L'actualité médicale">
Société

Entrevue avec «la 15e victime» de Polytechnique, Monique Lépine

«Mon fils, cet enfant que j’ai désiré profondément, je ne l’ai jamais renié. Je le vois comme un être souffrant, avec des blessures insondables. J’assume le fait d’être sa mère.»

Pour Monique Lépine, une année compte 364 jours. La journée du 6 décembre a été biffée de son calendrier. C’est ce jour-là que son fils, Marc Lépine, 25 ans, après avoir séparé les filles des garçons, fusilla 14 jeunes femmes de son âge à l’École Polytechnique de Montréal. C’était le 6 décembre 1989, en fin d’après-midi. Il blessa 14 autres personnes et s’enleva la vie. Nous avons rencontré cette femme, aujourd’hui infirmière à la retraite.

Que s’est-il passé pour vous après le 6 décembre 1989 ?

Dans les tout premiers temps qui ont suivi le drame, personne n’avait accès à moi. Je ne voulais pas recevoir d’aide, mais tout le monde me protégeait. Je me suis réfugiée chez un ami, je n’étais bien qu’avec les gens que je connaissais. Je ne pouvais revenir chez moi, car les journalistes assiégeaient mon appartement et j’ai refusé l’hôtel que me proposait la police.

Après le 6 décembre 1989, ma vie n’était plus qu’un supplice. Je ne parlais plus, je sanglotais constamment et je priais. Je ne voyais plus que mes erreurs. À la seule évocation des mots «Marc» ou «Polytechnique», je pleurais.

J’étais mère monoparentale et après trois mois d’absence, l’assurance m’a fait comprendre que je devais retourner au travail. Heureusement, comme infirmière aussi, j’avais mon réseau personnel. Je consultais une psychologue depuis mars 1989. Alors dans la jeune cinquantaine, je voulais réapprendre à vivre seule, car je ne me suis jamais appartenue!

Puis ce fut un silence de 17 ans…

Je me suis tue, parce que je n’étais pas guérie. Ça m’a pris 17 ans pour retrouver un équilibre émotionnel. J’étais fonctionnelle comme infirmière au travail, mais secrète sur le plan émotionnel. Pendant la première année, tout et tous ceux qui me connaissaient me ramenaient au 6 décembre 1989. Alors, j’ai fermé journaux et télé pendant des années. J’ai tout porté seule, avec ma fille, Nadia. Je me cachais quand revenait la date fatidique.

Les événements de Polytechnique sont tellement lourds qu’ils m’ont écrasée pendant 17 ans. J’ai éprouvé toutes les émotions négatives: douleur, honte, colère, culpabilité immense, tristesse et peur. Oui, peur que mon fils ne vienne m’achever dans les méandres de mon âme. Et puis, le déshonneur.

À partir de quand avez-vous entamé votre remontée ?

Un jour de 2001, à l’église, je me suis sentie réellement mourir de chagrin, la vie semblait quitter lentement mon corps épuisé. J’étais prête à mourir. Mon cœur battait très fort, de façon inhabituelle, comme s’il voulait s’échapper de ma cage thoracique. Étais-je victime d’une crise cardiaque? Je suis convaincue alors que le Seigneur m’a parlé. «Qui fait battre ton cœur?» a-t-il demandé. «C’est toi, Seigneur», ai-je répondu dans ma tête. À partir de ce moment précis, j’ai su que je devais choisir de vivre ou de mourir. J’ai accepté de vivre.

Et que s’est-il passé alors ?

Pour la première fois depuis la mort de mes enfants*, je me suis sentie apaisée. J’étais légère comme une plume et une chaleur intense réchauffait tout mon cœur.

En 2002, j’ai commencé à me libérer en parlant, d’abord dans des milieux protégés, entre chrétiens. Puis, en septembre 2006, la fusillade du Collège Dawson est survenue. Toutes mes angoisses ont refait surface d’un seul coup et j’ai pensé à la jeune victime et à la mère du tueur. Quand il y a une fusillade d’ailleurs, tout le monde m’appelle. Là, je me suis sentie prête à parler en public.

Qu’avez-vous dit alors, à la télévision ?

D’abord et entre autres, ces paroles que j’avais répétées mille fois dans ma tête: «Je demande pardon aux familles des victimes. Mon fils a commis un geste horrible!»

Pourquoi Marc Lépine a-t-il posé son geste ?

Je ne sais pas. Trouble d’attachement, famille dysfonctionnelle, ruptures successives, maladie mentale non diagnostiquée, abus dans l’enfance, intimidation, colère refoulée, amertume dans le cœur. Tout cela est vrai, mais rien n’est dit pour autant. Marc était-il autiste? Lui ai-je transmis mon insécurité affective? Et quelle génétique lui a légué son père absent?

Les journalistes ont travaillé avec l’information qu’ils avaient alors sous la main, soit mon jugement de divorce datant de 1976. Pour divorcer à l’époque, il fallait noircir l’autre et l’autre vous noircissait. Il faut donc en prendre et en laisser par rapport à tout ce qui s’est dit sur moi.

Que vous reprochiez-vous à vous-même ?
De n’avoir pas accordé suffisamment de présence et d’attention à mes enfants, Marc et Nadia2, à cause des circonstances. J’ai quitté la maison parce que mon mari était violent envers moi et les enfants. Un jour, il a frappé mon fils si fort qu’il a dû être opéré pour une mastoïdectomie. Aujourd’hui, c’est clair, ce serait un cas de signalement à la DPJ.

Mon mari nous menaçait de nous mettre à la rue et c’est ce qui est arrivé. Je me suis retrouvée seule, en 1972, avec un diplôme d’infirmière et deux enfants à charge. À l’époque, tout ce qu’on m’offrait, c’était la crèche, l’adoption. Il n’y avait pas de garderie ou d’aide sociale en ce temps-là.

Tout a changé, selon vous, lorsque votre fils, Gamil Gharbi, est devenu Marc Lépine…

Oui, c’est un tournant. Pour ses 14 ans, mon fils m’a demandé, comme cadeau d’anniversaire, que je lui donne mon nom de famille. J’ai accepté. C’est aussi à cet âge qu’il s’est fait appeler Marc, prénom d’un homme de notre entourage qu’il aimait beaucoup. En 1978, Gamil Gharbi est devenu celui que vous connaissez comme Marc Lépine.

Dès qu’il a changé son prénom et son nom de famille, tout a changé. Il s’est forgé une autre personnalité. Je connaissais mon fils, mais Marc Lépine, je ne le connais pas. Marc Lépine n’était pas mon fils. Mon fils s’appelait Gamil Gharbi.

Pour Marc, son père n’était que méchant, violent, frappeur. En reniant le nom du père, peut-être voulait-il conjurer le sort. Je ne savais pas que c’était pour épouser un autre type de violence. Il en avait marre aussi de se faire traiter d’Arabe par d’autres ados.

Qu’est-ce qui avait changé, concrètement, avec ce nouveau nom ?

Marc refusait soudain toute marque d’affection, il ne voulait plus que je l’embrasse. Il a mis une distance, physiquement. Je trouvais ça difficile, mais je l’ai respecté. À l’adolescence et à l’âge adulte, il n’a jamais voulu que je le serre dans mes bras. C’est si important pourtant le contact physique, toucher avec présence, toucher avec douceur, un peu comme on peut le faire en accompagnant un mourant.

Marc avait un «Grand Frère», car je voulais qu’il ait une image d’homme positive. Cet homme s’est avéré par la suite être un abuseur. Tout un enchaînement de faits s’est ainsi mis en place contre Marc, une suite d’attachements et de détachements. Les hommes le trompaient, et dans ces années-là, il perdait ses amis. Il avait beaucoup de difficultés à créer des liens, il a refoulé sa colère. Mais tout cela n’explique pas son geste.

En délaissant le nom paternel, voulait-il renier les hommes, selon vous ?

Je ne crois pas qu’il reniait tous les hommes, parce qu’il avait 4-5 amis qui lui sont restés fidèles. Sa personnalité a changé après le changement de nom, ça, je l’ai constaté. C’est comme s’il s’était créé une autre identité.

Marc a toujours été un garçon sensible, attentionné, souriant, avec de très belles notes. Or, après le changement de nom, surtout au cégep Saint-Laurent, il a changé d’identité et de personnalité. Il abandonnait ses cours ou ne remettait pas ses travaux et avait des zéros dans ses bulletins. Ce jeune homme s’isolait dans sa chambre avec ses jeux vidéos auxquels je ne comprenais rien. Non vraiment, Marc Lépine n’était pas mon fils. Mon fils s’appelait Gamil Gharbi.

Quant aux autres hommes qu’il avait rencontrés dans sa courte vie – dont le père dans la famille d’accueil, ses amis (nous déménagions souvent), le Grand Frère –, je crois qu’il a été grandement blessé. Ses perceptions devaient être: «rejeté», «abandonné», «non aimé», «non désiré», «trahi». Mais il ne parlait pas de ses blessures émotionnelles et ne voulait pas d’aide. Était-il schizophrène sans le savoir? On a mentionné qu’il était psychopathe, mais je pense plutôt qu’il était psychotique. Aucun diagnostic n’a jamais été posé à son sujet.

Dans l’une des lettres qu’il a laissées, il a écrit: «Je hais les féministes.» Comment avez-vous réagi en la lisant ?

Par de l’incompréhension. Je ne sais pas où il a pris cette idée que les femmes prenaient la place des hommes. Et d’abord, qu’est-ce qu’une féministe à ses yeux? Sans doute une femme autonome, qui se responsabilise financièrement. Mais alors, je répondais à ce profil. Incapable de m’attaquer directement, a-t-il choisi de détourner sa haine sur d’autres femmes? Je ne le saurai jamais.

Je ne saurai jamais s’il m’en voulait à moi, sa mère. Il a écrit les mots «je hais». La haine, c’est l’amertume qui peut dégénérer en meurtre. L’antidote de la haine, c’est le pardon. Mais sans doute ne se pardonnait-il pas à ses propres yeux. Alors, en faisant le mal, ce 6 décembre 1989, a-t-il voulu anesthésier le sien? Tout cela, je ne le saurai jamais.

Continuez-vous encore aujourd’hui à vous demander si sa violence était dirigée contre vous ?

Oui, car je devais être perçue comme une féministe à ses yeux. Il en voulait aux femmes de prendre les jobs des hommes. Mais qui lui a mis ça dans la tête? C’est alors que j’ai compris que les parents ne sont pas la seule influence. Il y a celle des professeurs, des amis, de la télévision.

Mais au-delà de tout, il y a une intuition féminine, rejetée par la police, mais que je garde toujours en tête: Est-ce que mon fils était amoureux de l’une de ces filles et qu’elle l’aurait rejeté? Qui le saura jamais!

Je sais seulement que Marc était très exigeant envers lui-même. Mon fils n’acceptait pas de faire des erreurs. Il était calé dans les ordis, les maths, l’électronique, c’était plutôt nouveau à l’époque. Dirait-on aujourd’hui qu’il était autiste? Quand du jour au lendemain le père s’en va, que tu te retrouves seule et pauvre, ça peut affecter l’enfant, avec les abus, les pressions. J’aimerais tant comprendre…

Et le père ?

Nous ne l’avons pas revu depuis ma séparation, en 1972. Pas un mot de sympathie de sa part et il n’est pas venu à l’enterrement de Marc. Il n’a jamais pris soin de ses enfants, n’a jamais payé sa pension alimentaire. On n’en a pas de nouvelles. Je ne sais pas aujourd’hui s’il est vivant ou mort. Il s’en est lavé les mains.

Vous considérez-vous comme une victime ?

Je serais la 15e victime, selon ce que m’en a dit Louis Courville, le directeur de l’École Polytechnique du temps. En fait non, plutôt la 16e, avec Marc, et même la 17e, avec ma fille Nadia.

Je connaissais par cœur le vocabulaire de la santé, mais il m’a fallu apprendre celui de la justice. Or, je n’avais jamais utilisé ce mot de victime jusqu’en 2006, où j’ai appris que j’étais une «victime collatérale».

Une «victime indirecte» de la tuerie de Polytechnique (parent et conjoints des victimes directes, amis, témoins du drame) pouvait recevoir de l’aide et des services. Pas une victime collatérale.

Au-delà du volet légal, en tant que personne, vous considérez-vous comme une victime ?

Non. Une victime est centrée sur ses blessures, incapable d’envisager l’avenir ou ne cherchant qu’à blâmer l’autre ou à justifier ses souffrances.

Moi, j’ai compris que si je voulais m’en sortir, il me fallait aller vers les autres.

Quand je suis retournée travailler après le drame, je prenais le risque énorme d’être pointée du doigt. Alors, il fallait que je me protège. Je suis combative et, non, je ne suis plus une victime, mais je ne sais toujours pas pourquoi Marc a fait ce qu’il a fait.

J’ai dépassé le stade de la victime parce que je suis capable désormais d’envisager l’avenir. Au lieu d’aller vers le passé comme le font les psychologues, je suis plutôt allée de l’avant. Un travailleur social, Gilles Leblanc, m’y a aidé. Il m’a demandé un jour ce que j’avais comme rêves. Je suis retournée à mes rêves d’ado, ceux d’avant le mariage, ceux d’avant les enfants, ceux d’avant Polytechnique.

Et qu’avez-vous découvert ?

Que j’avais encore bien des ressources en moi. Mes enfants n’étaient plus là, certes, mais j’étais encore en vie. Je me suis centrée sur ce qu’il me restait en me disant: «Oui, tu es amputée, mais tu peux fonctionner. Alors, que vas-tu faire aujourd’hui pour avancer?» J’ai arrêté de focaliser sur mes blessures. Ça m’a pris 17 ans pour y parvenir, 17 ans pour me restaurer. Je me suis bâti un réseau social, avec des gestes aussi simples que de m’inscrire à un club de Scrabble.

À quoi attribuez-vous votre «restauration» ?

Surtout à ma foi en Dieu. La tragédie du 6 décembre 1989 est un acte totalement irrationnel, incompréhensible. Une telle tragédie est surhumaine; aucun être humain n’était en mesure de me comprendre. Je craignais à tout moment de perdre contact avec la réalité, de sombrer dans la folie ou de me laisser mourir. J’étais déjà croyante, alors j’ai continué de faire confiance à Dieu. Ma foi m’a sauvée, ça, ce n’est pas du rationnel. Restaurée avec Dieu par la transcendance, je pouvais, à partir de là, aller vers les autres.

Lors d’un colloque où je donnais mon témoignage, un psychiatre avait du mal à comprendre comment j’avais pu «être restaurée». Il comprenait d’autant moins que j’y étais parvenue avec un minimum de pilules, prises au bon moment et pendant un court laps de temps. Je n’ai pris des médicaments que très ponctuellement. Il faut simplement comprendre que le rationnel, sur lequel repose la médecine moderne, est une chose; mais que le relationnel est bien plus puissant encore pour cheminer vers la guérison.

Y a-t-il des gens qui vous reconnaissent dans la rue et comment réagissez-vous ?

Oui, au nettoyeur, au supermarché ou à la station-essence. «Est-ce bien vous qui…?» Aujourd’hui, je saisis cette question qu’on m’adresse comme une porte ouverte: «Oui, c’est bien moi. Je suis la mère de Marc Lépine». Mon fils, cet enfant que j’ai désiré profondément, je ne l’ai jamais renié. Je le vois comme un être souffrant, avec des blessures insondables. J’assume le fait d’être sa mère.

En quoi le 6 décembre 1989 vous a-t-il transformée ?

Contre toute attente, le négatif semble vouloir se transformer en positif, c’est le côté émouvant et inattendu de cette tragédie. Par un curieux retour des choses par exemple, moi qui ai perdu mes deux enfants en lien direct (Marc) et indirect (Nadia) avec ce drame, voilà que bien des personnes m’appellent aujourd’hui leur «maman spirituelle». En effet, des femmes m’écrivent, des femmes qui ont des enfants en prison ou qui ont vécu des suicides familiaux. Elles savent que j’ai traversé l’enfer et que j’en suis sortie vivante, alors, elles me font confiance.

La tragédie de Polytechnique a donné un certain sens à ma vie d’après le 6 décembre 1989. Je ne suis plus la même qu’avant le drame. Après tant de violence, après la monoparentalité, les années à travailler comme une déchaînée, le suicide de mes deux enfants, voilà que je me découvre résiliente. La relation m’apparaît plus importante que la performance et Dieu sait, comme femme et comme mère, combien on doit donner la double dose au chapitre de la performance! Alors, aujourd’hui, ne me parlez plus de performance, je veux simplement des relations.

Votre bilan personnel, 24 ans après Polytechnique ?

Que je sois sortie vivante de l’horreur tient du miracle. Je crois que chaque personne, même dans les pires contextes et en dépit de toutes les forces adverses, peut faire des choix, dans une certaine mesure. Par exemple, celui d’accorder davantage d’attention à ses enfants, à ses proches, à ses amis. J’ai longtemps ruminé le fait que mon père ne m’a jamais dit «je t’aime». Lui-même ne se l’étant jamais fait dire, comment aurait-il pu apprendre à le dire?

Je crois vraiment qu’on ne prend pas assez soin des autres. Un jeune qui ne reçoit pas d’attention à la maison sera agité à l’école. Je pense souvent aux jeunes de la rue. Quelqu’un leur a-t-il déjà dit «je t’aime»? Nous avons une responsabilité sociale, surtout en tant que professionnels de la santé, de mettre plus de relationnel dans nos vies et dans notre travail. Comme médecin ou infirmière, notre intérêt pour le malade ne doit pas se limiter à ce qu’il a, mais à ce qu’il est. Nous sommes des êtres humains, pas des «faire humains»…

Et aujourd’hui ?

Je vis une retraite sereine, même si je ne serai jamais une grand-maman s’amusant dans un parc avec ses petits-enfants, une mère comblée ou une épouse heureuse.

* * *

*Nadia Gharbi, décédée d’une overdose en 1996, à l’âge de 29 ans. Sa mère a pris la décision de la débrancher, à l’hôpital Notre-Dame. «J’ai au moins la consolation d’avoir été avec elle dans ses derniers instants. Je crois aussi, entre autres raisons bien sûr, qu’elle ne s’est jamais remise de tout ce qu’elle a entendu dire sur son frère».