Société

Le plaisir de ne rien faire

La sonnerie du téléphone lacère le silence. Une employée de la librairie Paulines, rue Masson, à Montréal, répond, écoute en dodelinant de la tête, puis elle lève les yeux et répète à la cantonade le nom de la personne réclamée au bout du fil: moi. «C’est Dany Laferrière», me dit-elle en me tendant le combiné.

Le plaisir de ne rien faire
Ill.: Luc Melanson

Quelques secondes plus tard, je souris en savourant l’ironie de la situation : j’ai rendez-vous ici avec l’écrivain pour discuter de sa conception du temps et il m’annonce son retard. Il s’excuse abondamment, mais je l’arrête. Depuis quelques minutes, je goûte un rare moment de parfaite indolence, avec rien de mieux à faire que d’attendre en me demandant si, oui ou non, j’ai envie de lire cet essai que je tiens dans mes mains. « Ah ! l’art presque perdu de ne rien faire… », s’amuse Laferrière au bout du fil, citant à la rigolade le titre de son livre, prétexte à notre rencontre… qui aurait dû débuter d’une minute à l’autre.

Ce n’est qu’une heure plus tard que l’écrivain franchira la porte, me cherchant des yeux, pressé de me rejoindre pour discuter de ce temps qui nous échappe. « Le temps n’est pas abstrait, dira-t-il alors. Il fait partie de la vie, c’est ce qui l’irrigue, c’est son sang. »

En l’attendant, je me sens vivre, justement. Mais une autre vie que celle d’il y a une heure, où j’étais harassé par le trafic, le travail, happé par la gestion du quotidien dans ce qu’il a de plus âpre.

Malgré mon intolérance pathologique aux retardataires, le millier de choses à faire, et bien que dans l’immédiat un ami m’attende pour souper, ce moment d’apesanteur n’est pas une contrainte. Il est providentiel.

C’est qu’il existe deux manières de se soustraire au temps dur, aux heures que, dans nos sociétés hypermodernes, nous disséquons dans des agendas où il n’entre jamais assez d’événements. Et la plus belle façon d’en sortir, c’est l’accident. Un imprévu qui nous extrait du temps de la Machine pour nous faire glisser dans celui où tout peut survenir, parce qu’il s’est émancipé des contraintes. Il devient extensible, malléable : du temps mou.

Mais en dehors de l’accident, accéder au temps mou relève de l’effort, nécessite une certaine volonté d’aller à contre-courant. « C’est un acte subversif », croit Dany Laferrière, qui dira ensuite : « Si mon temps ne m’appartient plus, je dois me demander : qui le possède ? […] Et je dois reprendre au diable ce qu’il m’a pris. »

Le diable ? Ce n’est plus le patron, comme autrefois. C’est plus compliqué. C’est à un système qu’appartient le temps. De là l’idée de subversion. De là aussi la culpabilité qui pourrit le temps mou, parce qu’on le confond avec l’oisiveté, péché du monde de la performance et de la productivité. Pourtant, c’est à l’intérieur de ce temps-là que la pensée prend forme, simplement parce qu’on lui donne de l’espace, le rythme. Comme dans la promenade des philosophes, de Platon à Rousseau, qui trouvaient dans la déambulation la cadence nécessaire pour que se déploie la réflexion. C’est là, en dehors de l’obligation, dans la pureté de ces moments à l’extérieur du temps « productif », que l’existence prend son sens. C’est le temps de la beauté, de la contemplation, des conversations en apparence futiles pour le spectateur extérieur, et qui donnent pourtant à la vie ce parfum rare qui est peut-être aussi celui de la liberté.

Comme pour le sport, il demande de la discipline. La volonté de placer à l’horaire un acte de révolte temporelle. Sinon, on se contentera de saisir les moments de grâce comme celui que je vis dans cette librairie. Car malgré sa vision juste et son sens aiguisé de la formule, c’est surtout par son retard que Dany Laferrière a le plus généreusement alimenté cette chronique.

 

* * *

Il faut bien comprendre que, chez Laferrière, « ne rien faire » n’a rien à voir avec l’état catatonique de celui ou celle qui s’affale devant la télé. Son livre n’est pas un simple éloge du flâneur. Il repose sur l’idée que nous avons dérivé vers un culte de la productivité qui fait dire à l’auteur que la vraie vie est ailleurs. Suffit d’aller voir pour s’en rendre compte.