Société

Faut-il interdire le cellulaire à l’école ?

Plus de la moitié des élèves du secondaire ont maintenant dans leur poche ce petit appareil qui leur permet de communiquer, échanger de l’information, s’amuser, prendre des photos… et parfois tricher ! Faut-il s’en inquiéter ? Comment l’école doit-elle s’adapter ?

Plus de la moitié des élèves du secondaire ont maintenant dans leur poche ce pet
Photo : Mathieu Rivard

Assis près des casiers, des élèves de l’école secondaire Dalbé-Viau s’adonnent à une activité qui était formellement interdite jusqu’à l’an dernier?: ils envoient des textos, leur téléphone cellulaire calé au creux des mains. La direction de l’établissement, situé dans l’arrondissement montréalais de Lachine, a accepté de libéraliser l’usage de cet appareil. «?En classe, il demeure interdit. Mais nous avons ciblé trois endroits où il est permis?: la cafétéria, la place publique et l’aire de jeux?», précise le directeur, Jean-Pierre Amesse.

La plupart des enseignants sont ravis. «?Les élèves sont moins tentés de se servir de leur téléphone en cachette pendant les cours, puisqu’ils peuvent le faire à la pause?», témoigne l’enseignant de sciences Éric Durocher en traversant la place publique, vaste espace aux murs bleu roi, qui grouille d’élèves se dirigeant vers la cafétéria ou leur casier.

Dans de nombreuses écoles du Québec, la réflexion au sujet du cellulaire est à l’ordre du jour?: doit-il être prohibé seulement en classe ou dans toute l’école?? La voie à suivre ne s’impose pas d’emblée?: alors que certaines directions optent pour la tolérance, d’autres durcissent les règles par crainte des dérapages – cyberintimidation, triche aux examens, inattention en classe.

À l’école Jeanne-Mance, un établissement de 680 élèves de Montréal, le règlement est strict?: aucun appareil n’est toléré entre les murs de la polyvalente, sous peine d’être confisqué pendant au moins 10 jours, dès la première infraction. «?J’en confisque environ cinq par semaine?», dit le directeur adjoint, Gino Ciarlo. Une peine sévère si on la compare avec ce qui se fait généralement ailleurs?: avertissement, puis confiscation pendant 24 à 48 heures?; certains directeurs exigent que ce soient les parents qui viennent récupérer l’objet à leur bureau.

Impossible, désormais, de fermer les yeux sur la présence de ces bidules électroniques dans les établissements scolaires. Au Québec, dès leur entrée à l’école secondaire, le quart des jeunes possèdent un téléphone mobile?; cette proportion passe à 80 % parmi les élèves de 5e secondaire. Dans une école typique, plus d’un élève sur deux en a un dans la poche, estime Mélanie Fortin, doctorante en psychoéducation à l’Université de Montréal, dont le travail de thèse consiste justement à documenter le phénomène. Elle a déjà questionné près de 2 000 jeunes et poursuivra sa quête auprès de 6 000 de plus cet automne. Elle recueille également les témoignages de leurs enseignants, bien souvent dépassés par ce déferlement d’appareils. Les trois quarts des élèves avouent avoir déjà discrètement envoyé ou reçu des textos pendant un cours, même si le règlement de leur école l’interdit. Ils risquent évidemment de se faire confisquer leur précieux cellulaire, mais ils excellent dans l’art de le manier sans se faire remarquer.

«?Je peux texter sans regarder le clavier, le téléphone caché dans mon étui à crayons?», dit Yana, 15 ans. La jeune fille, qui fréquente la Cité étudiante, à Roberval, n’a cessé ce petit jeu qu’après en avoir constaté l’effet désastreux sur ses résultats scolaires. «?Quand on texte, on se concentre sur le message qu’on veut envoyer, pas sur ce que le prof dit…?», reconnaît-elle. Ses notes se sont passablement amé­liorées depuis qu’elle a décidé de laisser son téléphone à la maison, sur le conseil d’une enseignante.

L’enseignante en question, Chantale Potvin, a demandé en mars dernier à Line Beauchamp, alors ministre de l’Éducation, l’adoption d’une loi inter­di­sant les cellulaires dans toutes les écoles de la pro­vince. «?Cela réglerait bien des problèmes?», croit-elle, consternée par la place qu’occupe cette tech­no­logie dans la vie de ses élèves. «?En classe, c’est dif­ficile de garder les jeunes concentrés. Et pendant l’heure du dîner, ils ne se parlent plus et ne font plus de sport, ils textent. L’autre jour, une élève a déboulé l’escalier parce qu’elle avait les yeux fixés sur son téléphone au lieu de regarder devant elle?!?»

Le ministère de l’Éducation n’a pas l’intention de se mêler des affaires internes des écoles, chacune étant responsable d’édicter ses propres règles de vie. Mais il a décidé de sévir durant les examens de fin d’année. Les cellulaires facilitent en effet la vie aux tricheurs, qui communiquent par textos avec leurs camarades ou cherchent tout bonnement les réponses sur Internet durant l’épreuve. Certains élèves altruistes prennent des photos des questionnaires, qui circulent ensuite sur le Web. Beaucoup plus efficace qu’un petit bout de papier plié dans l’étui…

«?Pendant un examen, j’ai saisi deux cellulaires, dont l’application bloc-notes contenait toutes les réponses, sûrement fournies par un élève qui avait passé l’examen plus tôt. Quinze autres élèves avaient exactement les mêmes réponses sur leur copie?», raconte une enseignante de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, dans l’ouest de l’île de Montréal.

En juin dernier, le Ministère a donc exigé que les surveillants d’examen appliquent un règlement draconien?: tout élève surpris avec un appareil électronique, qu’il s’agisse d’un cellulaire ou d’un iPod Touch, serait expulsé de la salle d’examen et se verrait attribuer la note zéro. Il n’est plus nécessaire de prouver qu’il y a eu plagiat?; pincer l’élève en possession d’un appareil suffit.

À la mi-juin, à l’école Dalbé-Viau, on pouvait constater que la consigne avait été entendue?: la tête penchée sur leur copie, plusieurs élèves avaient déposé leur appareil sur le bureau du surveillant avant l’examen. D’autres l’avaient rangé dans leur sac à dos, placé contre le mur à l’avant de la classe. Sur les 920 élèves de l’école, seulement 3 ont été pris avec un objet proscrit dans les mains.

À peu près absent des écoles il y a à peine une décennie, le cellulaire est en train de modifier en profondeur les rapports sociaux entre les jeunes. «?Les interactions en face à face ont diminué, rapporte Mélanie Fortin. Dans l’autobus scolaire, un jeune préfère texter avec son ami assis deux bancs derrière que jaser avec celui qui est à côté.?» Il en profite pour coordonner ses travaux d’équipe… qu’il fait ensuite en réunion virtuelle, grâce à Facebook, tout en continuant de texter.

C’est en soirée que les ados se font surtout aller les pouces, la période de pointe se situant de 18 h à 23 h… et parfois au-delà?; plus du tiers d’entre eux ne résistent pas à l’envie de rester en contact avec leurs amis la nuit.


Consigne du ministère de l’Éducation : un élève pris avec un appareil électronique aux examens de fin d’année aura la note zéro.
Dans cette classe, les élèves ont préféré laisser leur  cellulaire sur  le bureau du surveillant. (Photo : Mathieu Rivard)

«?Quand je n’ai pas mon cellulaire sur moi, je ne me sens pas bien?», lance Charles, un élève de 4e secondaire, d’un air tragique, son BlackBerry dans la poche. «?Cet objet devient une extension de leur corps, confirme André H. Caron, directeur du Groupe de recherche sur les jeunes et les médias, de l’Université de Montréal. Les adolescents ont toujours eu besoin de s’affirmer, de socialiser, de construire leur identité. D’une certaine façon, rien n’a changé, seuls les supports technologiques sont différents.?» Ces supports ont cependant transformé le rapport au temps, désormais dominé par l’instantanéité. «?Un jeune qui ne répond pas à son cellulaire doit ensuite se justifier auprès de ses amis pendant des jours?», poursuit le chercheur.

Selon l’entreprise Nielsen, spécialisée dans les mesures d’audience des médias, l’adolescent nord-américain moyen envoie et reçoit plus de 3 300 textos chaque mois. Chez les filles de 13 à 17 ans, ce nombre atteint 4 200, soit 140 par jour. «?Pour eux, un téléphone ne sert pas à téléphoner, ça sert à texter?!?» lance Mélanie Fortin. Parmi les jeunes qu’elle a interrogés, 89 % de ceux qui ont un cellulaire disposent d’un forfait «?textos illi­mités?»… la plupart du temps payé par leurs parents. Et souvent moins cher qu’un forfait voix, quand il n’est pas carrément inclus dans le forfait familial. «?Cela rassure les parents de penser qu’ils pourront joindre leur adolescent en tout temps. C’est une grande illusion. Les ados répondent à tout le monde sauf à eux, prétextant que leur pile était à plat?», a observé André H. Caron.

Fait à noter, ces parents génèrent une partie des problèmes vécus à l’école?! Certains envoient des textos à leur enfant en pleine heure de cours. D’autres enguirlandent le directeur de l’école parce qu’il a confisqué son téléphone. Bref, les adultes ont aussi leur examen de conscience à faire… y compris les enseignants.

«?Pour éviter que les élèves ne textent en classe, il faut les rendre actifs dans leurs apprentissages. Même nous, les adultes, nous consultons nos courriels sur nos téléphones quand une réunion s’étire trop longtemps?», souligne David Chartrand, conseiller pédagogique au collège Sainte-Anne, une école secondaire privée de Lachine.

Sylvain Bérubé, enseignant de français à l’école secondaire de Rochebelle, à Québec, compte parmi les rares qui abordent de front la question de l’usage responsable des cellulaires avec ses élèves. «?Il faut éduquer les jeunes le plus rapidement possible à l’utilisation de ces outils, qu’ils ont déjà entre les mains de toute façon?», dit cet adepte de Twitter.

Ces nouvelles technologies façonnent l’école et la société en général, comme l’ont fait d’autres inventions avant elles, croit-il. «?Ça ne sert à rien de résister à un changement qui finira par s’imposer. Mieux vaut orienter la façon dont les jeunes utilisent ces technologies, plutôt que se contenter de réagir aux aspects négatifs.?»

Dans son établissement, les appareils électroniques ne peuvent être utilisés durant les heures de cours, sauf à des fins pédagogiques, une exception dont Sylvain Bérubé profite dès que l’occasion s’y prête. L’an dernier, après avoir fait un remue-méninges avec ses élèves, il a pris en photo les mots qui couvraient le tableau, plutôt que de les recopier un à un. Des jeunes lui ont demandé s’ils pouvaient faire la même chose. «?J’ai accepté et une armée de cellulaires s’est aussitôt dressée devant le tableau?», dit-il en rigolant.

Lorsqu’il sait que le laboratoire informatique ne sera pas libre et que ses élèves doivent faire de la recherche sur Internet, Sylvain Bérubé leur demande explicitement d’apporter leurs appareils. Télé­phones intelligents et iPod Touch sont alors les bienvenus dans la classe. «?Près de la moitié des élèves en ont un, ils forment donc des équipes en conséquence.?» (En plus de faire de la recherche, ils peuvent entre autres choses enregistrer les explications du prof, se servir de l’application calculatrice de l’iPod Touch, utiliser des téléphones comme télévoteurs avec un tableau blanc interactif.)

Une solution qui pourrait être adoptée ailleurs, pense Benoit Petit, conseiller au RECIT, un réseau de personnes-ressources consacré à l’intégration pédagogique des nouvelles technologies dans les écoles du Québec. «?On entend souvent dire qu’il n’y a pas suffisamment de technologie dans les écoles, mais c’est faux. C’est simplement qu’elle se trouve dans la poche des élèves et qu’ils n’ont pas le droit de s’en servir?! Un iPod Touch est un outil plus puissant que ne l’était un ordinateur de bureau il y a sept ans, mais les élèves n’en ont pas conscience, puisqu’ils l’utilisent seulement pour leurs loisirs.?»

Une petite virée dans une école secondaire donne l’occasion d’apercevoir un nombre étonnant de téléphones intelligents, tels que des iPhone et des BlackBerry, même en milieu modeste?; des objets qui permettent à la fois de prendre des photos, de filmer et de diffuser sur-le-champ ce contenu sur les réseaux sociaux. Or, les élèves ne semblent pas avoir conscience du tort qu’ils peuvent causer en publiant images et commentaires.

L’enquête de Mélanie Fortin révèle en effet que 30 % des élèves filment leur professeur en classe «?de parfois à très souvent?». Ils sont encore plus nombreux, soit 42 %, à avoir déjà filmé un autre élève de la classe. «?La plupart semblent en rire avec les copains et les effacer ensuite?», note la chercheuse.

Un incident malheureux survenu à Gatineau, fin 2006, rappelle cependant les dérapages possibles. Des élèves ont fait sortir de ses gonds leur enseignant, tout en le filmant à son insu. Les extraits ont ensuite été diffusés sur YouTube?; bouleversé, l’enseignant a été en arrêt de travail pendant des mois.

Les choses prennent rarement une tournure aussi dramatique, comme le démontre un sondage CROP réalisé auprès d’enseignants membres de la Centrale des syndicats du Québec en février 2011. Aucun des 55 enseignants victimes d’intimidation n’a déclaré d’incident de ce genre. En revanche, 27 % d’entre eux ont vu leur réputation salie sur Facebook, un phénomène en forte hausse, et 60 % par courriel.


Les filles de 13 à 17 ans envoient et reçoivent en moyenne 140 textos par jour.
(Photo : Mathieu Rivard)

La médisance sur les professeurs et l’intimidation dans la cour d’école ne datent pas d’hier. «?Mais une cyberagression laisse plus de traces. Un nombre illimité de personnes en sont témoins, et même si l’auteur efface les photos ou les commentaires, des copies subsistent. Une seule photo compromettante ou dénaturée peut causer des dommages graves?», dit Claire Beaumont, directrice de la Chaire de recherche sur la sécurité et la violence en milieu éducatif, de l’Université Laval, à Québec.

Pour contrer ce genre de situation, le dialogue semble plus efficace que la répression. «?Si on impose une règle aux élèves, ils ne chercheront qu’à la contourner, affirme le conseiller pédago­gique Benoit Petit. Alors que s’ils ont participé à son élaboration, ils auront envie de la respecter.?»

Il suggère aux enseignants de discuter des enjeux avec leurs élèves, de façon que chacun d’eux se demande?: en quoi ces appareils peuvent-ils nuire aux autres élèves de la classe, à l’enseignant, à moi-même?? En quoi peuvent-ils être bénéfiques?? Le groupe peut ensuite convenir de règles de vie pour profiter des avantages de cette technologie tout en réduisant ses effets négatifs.

C’est ce qu’a fait la direction de l’école Dalbé-Viau. Les règles d’utilisation du cellulaire dans l’école ont été établies par un comité formé d’ensei­gnants, d’élèves et de la direction. Et qui a fait le tour des classes pour un rappel à l’ordre quand des jeunes se sont mis à se servir de leur téléphone n’importe où?? Pas le directeur, mais les représentants des élèves?!

Les textos?? «?C pa grav?»

Le langage codé qu’utilisent les ados pour texter nuit-il à leur apprentissage de la langue?? Mélanie Fortin en était convaincue, comme la plupart de ses collègues de l’école Kénogami, au Saguenay. Après avoir enseigné le français en 1re secondaire pendant 10 ans, la jeune femme de 33 ans a entrepris un doctorat pour en avoir le cœur net, sous la direction de Thierry Karsenti, directeur de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication en éducation. À son grand étonnement, les entrevues qu’elle a réalisées jusqu’à maintenant avec les jeunes scripteurs l’ont rassurée.

Pour texter efficacement, les jeunes suivent deux règles?: utiliser le moins de lettres possible et truffer leurs messages de binettes, ces petits symboles qui expriment une émotion. «?J’ai?» peut s’écrire «?Jé?» ou «?G?», «?c’était?» devient «?stè?», «?great?» s’écrit «?gr8?», «?arriver?» est tronqué et donne «?ariV?»…

«?Ils emploient ce langage codé entre amis, mais ne s’en servent pas dans leurs productions écrites à l’école. Ce sont deux mondes, deux langages, deux façons d’écrire?», explique Mélanie Fortin. Ce que les linguistes appellent un sociolecte, un langage propre à un groupe social. Ces jeunes écrivent d’ailleurs les mots au long quand ils textent avec leurs parents et ils leur demandent de faire la même chose?!

«?En classe, leurs productions écrites contiennent le même type de fautes qu’avant?: des « s » oubliés, des participes passés malmenés, des mots mal orthographiés?», souligne la chercheuse. Déjà en 1987, le ministère de l’Éducation concluait, dans le rapport de la Consultation sur la qualité du français écrit et parlé, que les élèves de 5e secondaire écrivaient «?comme s’ils n’avaient jamais étudié la grammaire et la syntaxe?». C’était bien avant l’avènement des textos…

Des études menées auprès d’élèves anglophones démontrent au contraire que l’usage des messages textes peut avoir un effet positif sur les compétences en lecture et en écriture, notamment sur l’aptitude à lire et à épeler de nouveaux mots de vocabulaire. Il faudra soumettre les élèves francophones à la même démarche pour vérifier la validité de ce constat. Des jeunes dont le téléphone est pourvu d’un correcteur automatique ou de la saisie prédictive de texte affirment en tout cas s’en servir.

«?Il faut plutôt s’inquiéter du fait que les jeunes lisent de moins en moins de livres et de revues. S’ils ne lisent que des textos, comment pourront-ils améliorer leur vocabulaire et intégrer l’orthographe???» s’interroge Mélanie Fortin.