Société

Vikings et Inuits : un duo gagnant !

Terre de glace aride et inhospitalière, le Groenland a pourtant un taux d’alphabétisation de 100 %. Les Inuits du Nunavik pourraient-ils apprendre de leurs cousins de cette île du Danemark ?

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Le village de Qaqortoq, dans le sud du Groenland. – Photo : Alankomaat / Wikimedia Commons

À l’épicerie de Qaqortoq, village de 3 200 âmes dans le sud du Groenland, le pain sort à peine du four en ce petit matin de juillet. La bonne odeur, poussée par le vent arctique, atteint les maisons de bois colorées juchées sur la colline.

À Kuujjuaq, localité du Nunavik de 2 300 personnes où j’étais le mois précédent, le pain arrive par avion du « Sud » — comme disent les habitants du nord du Québec pour décrire Montréal. Plusieurs entreprises de boulangerie ont vu le jour au Nunavik, mais aucune n’a survécu, entre autres à cause des coûts astronomiques du carburant — le village n’étant pas connecté au réseau d’Hydro-Québec, chacun a sa génératrice au diésel.

Aussi simpliste soit-elle, cette histoire de boulange témoigne bien du fossé qui sépare le développement du Groenland et celui du Nunavik. La région du Nord-du-Québec pourrait-elle importer des recettes de la province du Danemark ? Après tout, les deux territoires partagent des problèmes sociaux et de santé troublants, des conditions de vie difficiles…

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Une différence de taille distingue toutefois ces deux régions, où vivent en majorité des Inuits : le Groenland compte cinq fois plus d’habitants (57 000) que le Nunavik (12 000) ! Mais cela n’empêche pas des politiciens du Nunavik de regarder le Groenland avec grand intérêt. « Ce qui s’y fait est phénoménal. Notamment pour ce qui est de former des professionnels de la santé », dit Mary Simon, ex-présidente d’Inuit Tapiriit Kanatami, une organisation représentant les 55 000 Inuits qui vivent dans les 53 communautés du nord du Canada.

L’île danoise enregistre en effet de grands progrès dans un domaine où tout l’Arctique stagne : au Groenland, les soins de santé sont de plus en plus assurés par des natifs. Des Inuits pour la plupart, dont la langue maternelle, le groenlandais, ressemble beaucoup plus à l’inuktitut du nord du Canada qu’au danois.

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Kuujuaq. – Photo : Mariève Paradis

Par un dimanche d’été gris et brumeux, le Dr Gert Mulvad, qui habite au Groenland depuis 25 ans, m’accueille à l’hôpital de la Reine Ingrid, à Nuuk, capitale du Groenland. Il y est responsable de la formation des médecins de famille.

Depuis 2004, les médecins peuvent en effet rentrer au Groenland — après avoir dû faire leurs études ailleurs au Danemark ou même à l’étranger —, puisqu’il est désormais possible d’y effectuer les cinq ans de spécialité en médecine familiale. « On a plus de chances de les garder par la suite », dit le Dr Mulvad. Une trentaine de médecins natifs de l’île y pratiquent actuellement.

À quelques pas de l’hôpital, le Collège de soins infirmiers forme des infirmières depuis 1994. Sur la centaine d’Inuites qui y ont étudié au fil des ans, la majorité exerce toujours au Groenland. On y forme aussi des travailleurs sociaux, des sages-femmes et des assistants sociaux, premiers répondants dans les plus petites communautés.

Le Groenland a mis en place diverses mesures pour attirer les professionnels de la santé. Ainsi, dès que l’un d’eux est employé par le ministère de la Santé, il a droit à un logement payé dans les quartiers adjacents à l’hôpital aussi longtemps qu’il le désire — qu’il soit groenlandais ou non. Au Nunavik, la politique consiste à payer un logement uniquement aux personnes, inuites ou pas, qui travaillent à plus de 50 km de leur résidence. Aussi bien dire que seuls les travailleurs venus du Sud en bénéficient…

« Le système de santé au Nunavik est très peu compétitif pour ce qui est d’attirer ou de retenir les employés inuits », admet Serge Déry, directeur de la santé publique à la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik.

Encore faut-il qu’il y ait des Inuits à attirer : il y a certes des préposés aux bénéficiaires, des secrétaires, des concierges inuits, mais aucun médecin. Et sur les cinq infirmières, trois seulement travaillent au Nunavik.

« Nous avons besoin d’infirmières et de médecins inuits, dit Mary Simon. Si les professionnels de la santé ne sont pas du Nord, ils voudront retourner chez eux, et le cycle de dépendance se perpétuera. »

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Dolly Mesher, 22 ans, étudie en soins infirmiers à Montréal. Elle rentrera au Nunavik pour y travailler et veut que sa fille ait aussi une éducation solide. – Photo : Mariève Paradis

Avant même de penser à former ses propres infirmières et médecins, le Nunavik doit surmonter des obstacles bien présents dans l’enseignement primaire et secondaire…

Le parcours de Dolly Mesher, 22 ans, étudiante de 1re année en soins infirmiers au collège John Abbott, dans l’ouest de Montréal, est un bon exemple.

Comme tous les Nunavikois désireux de s’inscrire au cégep, elle a dû quitter sa famille et son village pour le Sud. Et comme tous les Nunavikois, elle a effectué une année scolaire préparatoire. « J’ai dû faire beaucoup de rattrapage pour rejoindre le niveau des élèves de 5e secondaire des autres régions », souligne-t-elle.

Le déménagement dans le Sud, l’année scolaire préparatoire… De quoi décourager nombre de ses amis, dit Dolly.

Au Nunavik, pendant les trois premières années du primaire, l’enseignement est donné en inuktitut, par des Inuits sans réelle formation pédagogique. Après, le parcours se fait en anglais ou en français, au choix. Des enseignants, venus majoritairement du Sud, reprennent alors de zéro, avec l’alphabet romain, les rudiments de la lecture, de l’écriture et du calcul.

Les devoirs sont également un énorme défi. « Les jeunes du Nunavik ont rarement des devoirs à faire à la maison, parce qu’ils ne les font pas, dit Wayne McElroy, conseiller pédagogique de la commission scolaire Kativik. Dans le Sud, ils doivent apprendre à travailler et à étudier à l’extérieur de l’école. »

Quelque 75 % des Inuits du Nunavik ne terminent pas leur secondaire. « Trois familles dans une maison de trois chambres à coucher, c’est une condition qui bloque l’apprentissage », martèle Mary Simon, l’ancienne présidente d’Inuit Tapiriit Kanatami, organisation qui milite entre autres pour valoriser les études.

Dolly Mesher aurait pu éviter l’exil et aller étudier en anglais à Iqaluit (Nunavut), quatre fois plus proche de Kuujjuaq que Montréal. Le collège de l’Arctique y offre plusieurs programmes d’études collégiales, dont la technique de soins infirmiers. Elle aurait toutefois dû passer un examen à la fin de sa formation pour être admise à l’Ordre des infirmières du Québec, le Nunavut étant un territoire canadien, mais surtout, réussir l’examen de l’Office québécois de la langue française.

Dolly Mesher veut retourner au Nunavik pour y travailler comme infirmière et aider sa communauté. Mais elle souhaite aussi donner une éducation solide à sa fille. « Lorsque je terminerai mes études, ma fille commencera l’école. Je devrai alors faire un choix : préserver ma langue et ma culture et les transmettre à ma fille, ou lui ouvrir toutes les possibilités qu’une éducation dans le Sud peut offrir. »

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Des gens informés

Le Groenland a publié son premier journal en groenlandais dès le milieu du XIXe siècle (il en existe deux aujourd’hui). Le taux d’alphabétisation y frôlait alors des sommets plus élevés que dans bien des capitales d’Europe et d’Amérique du Nord. De nos jours, tous les habitants du Groenland âgés de 15 ans ou plus savent lire et écrire.

Vers l’indépendance

En 2009, le Groenland a obtenu du Danemark un statut autonome. Il a le droit de gérer ses ressources naturelles, de plus en plus convoitées (le sous-sol est riche d’uranium, de terres rares, de cuivre et d’or), mais il reçoit encore une enveloppe de 660 millions de dollars pour boucler son budget. « Étape par étape, le Groenland se dirige vers l’indépendance », dit Rasmus Ole Rasmussen, ancien conseiller du ministère de l’Éducation du Groenland qui est maintenant chercheur à Nordregio, centre nordique pour le développement spatial, à Stockholm (Suède). « Le gouvernement met l’accent sur la responsabilité et la prise en charge, et ça inclut les soins de santé et l’éducation des professionnels. »

L’indépendance du Groenland, colonie depuis 1721, se fera à sa demande.

Au Nunavik, un référendum a été tenu en 2011 sur une proposition qui visait à rassembler les trois grandes institutions : le gouvernement régional, la commission scolaire et la Régie régionale de la santé et des services sociaux. Cette nouvelle organisation aurait permis une meilleure coordination des services offerts à la population. Les Nunavikois ont refusé, car ils espèrent encore davantage d’indépendance dans la gestion de leurs institutions.

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Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse des Instituts de recherche en santé du Canada.