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Le Plan Aubut

30 voitures, 7 motos, 11 propriétés, un cv de 48 pages… Marcel Aubut, l’ex-propriétaire des Nordiques, aujourd’hui président du Comité olympique canadien, fait tout en grand.

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Photo: Mathieu Rivard/L’actualité

Ce grand portrait de Marcel Aubut a été publié dans le magazine L’actualité en février 2014, au moment des Jeux olympiques de Sotchi.

Marcel Aubut jubile à mesure qu’on approche de son nouveau jouet, une Camaro noire décapotable, garée dans le stationnement souterrain du cabinet d’avocats Heenan Blaikie, au centre-ville de Montréal. «Elle a 602 chevaux sous le capot!» dit-il, en passant affectueusement sa main sur la rutilante carrosserie.

L’ancien propriétaire des Nordiques de Québec remarque mon air surpris lorsqu’il s’installe au volant. Aubut ne conduit à peu près jamais, incapable de réfréner sa tentation de faire du 200 à l’heure. Son chauffeur privé n’est pas dans les parages, alors que nous devons nous diriger vers les locaux du Comité olympique canadien, quelques rues plus loin, sur le boulevard René-Lévesque. «Tu vas voir quelque chose de rare, je vais conduire», lâche Aubut, avant de faire rugir le moteur à grands coups d’accélérateur. Le derrière de la voiture se tortille au moment où elle décolle. Aubut s’écrie: «Marcel Villeneuve!»

Marcel Aubut, 66 ans, dirige le Comité olympique canadien comme il mène sa vie: le pied au plancher, la tête remplie d’idées, l’ambition dévorante et le franc-parler déstabilisant. Les années n’ont pas adouci la personnalité tranchante de celui que ses détracteurs appellent «Massel». Les étiquettes lui collent à la peau: mégalomane, Aubut l’imbu, traître à la nation hockey, rustre, mais aussi bâtisseur, loyal en amitié, déterminé, généreux…

«Il ne laisse personne indifférent. Si tu ne l’aimes pas, il n’est pas endurable!» dit le journaliste Réjean Tremblay, un de ses meilleurs amis depuis 35 ans.

Marcel Aubut est l’une des rares personnes au pays, peut-être la seule, à s’affairer aux frontières du sport amateur, du sport professionnel, de la grande entreprise et de la politique. Il reçoit des ministres à son camp de chasse, aide le bureau de génie-conseil Dessau à retrouver le droit d’obtenir des contrats publics et travaille au retour des Nordiques à Québec. Ce réseau tentaculaire, Marcel Aubut l’utilise à plein, lui qui reluque l’un des rares sièges au saint des saints du sport amateur: le Comité international olympique (CIO).

Pendant plusieurs jours, L’actualité s’est immiscé dans le quotidien du premier francophone à présider le centenaire Comité olympique canadien.

L’homme ne s’en cache pas, il veut changer la culture canadienne. «Je suis né pour faire une différence», dit-il. Son ambition: faire de l’olympisme la plus grande marque de sport au pays. Plus prestigieuse que les Canadiens de Montréal!

Transformer le Comité olympique

Les gros cartables empilés au centre de la table renferment tous les scénarios de l’apocalypse, version Jeux olympiques: tremblement de terre, effondrement d’un stade, attentat terroriste, explosion dans un lieu public, dopage d’athlètes… «La magie des Jeux olympiques, c’est l’imprévu, comme les médailles-surprises ou la performance d’une vie. Mais l’imprévu, ça peut aussi devenir le pire cauchemar d’une délégation olympique», lance Marcel Aubut en tournant les premières pages.

Les hauts dirigeants du Comité olympique canadien (COC) réunis à Toronto en ce brumeux lundi de novembre écoutent leur président dicter l’ordre du jour de la réunion sur les risques et catastrophes qui pourraient survenir aux Jeux de Sotchi. «La planète est réunie à Sotchi, il faut être prêt», dit Marcel Aubut.

Les cartables contiennent un protocole pour se sortir du pétrin. Qui doit contacter qui? Qui s’occupera du CIO ou de la diplomatie canadienne? Comment gérer les médias? Une marche à suivre mise à l’épreuve deux fois, dans des simulations, avant le départ de l’équipe vers Sotchi.

Les grandes fenêtres de la salle de conférences, au 29e étage du chic cabinet d’avocats Heenan Blaikie, permettent d’admirer la brume qui émerge du lac Ontario et envahit paresseusement le centre-ville de Toronto. Une vue splendide, dont les six participants ne profitent pas. Tous ont le nez dans leurs documents. Le temps presse.

Marcel Aubut n’a qu’un peu plus d’une heure à consacrer à sa garde rapprochée du COC, après quoi il retournera à ses conférences téléphoniques et aux réunions de travail qui jalonnent son passage dans la Ville reine pour son «autre vie», celle d’avocat d’affaires, qu’il partage entre Montréal, Québec et Toronto — la présidence du COC est bénévole.

Un horaire digne d’un ministre, découpé à la minute, où le moindre coup de fil imprévu peut tout faire déraper. Pour être certain de consacrer suffisamment de temps au COC, Marcel Aubut a imposé à ses proches collaborateurs une conférence téléphonique tous les dimanches matin… à 7 h! «Comme ça, je ne suis pas dérangé», dit-il.

La fin de semaine est un concept abstrait pour lui. Lorsqu’il présidait les Nordiques de Québec, le comité de direction se donnait rendez-vous le samedi matin à 7 h. «Je pensais que j’étais travaillant, mais à côté de Marcel, je ne suis rien!» lance Chris Overholt, chef de la direction du COC.

En accédant à la présidence du COC après une redoutable course électorale, Aubut ne souhaitait pas simplement devenir le premier francophone à diriger l’organisme en 106 ans d’existence — même si «le p’tit gars du Bas-du-fleuve» se dit «très fier» de cet accomplissement. Il avait un plan. Une ambition aux allures de révolution.

D’abord, transformer le Comité olympique canadien, le rendre plus performant, et surtout plus riche, pour ensuite viser la victoire suprême: changer le pays.

Le COC allait devenir l’instrument pour mettre le sport d’élite amateur au centre de la culture canadienne, pour imposer les athlètes dans le star-system du pays, en faire des modèles, et ainsi attirer l’attention de la population et des commanditaires. S’il y parvient, le «Kid de la Grande Allée», comme on surnomme Marcel Aubut à Québec, pourrait bien devenir «Kid Canada».

Le COC est le fer de lance du mouvement olympique au pays, le gardien des prestigieux anneaux colorés. Un organisme indépendant, financé principalement par des fonds privés, qui dirige la délégation canadienne aux Jeux et fournit aux athlètes de pointe et aux fédérations sportives qui les encadrent des ressources financières pour améliorer leurs performances. Touriste olympique — il a assisté à 12 Jeux, ajoutant toujours des dizaines d’objets-souvenirs à sa collection —, Marcel Aubut admire les athlètes. «Ils sacrifient tout pour atteindre leurs objectifs», dit-il. C’est par amour du sport qu’il devient, en 2000, l’un des 125 membres du COC.

Quatre ans plus tard, à l’assemblée annuelle de l’organisme, il se laisse convaincre de poser sa candidature au conseil d’administration. Mais voilà, les membres ne lui accordent pas seulement un siège, ils lui ajoutent la responsabilité de siéger au comité de direction! «J’ai voulu démissionner sur-le-champ, je n’avais pas le temps de faire ça», raconte-t-il, encore amusé de la tournure des événements. Quelques personnes l’incitent à essayer avant de renoncer. «J’ai eu la piqûre», dit-il.

Si bien qu’en 2009 il se lance dans la campagne à la présidence. «Je voyais qu’on s’en allait vers de sérieuses difficultés, et je voulais faire ma part», déclare Marcel Aubut.

C’est que le nouveau président commencera son règne après les Jeux de Vancouver, qui auront mobilisé les Canadiens et les commanditaires. Le ressac s’annonce important. «L’effet avait été le même après Calgary, en 1988. Tout le monde a beaucoup investi, alors les commanditaires prennent une pause. Les revenus chutent de manière spectaculaire», explique Marcel Aubut. Après Calgary, le COC était passé de 38 commanditaires à 4.

Au moment où Aubut entame sa campagne, à quelques mois des Jeux de Vancouver, les fédérations sportives envisagent de mettre à pied une partie de leur personnel l’année suivante. «Certaines se demandaient comment payer leurs photocopies. C’était déprimant», dit Aubut.

Dans la course, il affronte une adversaire redoutable: Tricia Smith, avocate de Vancouver, championne d’aviron, qui a représenté les athlètes au sein du COC dès 1980 et participé à quatre Jeux, de 1976 à 1988. Elle a le comité organisateur des Jeux de Vancouver derrière elle… et le vote se tient dans cette ville.

À l’inverse, Marcel Aubut est loin d’être un athlète. Il vient du riche monde du sport professionnel, il est francophone et il n’affiche pas la diplomatie des précédents titulaires — il parsème ses phrases de quelques «câlisse» et «ostie» bien sentis. L’avocat doit gagner la confiance d’un milieu qui ne l’accorde pas facilement. «Ce n’est pas comme le sport professionnel ou le milieu des affaires, dit-il. Il faut mesurer ce qu’on dit. C’est un nid à rumeurs, le sport amateur. Il y a un petit côté susceptible.»

En ce printemps 2009, les astres semblent alignés contre lui. «Ça m’a motivé encore plus», soutient Marcel Aubut. Son ami Raynald Brière, président de RNC Media, qui le connaît depuis près de 30 ans, n’est pas étonné. «Marcel, il devient bon quand on lui dit non. Il déploie toute son énergie quand ça semble impossible.»

Aubut rencontre un à un les 79 membres et fédérations sportives qui ont droit de vote et fait la promotion de sa candidature. Il leur dévoile son implication silencieuse auprès d’athlètes amateurs depuis des décennies — il a notamment aidé financièrement le skieur de fond Pierre Harvey, la plongeuse Sylvie Bernier et la kayakiste Caroline Brunet. Sa Fondation Nordiques, créée avec une partie des profits de la vente de l’équipe (il y a personnellement injecté deux millions de dollars), contribue à aider les sportifs d’élite. Depuis 1995, elle a versé près de cinq millions de dollars en bourses.

«Je leur ai parlé de ma passion du sport et de mon bilan de gestionnaire. Les fédérations sportives savaient que tout ce que je touche se transforme en or», dit-il avec sérieux. Pour Marcel Aubut, la modestie est l’apanage des perdants.

La campagne d’Aubut était toutefois plus structurée qu’il ne veut bien le dire. «Il arrivait avec un gros document, une plateforme électorale digne d’un premier ministre», raconte Marie-Claire Rouleau, présidente de Patinage de vitesse Canada, l’une des 53 fédérations qui disposent d’un droit de vote.

Aubut leur promet un COC plus riche, ce qui permettrait de redistribuer davantage de fonds aux fédérations. Il s’engage à moderniser l’organisme. Le sport a beau être amateur, le COC doit cesser de l’être, leur déclare-t-il.

Fin mars 2009, Marcel Aubut l’emporte dès le premier tour, avec près de 64 % des voix. Et met son plan à exécution.

Pour l’aider, l’avocat pige dans le domaine qu’il connaît le mieux: le sport professionnel. Il attire le numéro deux de la prestigieuse équipe de football des Dolphins de Miami, Christopher Overholt, devenu depuis chef de la direction du COC. Puis un autre Canadien exilé dans le Sud — originaire de Montréal —, Derek Kent, quitte son poste de directeur des communications de la multinationale Nike pour venir occuper celui de chef du marketing.

Comment a-t-il fait pour les convaincre? «Je leur ai dit la vérité, que je voulais créer la plus grande marque de sport au Canada», réplique-t-il avec un grand sourire. Faire des athlètes olympiques des vedettes reconnues, dont le retentissement sera plus grand que celui des joueurs de hockey.

«Cette vision m’a séduit», me raconte Chris Overholt, attablé dans un restaurant du centre-ville de Toronto. «La plus prestigieuse marque sportive du monde, c’est l’olympisme. Le potentiel au Canada est énorme. Contrairement au hockey professionnel, où les Canadiens de Montréal et les Maple Leafs de Toronto ont chacun leurs partisans, les athlètes olympiques peuvent avoir 34 millions de fans! C’est puissant. Tout le monde les aime.»

Vrai, mais à temps partiel. Le pays attrape une fièvre olympique tous les deux ans, lors des Jeux d’été et d’hiver, puis le sport amateur retombe dans l’oubli jusqu’au prochain rendez-vous planétaire. Les Championnats du monde attirent peu l’attention, alors que les compétitions courantes de ski alpin, d’athlétisme, de patinage de vitesse ou de natation font à peine scintiller l’écran radar médiatique. Les commanditaires ont souvent l’impression de faire la charité aux athlètes.

«Ça, ça achève», prédit Marcel Aubut, qui semble né sans le gène du doute. «Notre objectif, c’est qu’on parle de nos athlètes 365 jours par année, pas seulement quelques semaines avant les Jeux.»

L’Allemagne, l’Australie, la Grande-Bretagne et les pays scandinaves sont dotés d’une forte culture du sport amateur — et remportent leur lot de médailles. Les athlètes y sont connus et souvent plus adulés que les sportifs professionnels. Ces pays servent de modèles à l’équipe d’Aubut.

Au sein du COC, on a donné le nom de code de «Podium +» à ce plan, qui vise à utiliser les athlètes comme instruments de changement culturel. «Le sport peut être une solution à de gros problèmes de société, comme le décrochage scolaire, la santé mentale, l’obésité ou la pauvreté», énumère Caroline Assalian, directrice des sports au COC. «Pour que ça fonctionne, les jeunes doivent avoir des modèles qui les inspirent. C’est là que les athlètes d’élite jouent un rôle.»

Le Comité olympique ne lésine pas sur les moyens pour mettre la roue en marche. Campagne publicitaire, présence accrue sur les réseaux sociaux, marketing plus énergique avec des partenaires comme Sports Experts et La Baie d’Hudson, visites de médaillés dans des quartiers défavorisés, conférences dans les écoles, visites d’enfants malades dans les hôpitaux, nouvelle Maison olympique à Montréal…

Des festivités comme Célébrons l’excellence, où les athlètes défilent dans les rues d’une grande ville après les Jeux (Montréal en 2010, Toronto en 2012 et ce sera Calgary en 2014), se terminent par une soirée-bénéfice, qui rapporte de deux à trois millions de dollars. «On riait de Marcel quand il a dit pour la première fois qu’il fallait un défilé, comme pour les gagnants de la coupe Stanley, raconte Marie-Claire Rouleau, qui dirige Patinage de vitesse Canada depuis six ans. Après le succès du premier, on ne riait plus. L’argent rentrait et nos athlètes avaient de la visibilité.»

Et Marcel Aubut a encore des projets: chaîne télé réservée au sport amateur, loterie pour amasser des fonds au profit de la Fondation olympique du COC… «Je veux que ça devienne la plus grosse fondation au pays», dit-il.

Si les athlètes font davantage leur place dans le star-system du Canada, la pression sera plus forte sur les gouvernements pour qu’ils augmentent les budgets destinés au sport amateur. Les grandes entreprises y verront aussi un avantage, celui d’être associées à un produit populaire, explique Chris Overholt.

Pour faire sa révolution, Aubut a commencé par restructurer le COC dans tous les domaines: marketing, communications, commandites… «Je veux que nous soyons le meilleur comité olympique au monde, dit Marcel Aubut entre deux réunions. On s’en approche sérieusement.»

Les mots «chance» et «hasard» semblent avoir disparu du vocabulaire olympique canadien. «Avant, il n’y avait pas beaucoup de préparation avant les Jeux. Et nos athlètes ne performaient pas à leur plein potentiel. On doit tout planifier dans les moindres détails. Il n’y a pas de petite victoire», dit Caroline Assalian, au COC depuis plus de 20 ans.

Elle planche sur la fin de la «tournée des familles», commencée il y a des mois. D’anciens médaillés et des psychologues rencontrent les parents et les amis des athlètes avant le rendez-vous de Sotchi afin de leur expliquer comment se comporter avec leur sportif chéri, autant dans les semaines précédant les Jeux que sur le lieu des compétitions. Être présent sans être trop envahissant, l’aider à se relaxer tout en le gardant dans sa bulle de concentration… «Les parents veulent bien faire, mais le dosage est parfois délicat», explique-t-elle.

En octobre, le Canada a été le premier pays à visiter le futur site de Pyeongchang, en Corée du Sud, en prévision des Jeux de… 2018! Le COC voulait voir à quel endroit il sera préférable d’installer les athlètes dans le village, notamment la distance entre les chambres et la cafétéria. «Marcher une fois 400 m pour aller manger, ça va. Mais si un athlète doit le faire trois fois par jour, pendant une semaine avant sa compétition, il aura marché des kilomètres, peut-être plus que son adversaire. Une fatigue qui peut retrancher un dixième de seconde crucial», dit Caroline Assalian.

Depuis 2010, le COC est passé de 38 employés à 90. Et les embauches se poursuivent. Le bureau d’Ottawa a été fermé, les activités ont été transférées à Montréal, où près de 50 personnes s’activent dans un local neuf du centre-ville — fini le sous-sol glauque du Stade olympique!

La préparation des Jeux se déroule dans la métropole québécoise, où l’on assure aussi le lien avec les fédérations sportives et les communications en français. Toronto a conservé la haute direction, les commandites, l’administration et le marketing. Marcel Aubut répète que «la tête du COC est à Toronto, et son cœur à Montréal». «C’est une ville olympique, et le Québec encourage le sport amateur. Avoir trois endroits, avec Ottawa, c’était inefficace», dit-il.

Renforcer la présence du COC à Montréal permettait également de remettre le français à l’honneur dans une organisation presque unilingue anglaise. «Ils n’avaient pas parlé français pendant 100 ans! C’était une méchante job de virer ça de bord!» lance Aubut.

Tout est maintenant traduit et de nombreux hauts dirigeants peuvent s’exprimer dans les deux langues, même si l’anglais reste omniprésent. «Une culture, ça prend du temps à changer. Je ne suis pas sûr qu’à mon départ du COC les progrès auront été assez grands pour ne pas que ça régresse», ajoute-t-il toutefois.

Marcel Aubut sort en trombe de la salle de conférences d’Heenan Blaikie, attrape son manteau et me fait un signe de tête sans s’arrêter de marcher. «Viens-t’en, on s’en va!» Il est près de 16 h, la nuit tombe sur Toronto. «On va au Shangri-La, à quelques coins de rue.»

C’est dans ce chic hôtel du centre-ville que l’un des plus importants agents de joueurs de la Ligue nationale de hockey (LNH), le Québécois Pat Brisson, a installé son quartier général en ce lundi de novembre où tout ce qui grouille dans le circuit professionnel est réuni pour la soirée d’intronisation au Temple de la renommée du hockey et pour la réunion des directeurs généraux des équipes.

Pat Brisson est dans le hall, cellulaire à l’oreille, en conversation avec son joueur-vedette, Sidney Crosby. «Comment va Sidney?» demande Aubut lorsque Brisson raccroche. «Très bien», répond-il avec un grand sourire, sachant que Marcel Aubut, très curieux, aurait aimé en savoir plus.

Les deux hommes se sont connus au début des années 1990. Pat Brisson commençait sa carrière d’agent en négociant le contrat du défenseur Steve Duchesne avec les Nordiques de Québec. Aubut, président de l’équipe, s’impliquait dans tous les pourparlers.

«J’étais très vert à l’époque et Marcel m’a brassé pas mal! lance Pat Brisson en se tournant vers moi.

— Mais non, c’est juste que Duchesne n’était pas aussi bon que tu le disais! rétorque Aubut pour le taquiner.

— Je ne savais pas négocier. Disons que j’ai appris.

— Mais je t’ai brassé avec respect!

— Oui, mais tu m’as brassé quand même!» dit Brisson, qui éclate de rire.

Ceux qui ont négocié avec Marcel Aubut ne l’oublient jamais. Ils le décrivent comme étant sans pitié. Même ses bons amis y ont goûté!

C’est Aubut qui a négocié le passage du journaliste Réjean Tremblay de La Presse à Québecor, en 2011. «Je me suis chicané avec lui pendant huit mois sur la facture! Il coûte tellement cher!» lance Tremblay, avant d’ajouter: «Je ne l’ai jamais vu perdre un dossier. Il a des nerfs d’acier, un talent fou, mais il faut y mettre le prix.»

Raynald Brière s’est frotté à Marcel Aubut en 1982, alors qu’il dirigeait Radio Mutuel (CJMS, à Montréal, et CJRP, à Québec). L’entreprise diffuse les matchs des Nordiques à la radio, mais connaît des difficultés financières. Brière veut renégocier l’entente. «Aubut ne voulait rien savoir, même si on était de bons partenaires depuis des années», dit-il. Radio Mutuel joue le tout pour le tout et annule le contrat.

Aubut traîne l’entreprise devant les tribunaux. «Aucun compromis n’était possible. On s’est rendus en procès et il nous a lavés, raconte son ami Raynald Brière. Il jauge vite les forces et les faiblesses de chacun et il s’adapte», dit-il.

L’un des plus célèbres — et étranges! — épisodes de l’histoire de la LNH est d’ailleurs dû à une séance de négociations musclées de Marcel Aubut.

«L’affaire Eric Lindros» démarre en juin 1991, lorsque le jeune Ontarien format géant — 1 m 93 (6 pi 4 po) et 102 kilos (225 lb) — est repêché au premier rang par les Nordiques, qui croupissent dans les bas-fonds du classement. Les dépisteurs des équipes sont unanimes: Lindros sera le nouveau joyau de la ligue, peut-être même le prochain Wayne Gretzky. La puissance d’un train, les mains d’un chirurgien. La robustesse et le talent.

Mais pour Lindros et sa famille, pas question de jouer dans un petit marché comme Québec, ville francophone de surcroît. Aubut se rend à plusieurs reprises à Toronto pour tenter de les convaincre. Peine perdue.

Neuf mois plus tard, la décision est prise d’échanger Lindros. Plutôt que de solliciter quelques équipes, les Nordiques l’offrent à toutes. «C’est plutôt inhabituel, mais on voulait faire monter les enchères», raconte Jean D. Legault, vice-président au marketing et aux communications du club de 1981 à 1993. Les Nordiques sont gourmands et exigent des joueurs établis, de bons jeunes patineurs, des choix au repêchage et des millions de dollars.

Fin juin 1992, les dirigeants de la LNH se réunissent à Montréal pour le repêchage. La direction des Nordiques réserve un étage de l’hôtel Reine Elizabeth et embauche des gardiens de sécurité pour surveiller les allées et venues. Tout se jouera pendant ces deux jours.

Dans l’une des salles, le directeur général, Pierre Pagé, rencontre les représentants des équipes, puis revient dans la chambre attenante, où Marcel Aubut et la haute direction font le point sur l’offre. «À un moment, il a été absent si longtemps que j’ai eu le temps de regarder un film au complet!» a raconté au site NHL.com Neil Smith, ancien directeur général des Rangers de New York, l’un des six clubs dans la course pour obtenir Lindros. «J’ai passé la nuit avant le repêchage sans savoir si la transaction se concrétiserait.»

Aubut et son équipe épuisent les directeurs généraux dans un marathon de négociations. Les discussions sont serrées, les coups de fil nombreux, les allers-retours incessants. À la fin, plusieurs équipes croient avoir conclu une entente. «Tout s’est terminé par téléphone, alors il y a eu de la confusion», dit Jean D. Legault.

Les Flyers de Philadelphie et les Rangers de New York étaient si convaincus d’avoir remporté la mise qu’ils ont porté l’affaire en arbitrage. L’impasse a été dénouée à la faveur des Flyers une semaine plus tard. En réalité, Aubut n’a pas échangé Lindros à deux, mais à trois équipes! Les Blackhawks de Chicago ont cependant renoncé rapidement.

«Du grand Marcel Aubut, poursuit Legault, qui le connaît depuis plus de 35 ans. Il a été sucer tout le jus qu’il y avait dans ces négociations. Il ne laisse rien sur la table.»

Michel Bergeron l’a appris à ses dépens. Au printemps 1987, Marcel Aubut fait un geste sans précédent dans la ligue et échange son entraîneur-chef, après sept saisons. Bergeron est envoyé aux Rangers contre un choix de premier tour au repêchage et 100 000 dollars. «Je pensais qu’il me garderait à vie», explique celui qu’on surnomme «Le tigre». «Il disait que j’étais comme son fils, même si j’ai un an de plus que lui. Marcel est un homme exigeant, envers les autres et envers lui-même. Quand il faut que ça saigne, ça saigne!»

L’avocat d’affaires

Malgré son implication dans le sport, Marcel Aubut n’a jamais cessé d’être avocat. Lorsque le bureau de génie-conseil Dessau s’est retrouvé sur la liste noire de l’Autorité des marchés financiers (AMF), en juillet 2013, coincé pour collusion dans la moulinette de la commission Charbonneau, Marcel Aubut a été appelé au secours.

Les dirigeants devaient convaincre l’AMF que leur ménage interne était le gage d’une nouvelle intégrité et que Dessau était digne d’obtenir des contrats publics. «On est allés le chercher parce qu’il a une capacité de faire arriver les choses. Son rôle était de négocier avec l’AMF», explique Isabelle Jodoin, vice-présidente principale et chef de l’exploitation de Dessau. Trois mois plus tard, l’AMF retirait Dessau de sa liste noire.

Dans un autre dossier, Marcel Aubut a plutôt représenté l’AMF, qui se défendait dans le recours collectif des 9 200 victimes du scandale financier Norbourg. Loto-Québec a également fait appel à ses services lorsque des joueurs pathologiques ont poursuivi la société d’État.

Et le gouvernement irakien l’a embauché pour se défendre contre le Koweït, qui tentait de saisir certains biens appartenant à Bagdad afin de se faire rembourser une partie de la facture du conflit militaire entre les deux pays, au début des années 1990. Marcel Aubut a soutenu en Cour du Québec que les avions Regional Jet, de Bombardier, commandés par l’Irak mais pas encore livrés, ne pouvaient faire partie de la poursuite.

Dans certaines des entreprises qui lui ont confié des mandats, on décrit Aubut comme un avocat qui a une vision grand-angle du jeu. Il laisse d’autres avocats gérer le dossier et remplir les papiers, mais il dirige la stratégie et s’assure que rien n’a été oublié. Il sollicite l’opinion des autres et sait écouter, dit-on, mais devient intransigeant une fois qu’il a tranché. «Marcel a une définition du travail d’équipe assez simple: “beaucoup de gens qui font ce que je leur dis”!» affirme Réjean Tremblay en riant.

Un style autoritaire que le principal intéressé met sur le compte de la complexité des mandats: «J’ai l’air d’un dur, parce qu’on me confie des dossiers difficiles, parfois impossibles. Pour gagner, je dois brasser la cage. Mais je suis plus sensible que j’en ai l’air.»

L’avocat ne fait pas l’unanimité chez ses confrères des autres cabinets, où on l’accuse d’enfreindre une règle d’honneur, celle de ne pas marauder les gros clients encore sous contrat. «Le Québec est petit. Il y a une limite à tenter de se voler des clients», dit un avocat qui a demandé à garder l’anonymat.

Marcel Aubut est toujours resté dans l’orbite de la LNH. Après la fusion de son cabinet, Aubut-Chabot, avec Heenan Blaikie, en 1998, il a développé le Service du droit du sport avec sa fille aînée, Mélanie, 36 ans, avocate au même cabinet. Aujourd’hui, 15 équipes sur les 30 que compte la LNH sont des clients d’Heenan Blaikie, notamment pour les affaires d’arbitrage salarial. «Disons que les contacts de mon père ont aidé», dit Mélanie Aubut.

L’homme de hockey

La soirée du Temple de la renommée du hockey, à Toronto, bat son plein et l’ancien propriétaire des Nordiques se promène, un verre de vin blanc à la main, entre les centaines de convives réunis dans un décor qui reproduit une patinoire, un vestiaire (celui des Canadiens) et des moments glorieux en photos, comme des conquêtes de la coupe Stanley et la Série du siècle Canada-URSS, en 1972.

«Je n’ai jamais vraiment quitté le monde du hockey. Je vais à tous les événements importants», dit Marcel Aubut entre deux bouchées de canapés. Ce qui lui manque le plus de l’époque des Nordiques? «Les réunions des gouverneurs de la ligue», affirme-t-il, où les présidents des équipes discutent de l’aspect financier du hockey et des règlements.

Aubut et les Nordiques sont à l’origine de modifications importantes, encore en vigueur aujourd’hui, comme la prolongation, la reprise vidéo, l’ouverture aux joueurs de l’Europe de l’Est… C’est Aubut qui a introduit la publicité sur les bandes de la patinoire, une hérésie à l’époque. «La ligue voulait tellement garder ses belles bandes blanches qu’elle m’imposait des amendes! Et je payais, parce que c’était plus rentable de vendre la pub», dit-il en s’esclaffant.

La créativité de Marcel Aubut a permis aux Nordiques de faire leur place, soutient Michel Bergeron. Aller chercher les trois frères Stastny — Marian, Peter et Anton — de l’autre côté du rideau de fer communiste, en Tchécoslovaquie, en 1980, a contribué à établir la réputation d’équipe audacieuse des Nordiques. En 1982, grâce aux Stastny, le club élimine les Canadiens en cinq parties. «Enfin, on n’était plus la petite équipe du bout de la 20. On était devenu une franchise respectable», dit Bergeron.

Le Rendez-vous 87 est également passé à l’histoire dans la LNH. En pleine guerre froide, l’organisation des Nordiques a remplacé le traditionnel Match des étoiles, en février, par deux parties opposant une sélection de joueurs de la LNH à l’équipe d’URSS. Une reprise de la Série du siècle, 15 ans plus tard.

Ce n’était pas suffisant pour Marcel Aubut, qui en a fait une manifestation culturelle, avec le Chœur de l’Armée rouge, le Ballet du Bolchoï, des artistes et des expositions pour marquer les cinq jours de festivités.

«Il n’y a jamais rien eu d’équivalent dans la Ligue nationale», dit Jean Martineau, joint à Denver, où il est vice-président de l’Avalanche du Colorado. En 1987, il n’avait que 26 ans et s’occupait des communications des Nordiques. «Si Rendez-vous 87 était fait à notre époque, avec les chaînes de sports, les télés en continu et les réseaux sociaux, ce serait un événement mondial», dit-il.

Marcel Aubut retient cet épisode comme l’un des beaux moments de sa carrière. Son numéro de cellulaire se termine d’ailleurs par les chiffres 1-9-8-7.

L’activité a toutefois fait travailler les employés des Nordiques comme des forcenés. «Quand Marcel fonce, il emmène tout le monde avec lui, explique Michel Bergeron. C’est un meneur d’hommes. Mais il y a aussi des conséquences. Rendez-vous 87 a été un spectacle formidable, mais il a coûté la santé à plusieurs employés des Nordiques. Il y a eu des burnout, des gens malades.»

Jean Martineau confirme que de nombreuses personnes ont «sacrifié leur vie privée» aux Nordiques, «dont moi», dit-il. Aubut en convient: «Ce n’est pas facile, mais les gens restent parce que mes projets fonctionnent. La victoire, c’est grisant.»

La femme derrière l’homme

Jamais le jeune Marcel, qui grandit dans une ferme laitière de Saint-Hubert-de-Rivière-du-Loup, n’aurait pensé qu’il fraierait un jour dans les hautes sphères du sport.

Deuxième d’une famille de quatre enfants (sa sœur, Nicole, est l’aînée, Marcel, le plus vieux des trois frères), il manie la tronçonneuse sur la terre à bois familiale dès l’âge de sept ans. Il apprend à conduire les tracteurs sur les genoux de son père, Roland. «À huit ans, je conduisais en cachette l’auto de mon père!» dit-il fièrement.

Le jeune Aubut, amateur de hockey, se rend secrètement au dépanneur acheter le journal pour suivre son équipe favorite, les Blackhawks de Chicago. «J’ai toujours aimé ce sport, même si je suis très mauvais pour y jouer», dit-il.

Au pensionnat Saint-François-Xavier, à L’Islet, où l’encadrement est strict, il a déjà de l’ambition. Quand l’un des professeurs lui demande s’il veut devenir curé, le petit Marcel répond: «Non, cardinal!»

De son séjour au pensionnat, Marcel Aubut gardera la foi, trouvant pendant des années du temps dans son horaire chargé d’adulte pour aller à l’église le dimanche. C’est l’une des facettes de sa personnalité qui a séduit sa femme, Francine Vallée, à la fin des années 1960. «Il était travaillant, généreux et il était croyant», raconte-t-elle en entrevue, l’une des rares qu’elle a accordées. Plus tard, le couple Aubut emmènera régulièrement ses trois filles, Mélanie, Julie et Catherine, à l’église Saint-Yves, à Sillery.

Son père, Roland, et sa mère, Omérine Proulx, encouragent leurs quatre enfants à étudier le plus longtemps possible. «Dans la famille de mon père, ils étaient 13 enfants. Roland et son frère Joseph sont les seuls qui n’ont pas eu accès à l’éducation, car ils devaient subvenir aux besoins de la famille. Mon père ne voulait pas qu’on vive la même chose», raconte Marcel Aubut.

Lorsque Marcel entre au secondaire, la famille vend la ferme et déménage dans la capitale, afin de permettre aux enfants d’aller dans une bonne école, l’Académie de Québec — qui deviendra le cégep de Sainte-Foy. Roland Aubut, un homme hautement respecté dans son village, repart de zéro pour ses enfants. La famille s’installe dans un petit appartement du quartier pauvre de Limoilou, et Roland se recycle dans la construction. «Mon père coulait des trottoirs, méchante drop sociale. Ça n’a pas été facile pour lui.»

La famille est alors à quelques coins de rue du Colisée, où l’équipe des As de Québec — l’ancêtre des Nordiques — évolue dans la Ligue américaine de hockey. Marcel parvient à trouver une faille dans le système de sécurité et se rend voir les matchs sans payer. «J’étais toujours rendu là-bas. C’était merveilleux», dit-il en évoquant ce souvenir.

Durant la dernière année de son cours classique, à l’Académie de Québec, Marcel Aubut rencontre celle qui deviendra son épouse, Francine. Les deux assistent au même cours de sciences politiques, une fois par semaine. Francine, jolie blonde au visage doux, s’assoit sagement à l’avant, alors que Marcel entre en coup de vent et lui lance invariablement un «bonjour, chérie!» bien senti. «Je devenais rouge de colère juste à le voir approcher. Je le trouvais tellement stupide!» raconte-t-elle.

L’année suivante, Francine entre à l’Université Laval en études allemandes, et Marcel Aubut en droit. À l’été 1969, elle fait un voyage dans l’Ouest canadien et débarque en plein Stampede de Calgary… où elle arrive face à face avec Marcel Aubut, déguisé en cowboy avec le chapeau, la chemise à franges et les bottes! «Tout un choc!» dit-elle en riant.

Marcel, en stage dans un cabinet d’avocats, l’invite à la course de chariots. «Je me suis rendu compte pendant la soirée qu’il attendait une autre fille, mais qu’elle était en retard, alors il m’a invitée à sa place! raconte Francine. On a passé une belle soirée, même s’il a tenté de m’embrasser le premier soir. Je l’ai giflé!»

Ils continuent à se fréquenter au retour de Marcel Aubut à Québec. Il lui achète des fleurs et laisse des mots d’encouragement dans son casier avant les examens. «Il a toujours été très positif. Il me disait que rien ne pouvait nous arrêter», relate Francine. Un an plus tard, en 1970, à l’âge de 22 ans, ils sont mariés.

«Je dois 70 % de mes succès à Francine, dit Marcel Aubut. Elle a accepté ma vie de fou, les horaires insensés. Elle a été un pilier. Je suis quelqu’un d’instable, d’émotif. Si je n’avais pas eu ma femme à mes côtés pour me calmer, j’aurais été vulnérable.»

C’est elle qui a tenu les rênes de la famille, Marcel étant un père peu présent. Francine n’a toutefois jamais mis de pression pour qu’il change son rythme de travail. «Le boulot, c’est sa vie. Il aurait été malheureux», dit-elle.

Leur fille Mélanie affirme que son père trouvait le moyen d’être présent dans les moments importants. «Pour mes finales de soccer ou de basket, il était là», souligne-t-elle.

La nouvelle fierté de Marcel Aubut, ce sont ses cinq petits-enfants. Il raconte leurs exploits et leurs gaffes à qui veut les entendre. «Je n’ai pas vu mes enfants souvent quand ils étaient petits, alors je m’arrange pour voir mes petits-enfants plus souvent. Pas toujours très longtemps, mais plus souvent», dit-il en montrant l’une des nombreuses photos qui trônent dans son bureau de Montréal.

Marcel inc.

Marcel Aubut est une PME à lui seul. Il emploie un chauffeur privé (et homme à tout faire) à temps plein, un chauffeur à temps partiel, une cuisinière, et quatre adjointes chez Heenan Blaikie — deux à Montréal et deux à Québec, dont une qui s’occupe de retrouver les factures pour ses allocations de dépenses, qu’il oublie partout.

Pour coordonner le travail et l’horaire entre les nombreuses réunions des clients d’Heenan Blaikie, du COC et des conseils d’administration auxquels il siège (Fondation du Barreau du Québec, Fondation de l’Université Laval, Century Iron Mines, Whole Foods Market Canada, Æterna Zentaris, etc.), l’équivalent d’un chef de cabinet a été embauché — poste qu’occupe actuellement Jean-Philippe Arseneau, qui travaillait à la Délégation générale du Québec à New York jusqu’en juin 2013. «Il n’y a pas de miracle, dit Aubut. Si je réussis aussi bien, c’est parce qu’il y a des gens qui me facilitent la vie. Je suis bien entouré.»

Marcel Aubut se lève à 6 h, jette un œil rapide sur les revues de presse préparées par le COC et son cabinet — le samedi, il relira tous les journaux de la semaine pour s’assurer qu’il n’a rien manqué —, puis commence à faire des appels.

Malgré ses 66 ans, pas question de ralentir. «J’ai la force physique d’un Caterpillar. J’ai une capacité de travail hors de l’ordinaire. Je suis né pour faire une différence», lance-t-il d’un trait entre deux réunions.

Certaines personnes ne manquent pas de souligner que Caterpillar fabrique aussi des bulldozers. Tous les deux mois en moyenne, une de ses adjointes démissionne. «On a l’air d’avoir un gros roulement, mais c’est difficile de trouver la bonne personne. On a beaucoup de critères, comme l’efficacité et la disponibilité», dit Aubut pour se justifier.

Graviter autour de Marcel Aubut, c’est adhérer à une religion. Crois ou meurs. Ses activités et son horaire aspirent tous les aspects de la vie, expliquent d’anciens employés.Du temps des Nordiques, ses entraîneurs et ses directeurs généraux s’étaient habitués à se faire réveiller par le téléphone à 1 h du matin. «Il venait d’avoir une idée et il voulait la communiquer, même si on jouait le lendemain et que j’avais besoin de sommeil», se souvient avec amusement Jacques Demers, qui a dirigé le club lors de son entrée dans la LNH, en 1979.

Aubut peut appeler un membre de son équipe à 20 h et exiger qu’il revienne au bureau. «Tu as beau lui dire que tu fais ton épicerie ou que tu es au restaurant, ça ne change rien. Si tu refuses, il va te le reprocher pendant des jours», dit une ex-employée. Pour diminuer les contrecoups dans la vie des troupes, il a été convenu qu’une adjointe serait de garde sept jours sur sept, 24 heures sur 24. Et on interdit au patron d’appeler ceux qui ne sont pas à l’horaire. «Mon personnel se relaie pour qu’on soit efficaces», dit Marcel Aubut.

«Il n’a aucun filtre, aucune pudeur. Il dit ce qui lui passe par la tête», affirme Réjean Tremblay.

C’est également vrai concernant les femmes. Il n’est pas rare que Marcel Aubut passe une remarque sur la beauté ou les courbes d’une serveuse au restaurant ou d’une employée au cabinet d’avocats. «C’est un rustre, il n’a pas de manières», dénonce une femme qui l’a côtoyé.

Marcel Aubut a sa table réservée tous les midis au Decca 77, au pied de la tour qui abrite les bureaux d’Heenan Blaikie, à Montréal. S’il n’a pas son verre de pinot grigio à son arrivée, il peut enguirlander le gérant ou la serveuse.

Autre manie, il utilise toujours les mêmes crayons, un mélange de feutres et de plumes de différentes couleurs — surtout pas de stylos-billes! Il peut refuser de prendre des notes s’ils ne correspondent pas à ses goûts.

«Marcel est un grand “insécure”. Il a besoin de ses repères», explique un ex-employé. Les détails sont importants pour lui, confirme sa fille Mélanie. «Il est toujours en déplacement, il travaille à des dossiers très différents, alors ça lui apporte de la stabilité. Ce sont ses petits bonheurs.»

Réjean Tremblay estime que si l’on veut comprendre son ami, et percer l’armure du redoutable avocat, il faut savoir que «Marcel, c’est un enfant dans un corps d’homme». «C’est pour ça qu’il n’a pas de filtre, qu’il a des rêves sans limites et qu’il réussit des choses que personne d’autre ne peut accomplir. Il n’est blasé de rien», dit-il.

À son bureau de Montréal, Marcel Aubut a fait aménager une pièce pour recevoir ses clients et amis. Sur le mur, des photos de lui avec les premiers ministres Brian Mulroney ou Pierre Elliott Trudeau, les présidents des États-Unis Ronald Reagan ou George Bush père, et le premier ministre du Québec Pierre-Marc Johnson côtoient des chandails encadrés de la première mouture des Nordiques — bleu pâle — et des manteaux aux couleurs des différents Jeux olympiques, signés par des médaillés.

De grandes étagères en verre longent un autre mur, sur lesquelles repose sa collection de modèles réduits de voitures. «J’en ai 1 500, mais je peux seulement en mettre 300 ici. Je fais une rotation tous les six mois», dit-il.

Dans ses bureaux de Québec et de Montréal, on sent son amour de la vitesse. Le coureur automobile Jacques Villeneuve lui a signé l’un de ses casques. Les photos de motos et de voitures de formule 1 sont nombreuses. «Je ne connais qu’une vitesse, à fond mon Léon!» lance Marcel Aubut.

Il a d’ailleurs failli en mourir.

C’était en mai 1980. Michel Bergeron quitte alors la barre de son équipe junior, les Draveurs de Trois-Rivières, pour être entraîneur-chef des Nordiques. La ville organise une fête de départ en son honneur. Le président des Nordiques, lui, décide de partir avant la fin pour aller manger un steak au Deauville, à Québec. Sur l’autoroute 40, Aubut veut tester la puissance de sa nouvelle Corvette rouge décapotable. En quelques secondes, l’aiguille passe les 220 km/h.

Soudainement, un cylindre lâche et perfore le réservoir d’huile. «J’ai perdu le power steering, puis les brakes. Il y avait de l’huile partout sur la route», raconte Aubut. La voiture dérape, fait plusieurs rotations de 360 degrés sur l’autoroute avant de s’échouer dans l’herbe mouillée et l’eau stagnante du terre-plein. «J’ai été chanceux. Sans la pluie des jours précédents, l’auto ne se serait pas écrasée dans la boue comme ça», dit-il.

Marcel Aubut est transporté d’urgence à l’hôpital. Tous les os du côté droit de son visage sont cassés. Il faudra l’opérer pendant des heures pour lui reconstruire le crâne. À sa sortie, il retourne sur les lieux et constate, en regardant les traces de pneus dans le gazon, que la Corvette est passée à 12 cm d’un bloc de béton du terre-plein. «J’ai mesuré avec mon tape. Je suis vraiment passé proche!»

La brasserie O’Keefe, alors propriétaire des Nordiques, lui interdit de conduire une voiture. Trente ans plus tard, il ne prend encore le volant que pour de très courts trajets, sinon, ses chauffeurs ou des amis prennent la relève. «Je suis dangereux, je l’avoue. La vitesse, c’est dans mon ADN.»

Cela ne l’empêche pas de collectionner les engins à moteur. Il possède 30 voitures, 7 motos, des bateaux, des motomarines, des motoneiges… «J’en ai tellement que j’ai de la misère à faire le compte!» lance-t-il. Les deux seules voitures anciennes qu’il possède sont des Cadillac. L’une de 1957, vert pâle, parce qu’une de ses idoles, Elvis Presley, possédait la même. L’autre, une 1959 noire, parce que son oncle préféré, Joseph, en avait une semblable. Joseph était mécanicien et s’amusait à remonter des voitures. «Mon amour des chars, c’est beaucoup lui», dit-il.

Un entrepôt tout neuf a été construit pour abriter ses voitures à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, non loin de sa résidence secondaire, au lac Saint-Joseph. Une de ses résidences secondaires, en fait. Marcel Aubut a 11 propriétés, notamment un condo en Floride, un à Montréal, un à Mont-Tremblant, la maison familiale de Sillery, un domaine de chasse et pêche de huit kilomètres carrés sur les Terres du Séminaire, au nord de Québec… En 1994, le magazine Forbes avait évalué sa fortune à 12 millions de dollars. C’était avant qu’Aubut vende l’équipe des Nordiques, l’année suivante, à un prix oscillant autour de 75 millions. Il détenait entre 10 % et 15 % des actions.

Raynald Brière a constaté la témérité de Marcel Aubut il y a 18 ans, lorsqu’il s’est joint à la «randonnée du Kid» pour la première fois. Chaque mois d’août, une dizaine d’amis passent une semaine en moto quelque part dans le monde.

La «bande à Marcel» roulait trop vite, sur les accotements, doublait à droite… Après quelques kilomètres, Raynald Brière a tout arrêté. «Ma vie vaut plus que ça. Ou bien vous me suivez, ou bien je rentre chez nous», leur a-t-il lancé. Aubut a accepté, pour la sécurité de tous, de céder son rôle de meneur. «Dès que le convoi touche l’asphalte, Raynald est devant et Marcel est deuxième. Et ça le fait souffrir en “torieux” de ne pas être premier!» rigole Réjean Tremblay.

Marcel Aubut est toutefois resté «président» de la randonnée. Il organise tout dans les moindres détails, jusqu’à envoyer quelqu’un faire une tournée de repérage avant le départ, afin de s’assurer que les hôtels sont confortables et les restaurants de bonne qualité. «On arrive et nos tables sont réservées, le menu est traduit en français, dit Réjean Tremblay. Rien n’est laissé au hasard, c’est du gros luxe.»

C’est l’un des rares moments, sur sa moto, où Aubut se permet de relâcher la pression. Il écoute du Elton John, du Phil Collins ou du Elvis Presley et suit la roue de son ami Brière. «Je n’ai jamais de temps pour les loisirs ou la détente. Mais une fois par année, je décroche», dit-il.

C’est en moto qu’il a «sauvé la vie» de Réjean Tremblay, il y a deux ans, raconte ce dernier. La randonnée se déroulait en Italie et Marcel Aubut a remarqué que son ami avait de la difficulté à maintenir une ligne droite avec son engin. Lors d’un arrêt, il se dirige vers Tremblay et s’aperçoit que celui-ci a le visage rouge. «Je ne t’aime pas la face!» lui lance Aubut, avant d’attraper son téléphone et d’appeler la clinique privée Medisys, à Montréal. Il inscrit Réjean Tremblay à un rendez-vous dès leur retour. Les médecins lui découvriront un grave problème au cœur et l’opéreront d’urgence.

Marcel Aubut a passé sa vie à se battre contre son poids — certains régimes lui ont fait perdre 30 kilos en un mois, qu’il reprenait le mois suivant. Mais il s’est toujours fait un point d’honneur de consulter des médecins. «J’ai beaucoup de défauts, mais je me préoccupe de ma santé. Je passe des tests», dit-il. Du temps des Nordiques, les médecins de l’équipe voyaient régulièrement débarquer le président, inquiet d’un étourdissement ou d’une douleur, qui exigeait des examens rapidement.

Que voudrait-il que sa famille grave sur sa pierre tombale? Marcel Aubut prend quelques secondes pour y réfléchir. «Il ne lâchait jamais», dit-il.

Cette détermination, il la transpose dans ses amitiés. «Tu ne peux pas demander mieux quand tu as besoin de quelqu’un», dit Réjean Tremblay. Lorsque le journaliste s’est séparé de sa conjointe Fabienne Larouche il y a près de 20 ans, Marcel Aubut a quitté une réunion à Toronto pour venir souper à Montréal avec son ami, avant de repartir trois heures plus tard vers la Ville reine. «Il a pris l’avion pour moi, pour une soirée.»

Au tournant des années 2000, c’est à Aubut que s’est adressée Caroline Brunet, championne de kayak, lorsque son commanditaire principal, Naya, lui a retiré son soutien. «J’avais un entraîneur européen, je voyageais huit mois par année, j’avais de grosses dépenses. C’était un drame.»

Marcel Aubut la reçoit dans son bureau, écoute, puis appelle la présidente de Home Depot Canada. «En cinq minutes, j’avais une nouvelle commandite nationale. Je n’ai jamais plus eu besoin d’argent pour pratiquer mon sport», dit Caroline Brunet. Encore aujourd’hui, elle reçoit un appel de Marcel Aubut à son anniversaire. Comme il le fait avec ses amis et connaissances importantes.

Le retour des Nordiques

Marcel Aubut entretient son réseau de contacts autant que ses amitiés. Dans les bureaux de la Ligue nationale de hockey, à New York et à Toronto, on voit débarquer l’ancien propriétaire des Nordiques quelques fois par année. Il a toujours de bons mots pour la ville de Québec et Pierre Karl Péladeau, qui lui a donné un mandat pour l’aider à y ramener une franchise de la LNH.

Le commissaire adjoint de la ligue, Bill Daly, est un bon ami de Marcel Aubut, avec qui il passe parfois quelques jours de vacances. Et lorsque Gary Bettman croise un journaliste du Québec, il n’est pas rare qu’il lui demande des nouvelles de Marcel Aubut. Le commissaire de la LNH est d’ailleurs bien au fait du chantier d’amphithéâtre à Québec et de son avancement. «Bettman est un homme bien informé, il connaît notre volonté de ravoir une équipe», explique Aubut, qui estime que la discrétion est la meilleure arme dans ce dossier. «PKP ne fait pas de vagues, c’est parfait. Winnipeg a eu son équipe sans avoir à crier», dit-il.

Pierre Karl Péladeau et Marcel Aubut ne se rencontrent pas régulièrement pour parler du retour des Nordiques. C’est un projet de longue haleine. «Le hockey est un cercle fermé, et Aubut connaît non seulement les dirigeants de la ligue, mais encore beaucoup de propriétaires», explique une source dans le monde du hockey.

Le récent achat des droits de télévision de la LNH par TVA — grâce au partenariat avec Rogers (propriétaire de L’actualité) — pourrait d’ailleurs aider Québecor dans sa quête d’une équipe. En déboursant environ 1,2 milliard de dollars pour diffuser des parties pendant 12 ans, le groupe de Péladeau a montré aux dirigeants de la LNH qu’il était sérieux. Dans ce dossier, c’est l’autre «ouvreur de portes» de l’empire médiatique qui est intervenu: l’ancien premier ministre Brian Mulroney. Pierre Karl Péladeau a décliné notre demande d’entrevue.

Marcel Aubut avoue qu’il aimerait bien «boucler la boucle» et contribuer au retour des Nordiques à Québec. Le départ de l’équipe, en 1995, reste une tache sur son parcours. «C’est l’une de mes rares défaites», dit-il.

Nous sommes assis dans le hall de l’hôtel Shangri-La, à Toronto. Pat Brisson vient de partir et nous avons quelques minutes avant le prochain rendez-vous. Le départ des Nordiques, est-ce encore une blessure vive? Le regard d’Aubut s’assombrit. «Ça fait encore mal, mais c’était une cause perdue. Je ne vois pas ce que j’aurais pu faire de plus.»

Marcel Aubut parle encore des Nordiques avec passion, comme s’il dirigeait l’équipe. «C’était le sang de la ville! Québec était le plus petit marché de sport professionnel en Amérique du Nord. Quand on gagnait, les gens étaient heureux. Quand on perdait, c’était la déprime. J’étais plus important que le maire de la ville et le premier ministre!»

L’équipe est partie en 1995, vendue à un conglomérat qui l’a installée au Colorado. À Québec, de nombreux amateurs en veulent encore à Aubut.

Celui-ci voulait un amphithéâtre tout neuf de 125 millions de dollars, payé par les fonds publics, afin d’augmenter les revenus de l’équipe, qui n’était pas rentable. Le gouvernement du Québec, dirigé par Jacques Parizeau, et le maire de la ville, Jean-Paul L’Allier, ont refusé.

Marcel Aubut souffle le chaud et le froid à ce sujet depuis des années. Parfois, il raconte qu’il aurait pu garder l’équipe à Québec si les autorités publiques — et particulièrement le maire, L’Allier — avaient été de bonne foi. «Quand tu n’as pas le premier citoyen de la ville avec toi, c’est foutu. L’Allier ne venait jamais au hockey», m’a-t-il dit un soir, encore visiblement amer, alors que nous roulions en voiture. Puis, un autre jour, Aubut m’a affirmé que le déménagement était inévitable, étant donné le contexte économique et la réalité du hockey en 1994-1995. «Je comprends leur décision», m’a-t-il avoué.

Le gouvernement du Québec et l’équipe L’Allier n’ont pas laissé partir les Nordiques sans tenter de les retenir. «L’Allier n’était pas un fou, il savait que, politiquement, le départ des Nordiques ne serait pas bon pour lui», explique Denis de Belleval, directeur général de la Ville de Québec à l’époque.

Denis de Belleval a le mandat de négocier lorsque Marcel Aubut se présente à son bureau pour la première fois, à l’été 1992. «Il est entré comme s’il possédait l’hôtel de ville, avec l’allure altière du prince à qui on doit tout, raconte-t-il. Un quêteux à cheval. Il passe devant ma secrétaire, lui dit qu’elle a de beaux seins, entre dans mon bureau, s’assoit en face de moi et exige quatre millions de dollars par année en rabais de taxes municipales. Ça commençait mal.»

Aubut ne veut pas dévoiler les états financiers de l’équipe, que la LNH souhaite garder secrets, de sorte que Denis de Belleval refuse de poursuivre la discussion. Lors de la réunion suivante, toujours en plein été, le directeur général de la Ville est prêt pour une négociation corsée avec le tough des Nordiques. «J’ai coupé l’air climatisé dans la salle de réunion pour l’emmerder! Ça allait brasser!» raconte-t-il aujourd’hui.

Pendant deux ans, la bataille se poursuit. «Aubut faisait sa job de président, il défendait ses actionnaires, et il le faisait bien. Je faisais la mienne: défendre les contribuables», raconte Jean-Paul L’Allier.

À un certain moment, le gouvernement du Québec et le clan L’Allier offrent de prendre une participation importante — d’environ 40 % — dans le capital des Nordiques, en échange d’un amphithéâtre neuf. «Il aurait eu son nouveau Colisée, et nous, la garantie que s’il vendait l’équipe plus tard, on serait remboursés», explique Denis de Belleval.

Marcel Aubut confirme avoir reçu cette offre, mais l’avoir rejetée. Les actionnaires de l’équipe n’auraient jamais accepté de diluer leur participation, et la LNH aurait refusé pour ne pas créer un précédent. «La ligue n’accepte pas des gouvernements comme propriétaires d’équipe, c’est simple comme ça», dit Marcel Aubut.

Vingt ans plus tard, le contexte économique et politique à Québec a changé, de sorte que le retour des Nordiques est possible, estime Aubut. «Les habitants de la ville sont plus riches qu’avant, il y a maintenant des entreprises technologiques qui font de l’argent et qui peuvent acheter des loges. Il y a aussi un plafond salarial dans la LNH, les droits de télévision rapportent beaucoup plus aux équipes et le dollar canadien est plus fort», dit-il. Un empire médiatique, qui peut diffuser les matchs sur ses propres plateformes, a un avantage indéniable pour rentabiliser les activités, ajoute-t-il.

L’homme de Lesage

C’est le père de la Révolution tranquille, Jean Lesage, qui a conduit Marcel Aubut à la tête des Nordiques.

Au milieu des années 1970, Marcel Aubut croise au prétoire l’ancien premier ministre libéral, qui perd son procès devant le jeune et fougueux avocat. Flairant le potentiel, Lesage l’invite dans l’équipe juridique du club de hockey qu’il préside, les Nordiques de Québec, qui évolue dans l’Association mondiale de hockey (AMH).

Lesage prépare discrètement sa succession. En 1978, à 29 ans, Marcel Aubut en devient président. «Il ne m’aurait jamais confié l’équipe s’il n’avait pas senti ma passion. J’étais à tous les matchs depuis les années 1960!» dit-il. C’est à cette époque que Jean Lesage surnomme Aubut «le Kid».

Aubut considère Jean Lesage comme son «héros». Le père de la Révolution tranquille demandera d’ailleurs qu’Aubut porte son cercueil à ses funérailles nationales. «Lesage est un homme droit. J’ai appris de lui qu’il faut dire clairement ce qu’on veut dans la vie, et tout faire pour l’atteindre. Mon style direct, c’est lui.»

Le jeune président vient à peine d’être nommé qu’il part à la conquête des propriétaires de la LNH. Les équipes de l’AMH tentent depuis plusieurs années, sans succès, d’intégrer les rangs du grand circuit rival.

Pendant près d’un an, il rencontrera tous les propriétaires de la LNH. «J’étais dans des jets privés et des hélicoptères sans arrêt. Parfois, je ne retournais pas à la maison pendant des semaines», raconte-t-il.

À la fin du marathon, seules Montréal et Vancouver s’opposent à la fusion des deux ligues. La famille Molson, propriétaire des Canadiens, ne voit pas l’arrivée des Nordiques d’un bon œil. Non seulement en raison du partage des droits de télévision, mais parce que la brasserie rivale, O’Keefe, possède les Nordiques. Aubut fait une conférence de presse coup-de-poing pour dénoncer le blocage.

Un mois plus tard, après une dernière séance de négociations, la fusion est acceptée. Les Nordiques se joindront à la LNH. Marcel Aubut déclare alors, dans son style grandiloquent: «Je ne pense pas que Québec ait connu de plus grand jour dans son histoire depuis le passage de Jacques Cartier!»

L’ancien joueur-vedette des Nordiques de Québec, Peter Stastny, avait une formule pour expliquer les envolées de son patron: «Marcel, il ne ment pas, il exagère la vérité!»

L’arrivée des frères Stastny

Marcel Aubut est nerveux et ne prête guère attention aux discours des nouveaux intronisés au Panthéon des sports du Québec, en ce mardi soir de novembre 2013, au club de golf Le Mirage, à Terrebonne. Il se ronge les ongles, gribouille sur ses feuilles, modifie quelques mots en attendant son tour de monter sur scène. Plus tôt dans la journée, il a bousculé son horaire afin de réviser son discours rendant hommage à Peter Stastny. «Je veux bien le faire. Ça va être émotif. Stastny, c’est mon homme», a-t-il dit.

Peter Stastny a fait le voyage depuis la Slovaquie, où il est maintenant député européen, afin de recevoir cet honneur. Discret et modeste, l’ancien joueur-vedette des Nordiques, aujourd’hui âgé de 57 ans, est l’anti-Marcel Aubut. Et pourtant, les deux hommes se vouent un grand respect. «C’est un one man show, mais c’est aussi un homme de caractère, très déterminé, me dit Peter Stastny avant l’hommage. Sans lui, je n’aurais pas pu faire carrière au Québec. Il m’a sorti d’un régime politique criminel. Il m’a donné ma liberté.»

Les Stastny, eux, ont contribué à sortir les Nordiques de la médiocrité. À sa première année dans le grand circuit, en 1979-1980, le club avait raté les séries éliminatoires. «On devait trouver des renforts, et vite. Il fallait battre les Canadiens, sinon nous n’allions jamais être pris au sérieux», raconte Marcel Aubut.

Son lieutenant de l’époque, Gilles Léger, lui parle de trois vedettes qui jouent de l’autre côté du rideau de fer, en Tchécoslovaquie, les frères Marian, Peter et Anton Stastny. Convaincre les prodiges slovaques de faire carrière en Amérique du Nord n’a pas été difficile. Les faire sortir de leur pays a été plus ardu.

L’entreprise réussira à la troisième tentative. Le 21 août 1980, les trois frères participent à un tournoi à Innsbruck, en Autriche, avec l’équipe nationale tchécoslovaque. Peter Stastny appelle à Québec dans son anglais hésitant et en prévient la direction des Nordiques.

Gilles Léger et Marcel Aubut décollent le jour même vers l’Autriche. Quatre jours plus tard, ils reviennent au Québec avec Peter et Anton Stastny (Marian suivra plus tard), après avoir déjoué une série d’embûches. Il aura fallu l’aide de l’ambassade canadienne à Vienne pour assurer leur sécurité contre les agents du KGB et pour délivrer des visas in extremis. La direction de la LNH, elle, venait de comprendre qu’il lui faudrait changer ses règlements afin d’empêcher que de tels coups d’audace ne se reproduisent à grande échelle. Dorénavant, une équipe devrait repêcher un joueur de l’Est en bonne et due forme avant de partir à ses trousses aux abords des pays communistes.

Le mépris et l’égo

Malgré ce succès, les radios privées de Québec ne ménagent pas les critiques envers Marcel Aubut. Les émissions d’humour s’en donnent à cœur joie, comme Le zoo le matin, au FM93, qui dépeint le président des Nordiques comme un «mangeur de tarte aux pacanes». À un point tel que la station se fait interdire l’accès au vestiaire de l’équipe.

Un autre animateur, André Arthur, ouvre parfois ses lignes aux auditeurs pour qu’ils racontent des anecdotes sur Aubut. Sa manière de manger sans retenue, lui qui peut avaler une poitrine de poulet en deux bouchées et tacher sa chemise de sauce plusieurs fois par semaine — son chauffeur doit courir au magasin pour les remplacer —, attire l’attention.

«Autant les journaux l’aimaient, autant les animateurs riaient de lui en ondes», explique Gilles Parent, qui a animé l’émission Le zoo pendant des années. Il estime toutefois que sans Marcel Aubut et sa détermination à trouver des revenus pour le club, notamment par la publicité — le Colisée était l’amphithéâtre le plus commandité de la LNH —, les Nordiques auraient quitté Québec bien avant.

Le côté égocentrique d’Aubut a toujours alimenté les railleries. Certains se gaussent de son CV de 48 pages, avec introduction et table des matières! Et pas question d’envoyer aux clients et aux organisateurs d’événements le résumé de 3 pages.

«Ce que les gens pensent ne m’a jamais vraiment dérangé», affirme Aubut, qui estime ne pas avoir un gros égo. «Je suis resté le même gars. Tout le monde m’appelle Marcel. Je suis authentique.»

Sa femme, Francine, assure ne jamais l’avoir entendu se plaindre. «On dit qu’il a un gros égo parce qu’il est fier de ce qu’il fait. Pour lui, ça n’a rien d’anormal, il a simplement confiance en lui», dit-elle.

L’une des rares piques qui ont touché Aubut ces dernières années a été lancée par sa sœur, Nicole, dans un article du Reader’s Digest, en 2010. «Mon frère a le culte de sa personnalité», avait-elle déclaré. «Venant de sa famille, il avait trouvé ça ordinaire», raconte Francine.

Si Marcel Aubut s’était préoccupé de ce que les autres pensent, jamais il n’aurait osé organiser le Rendez-vous 87 ou encore le fameux dîner avec le président du CIO, Jacques Rogge, à Québec, en mai 2012, soutient Raynald Brière.

Aubut a alors vendu 4 100 billets, battu le record du plus gros dîner au Canada, et amassé 800 000 dollars pour les athlètes amateurs. Une logistique monstre, avec 30 chauffeurs privés pour les invités d’honneur, des arbres pour décorer le Centre de foires de Québec, du homard et des steaks au menu, le tout dans un endroit sans cuisine!

«L’idée était folle, parce que Rogge ne prononce pas beaucoup de discours, mais le faire à Québec était encore plus fou, estime Raynald Brière. Il aurait pu faire ça à Montréal, avec les gens d’affaires, mais il aime tellement Québec qu’il a fait déplacer tout le monde dans sa ville.»

C’est le côté politicien de Marcel Aubut. Celui qui flirte avec le pouvoir. Il savait qu’en mettre plein la vue au grand patron du CIO aiderait non seulement une éventuelle candidature de Québec pour les Jeux olympiques d’hiver — projet en veilleuse —, mais aussi sa propre notoriété.

La richesse du COC

Sa notoriété, Marcel Aubut l’utilise sans gêne pour faire ouvrir les coffres des grandes entreprises du pays. Depuis qu’il a pris la tête du Comité olympique canadien, celui-ci n’a jamais été aussi riche. Pour la période 2013-2016, il a engrangé la rondelette somme de 111 millions de dollars. C’est 70 % de plus qu’au cycle précédent (2009-2012), qui avait pourtant l’avantage de présenter les Jeux de Vancouver. Et c’est 270 % de plus que les 41 millions du budget 2005-2008, alors que l’économie était étincelante.

«Ce que Marcel et sa “gang” ont réussi, c’est exceptionnel. Les commanditaires sont rares, sauf au COC!» souligne l’ancienne plongeuse Sylvie Bernier, qui a été cochef de mission du Canada aux Jeux de Londres, en 2012.

De gros commanditaires sont apparus, comme la Banque Royale, Bell, Canadian Tire, La Baie d’Hudson, Air Canada, BMW… Marcel Aubut a négocié lui-même plusieurs ententes directement avec les présidents. «Le plus difficile, c’est de passer par-dessus leur service de marketing. Une chance que j’ai un bon réseau. Quand j’appelle, ils répondent.»

Puis vient le temps de convaincre. «Je leur ai fait un pitch pour les faire pleurer!» lance Aubut avec un sourire carnassier. L’avocat s’est rendu dans les bureaux de Gordon Nixon (RBC), George Cope (Bell) et les autres avec la carte émotive dans sa manche. «Je leur ai dit: “let’s make a better Canada”. Suivez-nous, et on va construire plus qu’une marque de sport, on va changer le Canada.» Il terminait son laïus par un petit coup dans l’orgueil: «Je fais tout ça bénévolement. Et vous, vous êtes prêts à mettre combien pour votre pays?»

N’empêche, tout cet argent au COC, alors que certaines fédérations sportives peinent à se trouver des commanditaires, a suscité de la frustration. L’organisme a beau remettre 39 % de son budget aux athlètes et fédérations, certains ont l’impression que le COC cherche à avoir la meilleure part.

Marcel Aubut se rebiffe quand on lui en parle. «Voyons! On n’a pas été chercher un seul commanditaire qui était déjà avec une fédération. Et on consacre des millions pour les aider à s’organiser», lâche-t-il, visiblement agacé.

Peter Judge, président de Ski acrobatique Canada — la fédération qui encadre Alexandre Bilodeau, Mikaël Kingsbury et Chloé Dufour-Lapointe —, convient qu’il y a eu de la jalousie au début. Mais surtout une incompréhension. «Le COC est plus évolué qu’avant, avec un service de marketing professionnel. On a été surpris.»

Le marché change, ajoute Peter Judge, les commanditaires sont plus exigeants. «Certaines fédérations ne sont pas très professionnelles. On a trop souvent l’air de quêteux. On doit faire comme le COC, être plus forts pour vendre nos athlètes. Tout le monde comprend maintenant qu’un COC en santé, c’est bon pour nous», dit-il.

Pour que la vision du COC prenne forme et que les athlètes amateurs s’imposent dans la culture canadienne, les performances doivent être au rendez-vous. «Il faut élargir notre bassin de médaillés», m’explique Marcel Aubut, alors qu’un taxi nous trimballe entre deux réunions dans un centre-ville de Toronto congestionné.

Mais être performant à un haut niveau coûte cher: les entraîneurs, les psychologues, les physiothérapeutes, les nouveaux appareils d’entraînement, les déplacements…

Le mouvement olympique n’a jamais été si loin de sa philosophie — «l’important, c’est de participer» —, avancée par Pierre de Coubertin. «C’est joli, mais ce n’est plus la réalité, dit Peter Judge. Nos athlètes veulent gagner, et ils veulent qu’on leur donne les moyens d’y arriver.»

L’argent est devenu l’huile dans l’engrenage du sport d’élite amateur. Sans lui, tout s’enraye. Outre l’aide du COC aux fédérations sportives, ce qui maintient le sport d’élite à flot, c’est le programme À nous le podium, qui met l’accent sur les athlètes et les disciplines à fort potentiel de médailles. Marcel Aubut et les dirigeants des fédérations ont fait un lobbying de tous les instants auprès du gouvernement Harper pour que celui-ci maintienne le financement après les succès de Vancouver, où le Canada a remporté un record de 14 médailles d’or.

Malgré les compressions budgétaires à Ottawa, la fibre patriotique a vibré tellement fort que le financement s’est accru. Le fédéral y a investi près de 153 millions de dollars de 2010 à 2014, en prévision de Sotchi. Une hausse de 20 % par rapport à la période précédente.

Le Comité olympique canadien est l’autre gros donateur du programme, que gère un organisme indépendant. De 2013 à 2016, le COC y versera 37 millions de dollars, soit 50 % de plus qu’en 2009-2012.

Une Maison olympique pour Montréal

Marcel Aubut s’arrête devant le gratte-ciel de 26 étages, au coin du boulevard René-Lévesque et de la côte du Beaver Hall, à Montréal, et ouvre grand les bras, comme pour bien montrer le gigantisme de son nouveau chantier. «On a réussi à avoir le rez-de-chaussée et le premier étage, en plein centre-ville. Ce qu’on pourra faire ici est sans limites», dit-il, excité.

La Maison olympique de Montréal, au 500, boul. René-Lévesque Ouest, sera l’un des legs de la présidence de Marcel Aubut au Comité olympique canadien. Et une pièce importante dans la stratégie de mise en valeur de l’organisme et des athlètes amateurs. Elle sera inaugurée en grande pompe à la fin d’avril.

Marcel Aubut négocie avec le CIO, en Suisse, pour obtenir le droit d’installer les anneaux olympiques aux quatre coins du toit. «Je pense être capable de les convaincre, je m’entends bien avec le nouveau président, Thomas Bach», dit-il, avant de sortir une feuille sur laquelle sa vision est dessinée. On y aperçoit les anneaux, de nuit, avec les couleurs olympiques, qui illuminent le bâtiment. «On va les voir de tous les ponts en entrant à Montréal!» lance-t-il.

Lors du passage de L’actualité sur le chantier, fin novembre, les ouvriers s’affairaient à aménager la grande terrasse, qui longe le devant et le côté de l’immeuble, et qui pourra accueillir des réceptions de plus de 1 000 personnes. Une cuisine a été installée pour les traiteurs.

Sur la façade, à une dizaine de mètres au-dessus du trottoir, une bande défilante électronique diffusera des résultats de sports amateurs et des messages aux passants. Des télévisions retransmettront des épreuves et des championnats du monde. À l’intérieur, un mur complet — 3 m 65 sur 3 m — a été transformé en écran géant. «Les gens pourront venir écouter des compétitions. L’ambiance sera incroyable», affirme Marcel Aubut.

Un musée interactif sur le sport amateur sera déployé dans le hall, et une boutique aux couleurs du COC permettra aux touristes et visiteurs d’acheter des souvenirs toute l’année. La gestion du magasin a été confiée à Kevin Gilmore, chef de l’exploitation des Canadiens de Montréal, que Marcel Aubut a attiré au conseil d’administration du COC.

Plus loin, au fond, des salles de réunion avec ordinateurs ont été aménagées pour les fédérations sportives et les athlètes. «Si l’un de nos sportifs cherche un endroit pour étudier, nos portes lui seront ouvertes», dit Aubut en montrant ces locaux vitrés aux murs blancs et au design raffiné.

La Maison olympique abrite aussi les dizaines d’employés du COC. Une petite salle d’entraînement et un vestiaire avec douche ont été aménagés. De grandes peintures colorées ornent les murs. «On est loin de notre trou dans le sous-sol du Stade olympique!» me dit un employé, ravi.

Une réalisation de plusieurs millions de dollars, au cœur de la ville des Jeux de 1976. Marcel Aubut refuse de dévoiler à combien s’élève la facture. «Mais le plus beau, c’est qu’on ne paie pas un sou!» lance-t-il avec le sourire. Ordinateurs, téléphones, téléviseurs, tables, chaises… tout provient de commandites.

La facture de transformation de l’immeuble et de la terrasse est quant à elle en grande partie absorbée par les propriétaires du bâtiment, une société en commandite que contrôlent deux hommes d’affaires montréalais, Simon Margel et George Gantcheff, qui ont flairé le prestige (et la valeur) d’accueillir le mouvement olympique.

Aubut le politicien

Des Jeux d’hiver à Québec — la ville a échoué à les obtenir, en 2002 —, c’est l’un des rêves inachevés de Marcel Aubut. «Je voudrais voir une décision positive avant de mourir», dit-il, en rejetant du revers de la main les arguments voulant que les installations de la capitale ne soient pas à la hauteur, notamment la montagne de ski, Le Massif, jugée trop peu élevée. «Aucun pays ne remplit tous les critères. Quand le CIO veut quelque chose, il s’arrange pour l’obtenir», dit-il.

Dans l’immédiat, il donnera un coup de main à Toronto, qui pourrait bien poser sa candidature d’ici quelques années pour les Jeux d’été. «C’est la seule ville au pays qui peut se payer ça. C’est rendu tellement gros, les Olympiques d’été», dit Aubut. Le problème actuel, c’est la situation à la mairie, où Rob Ford ne semble pas être en pleine possession de ses moyens. «À qui on parle pour mettre ce projet en marche? Ce n’est pas évident avec ce qui se passe là-bas.»

Aubut n’est jamais loin de la politique. Au Québec, il entretient des liens avec tous les partis. Lorsqu’il rencontre Pauline Marois, il entonne un affectueux «ma première ministre». Avec Philippe Couillard, il dégaine un «mon futur premier ministre». À Ottawa, les libéraux et les conservateurs pensent qu’il est l’un des leurs.

«Il a besoin de tout le monde pour ses projets, alors il est un peu “guidoune”», affirme un homme du monde politique qui a souvent côtoyé Marcel Aubut.

L’avocat invite des politiciens à sa résidence secondaire du lac Saint-Joseph ou à son camp de chasse. En 2009, le séjour du ministre conservateur Christian Paradis, au moment où le financement de l’amphithéâtre de Québec était en discussion, avait fait couler beaucoup d’encre. Une fin de semaine de chasse qui était bel et bien un «cadeau», a conclu la commissaire à l’éthique, Mary Dawson, mais insuffisant pour constituer une infraction. Christian Paradis a été blanchi.

Des sources affirment que Marcel Aubut était à la chasse à un autre gibier: le renouvellement des subventions fédérales au sport amateur d’élite, sachant qu’il allait prendre la tête du COC dans les mois suivants.

Aubut assure que la fermeture du bureau d’Ottawa du COC n’aura aucune conséquence politique négative. «Avant, il fallait être dans les cocktails de la capitale. Maintenant, les politiciens, avec tout ce qu’on entend sur l’éthique, n’y vont plus. Il faut une approche différente.»

Sur la scène provinciale, Marcel Aubut se décrit comme un libéral — «je suis le fils spirituel de Jean Lesage, ma couleur est évidente», dit-il —, mais affirme s’être toujours bien entendu avec les gouvernements du Parti québécois. L’avocat dit être régulièrement pressenti pour se lancer en politique. «J’aime suivre la politique, mais en faire, jamais.»

Le grand objectif d’Aubut est ailleurs. Le bruit court qu’à la fin de son second mandat au COC, en 2017, il pourrait viser l’un des prestigieux sièges au Comité international olympique, à Lausanne, en Suisse.

Est-ce dans ses plans? «Oui, mais je ne pense pas à ça tous les jours», me dit-il en entrevue. «Mon père disait: “fais bien ce que tu as à faire et le reste suivra”.»

Le Canada n’a qu’un siège au CIO et il est occupé par Richard Pound depuis 1983, qui peut y rester jusqu’à l’âge de 80 ans — il a 71 ans, à peine 5 de plus que Marcel Aubut. Si Richard Pound reste en poste, Aubut pourrait entrer au cénacle du sport amateur mondial par une autre porte: 15 sièges sont réservés aux comités olympiques nationaux.

Déjà, il a commencé à se faire connaître à Lausanne. Depuis 2011, il siège à la Commission des relations internationales du CIO, qui fait le lien entre l’organisme et les gouvernements dans le monde. Il est également vice-président du comité exécutif de l’Association francophone des comités nationaux olympiques.

«Sa notoriété est en hausse», affirme le Montréalais Walter Sieber, qui connaît les hauts dirigeants du sport international depuis des décennies. Il siège à la Fédération internationale de football association (FIFA) et a aidé plusieurs comités organisateurs de Jeux olympiques dans le monde depuis 1972.

Sieber souligne que «ça prend du temps» pour que les membres du CIO acceptent un nouveau venu dans leurs rangs, qu’ils le «respectent». «Il faut être extrêmement patient, et Marcel a un côté agressif. Mais il apprend vite.»

Selon lui, la meilleure carte de visite de Marcel Aubut sera les succès du Comité olympique canadien. «La transformation qu’il opère commence à être remarquée. Sa force en marketing, sa volonté de mettre le sport amateur au centre de la vie des Canadiens, ce sont des éléments qui jouent en sa faveur.»

Au CIO ou dans de nouveaux projets, Marcel Aubut n’a pas l’intention de ralentir. «Je vais mourir au travail!»