’attend à ce qu’ils comprennent les préoccupations des francophones, mais pas le contraire. Comme si, du fait qu’ils habitent en Amérique du Nord, les Anglos n’avaient pas de véritables préoccupations.

La plupart des anglophones ne sont pas prêts à dire que Mont­réal doit son originalité à son caractère francophone, sans lequel la ville perdrait son âme. Pourquoi cette résistance?

C’est la négation de leur présence qui les fait réagir. On leur dit que ce qui fait l’originalité de Mont­réal, ce n’est pas eux. La question les exclut.

Sommes-nous en période de paix linguistique à Montréal, à votre avis?

Non. Sur le terrain, c’est beaucoup plus calme que ça ne l’a déjà été. Sauf que la langue demeure un enjeu politique très important. Dans un récent sondage, j’ai demandé aux Québécois de dire dans quel système politique ils seraient le mieux placés pour résoudre différents problèmes. La majorité, qu’ils soient francophones, allophones ou anglophones, pensent que la langue française serait mieux protégée dans un Québec souverain que dans la fédération actuelle. C’est de loin l’enjeu qui suscite le plus d’opinions favorables à l’indépendance. Le mouvement souverainiste le sait : la question de la langue est la clé pour rebâtir ses appuis. C’est sans doute pourquoi on en entend parler autant depuis quelques mois.

Ne croyez-vous pas que le français soit réellement menacé dans la métropole?

C’est l’objectif qui a changé. Avant, on visait à ce que la langue française progresse. Et c’est clair que des progrès importants ont été réalisés. Quatre-vingts pour cent des anglophones se disent capables de converser en français et estiment qu’il est impératif que leurs enfants le maîtrisent. Vous n’auriez pas obtenu de pareils résultats il y a 30 ans, 20 ans ou 10 ans.

Mais on a déplacé la cible. Maintenant, l’objectif est de faire du français la langue commune de la vie publique. C’est-à-dire qu’il faudrait entendre le français partout. C’est inatteignable, et c’est ce qui insécurise la popu­lation francophone. Certains s’inquiètent dès qu’ils discernent de l’anglais dans un commerce. Mais c’est illusoire de croire que tout le monde va parler français dans l’espace public. Il y a des anglophones à Montréal, et ils ont la manie de parler anglais ensemble !

On doit tenir compte davantage de la réalité historique et de l’évolution de notre société.

Les personnes qui parlent français à la maison seront minoritaires sur l’île de Montréal dans 20 ans, d’après un rapport de l’Office québécois de la langue française paru l’an dernier. Il y a là matière à s’inquiéter, non?

Ce qu’on souligne rarement, c’est que moins du quart de la population parlera anglais à la maison, selon ces projections. En d’autres termes, plus de 75 % de la population de l’île ne sera pas anglophone en 2031.

Et on sait que les allophones sont de plus en plus nombreux à adopter le français plutôt que l’anglais. Bien sûr, la plupart des immigrants continuent d’utiliser leur langue d’origine à la maison. Mais parmi ceux qui ont effectué un transfert linguistique, plus de la moitié des allophones ont opté pour le français, selon le rapport de l’Office. Si on ne tient compte que des immigrants arrivés de 1996 à 2006, la proportion atteint les trois quarts.

Quoi qu’il en soit, l’éventuel recul du français semble laisser les Anglo-Québécois indifférents. Trois Anglos sur cinq acceptent l’idée que Montréal devienne une ville anglophone dans une province qui conserverait son cachet francophone. Cela vous surprend?

Cette réponse me dérange, oui. Elle me laisse perplexe. C’est paradoxal, car mes propres études montrent que la majorité des Anglo-Québécois se disent attachés à la langue française. Par ailleurs, quand je les questionne sur la présence du français, ils jugent que cette langue est nettement dominante et que c’est l’anglais qui est en déclin.

Mais c’est normal qu’il y ait des paradoxes dans une communauté qui se considère tantôt comme majoritaire, tantôt comme minoritaire, selon le contexte. Un groupe, comment dire… « mijoritaire » ? On aurait besoin d’un nouveau vocabulaire dans ce débat.

Moi-même, je ne trouve pas le bon terme quand j’essaie de me définir. J’ai trois identités dans un seul corps. Mon côté francophone se sent menacé par ma partie anglophone, et vice versa. Et l’allophone en moi fait l’arbitrage entre les deux.