Société

De l’avenir pour les «sciences molles»

Ils ont étudié en arts plastiques, en philosophie ou en théologie… et ils occupent aujourd’hui des fonctions aussi variées qu’historien à Ubisoft et animateur de télévision ! Portrait de cinq diplômés en sciences humaines qui ont su tirer leur épingle du jeu.

De l'avenir pour les «sciences molles»

Louise Richer

Directrice générale de l’École nationale de l’humour (ENH)
Bac en psychologie (UQAM, 1976)

« J’ai étudié en psychologie parce que j’ai un intérêt fondamental pour l’humain, son comportement et les motivations qui l’amènent à faire des choix. Même si j’ai choisi une autre voie, je ne regrette pas mes études universitaires : c’est là que j’ai formé ma pensée. Si l’on choisit les sciences humaines, c’est aussi parce qu’on est habité par des préoccupations plus larges que sa petite personne. Durant la crise du printemps, on a vu combien les jeunes qui étudient dans ces domaines étaient structurés, avaient une pensée, un sens collectif.

Je trouve toutefois assez inquiétante la mentalité selon laquelle les études universitaires doivent être un investissement rentable dans l’immédiat. Selon moi, il faut prendre le temps d’évoluer, de se structurer l’esprit, d’acquérir une culture générale, une capacité de réflexion… Cette préoccupation se reflète d’ailleurs dans la pédagogie élaborée à l’ENH. Même si nous donnons une formation professionnelle, il était pour moi essentiel d’élargir notre mandat à la compréhension du monde environnant. Avec, par exemple, des cours de sciences politiques, de français et d’histoire de l’humour depuis l’Antiquité. Cela dit, la moitié de nos étudiants ont un bac – pour la plupart en sciences humaines. »

 

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Maxime Durand

Historien à Ubisoft
Bac en histoire (Université de Montréal, 2010)

Campement d’hiver de George Washington à Valley Forge. Incendie de New York en 1776. Mas­sacre de Boston. Combats à la pointe du mousquet. Batailles navales. Architecture. Vête­ments… Chaque élément historique d’Assas­sin’s Creed III, le nouveau jeu vidéo d’Ubisoft, en magasin le 30 octobre, a été véri­fié et approuvé par Maxime Durand.

Ce bachelier en histoire de l’Université de Montréal a été recruté en 2010 comme historien-recherchiste. Sa mission : effectuer une recher­che en vue de l’élaboration du troisième opus de la populaire série Assassin’s Creed, qui se déroule durant la guerre de l’Indépendance des États-Unis. « Le joueur s’immergera totalement dans le 18e siècle, dit-il. Et participera aux moments marquants de la révolution américaine. »

Un emploi rêvé pour un jeune homme féru de jeux vidéo, qui se destinait à l’enseignement. « Je ne croyais pas jouer un rôle aussi important. Or, on m’a confié énormément de pouvoir et de liberté. » Et alors qu’il avait été recruté sous contrat pour le temps de sa recher­che (qui a duré deux ans et demi), Maxime a finalement décroché un poste permanent comme coordonnateur de production.

D’autres historiens sont en poste à Ubisoft, mais leurs tâches ne sont pas toujours liées à leurs études. Par exemple, l’un d’entre eux travaille comme « écrivain » (histoire et dialogues de jeux) et un autre comme acheteur.

 


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Jean-Luc Mongrain

Journaliste et animateur de télévision
Bac en théologie, éthique et philo (Université de Sherbrooke, 1975)

« Mes études en sciences humaines m’ont permis d’élaborer une grille d’analyse du comportement de l’être humain, de ses aspirations, de ses limites, de sa quête de sens, de sa foi en lui-même ou en son groupe, sa collectivité.

Que ce soit par les textes théologiques, la psychologie, la sociologie ou l’anthropologie, cet apprentissage s’est avéré une source formidable pour moi, comme commentateur de la vie politique et de l’organisation sociale. L’éclairage théologique et sociologique m’a beaucoup aidé, par exemple, à analyser la question des accommodements raisonnables.

Pas plus que la valeur d’une société ne repose que sur son PIB, la rentabilité du savoir ne se mesure pas par la seule valeur économique, monétaire. Choisir un programme d’études en se laissant subjuguer par l’appât du gain n’a aucun sens. »

 


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Louis Garneau

Ex-champion cycliste?; président fondateur de Louis Garneau Sports
Bac en arts plastiques (Université Laval, 1983)

«?Les arts mènent à tout. Étudier en arts, ça ouvre l’esprit, ça stimule la créativité et l’innovation. Et l’innovation, c’est ce qui fait que notre entreprise est toujours en vie?: on fêtera nos 30 ans l’an prochain.

On devrait inclure une formation en arts dans les cours d’administration. Un produit qui est beau, qui a la bonne couleur, la bonne forme, va se vendre partout dans le monde. Alors qu’un produit laid, mal dessiné, coûte souvent le même prix qu’un beau produit, mais peut conduire à des échecs dramatiques pour les entreprises.

Ma pratique est commerciale, mais je garde un esprit artistique dans tout ce que je fais. Il ne se passe pas une journée sans que je dessine, dans ma tête ou sur un bout de papier, un objet, une forme, une invention. Les casques sont des sculptures, et les maillots, des tableaux?: ça va au-delà du simple objet.

Je suis heureux d’avoir été chercher le côté pratico-pratique des arts, mais j’ai aussi une activité artistique?: je continue de peindre. J’ai installé mon atelier dans les locaux de l’usine. J’ai une fondation et je redonne le produit de la vente de mes tableaux à des œuvres de charité.?»

 


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Philippe Lapointe

Vice-président principal au développement des médias multiplateformes, TC Média (Transcontinental)
Maîtrise en philosophie (Université de Montréal, 1981)

« J’ai aimé passionnément mes études supérieures de philosophie. Étudier la philo, c’est étudier de grands textes de gens qui ont consacré leur existence à essayer de comprendre le sens de la vie et d’ordonner le monde selon une certaine raison. C’est aussi un apprentissage de la pensée critique, dans le sens justement de ce que les philosophes appellent « l’usage juste de la raison ». La philosophie est l’antidote par excellence à la démagogie et à la pensée magique. D’ailleurs, les talibans ont interdit la philosophie, parce qu’elle est par définition liberté.

Pour le jeune journaliste que j’ai été, la philo m’a certainement aidé à poser les bonnes questions, à énoncer clairement des réalités complexes. Pour le gestionnaire que je suis devenu, la philo aide à penser « out of the box », et donc encore là à poser les bonnes questions.

Pour ceux qui associent la philosophie à un passé lointain, je recommanderais la lecture de deux penseurs québécois contemporains, Jean Grondin (Du sens de la vie) et Charles Taylor (Les sources du moi). »

 

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– Photo de Louise Richer: © École nationale de l’humour
– Photo de Maxime Durand: © Jean-François Bérubé
– Photo de Jean-Luc Mongrain: extraite de YouTube
– Photo de Louis Garneau: © Louis Garneau Sports
– Photo de Philippe Lapointe: © TC Média