SociétéAffaires et économie

Mal pris, les jeunes ?

Les baby-boomers ont-ils volé l’avenir de leurs enfants ? Pas sûr ! Découvrez les 27 indicateurs du premier indice québécois d’équité entre les générations, présenté par L’actualité.

Illustration © Éric Godin
Illustration © Éric Godin

Bien des jeunes d’aujourd’hui se sentent floués par rapport à leurs aînés : leurs diplômes coûtent plus cher, leurs salaires augmentent moins rapidement, ils héritent d’une dette publique en constante augmentation, ils devront prendre leur retraite plus tardivement. Même leur planète est moins verte…

Mais qu’en est-il réellement dans les faits ?

La vie des jeunes était-elle vraiment plus rose il y a 25, 30 ou 35 ans ?

Pas si sûr… En réalité, les jeunes de 25 à 34 ans jouissent aujourd’hui d’un meilleur niveau de vie que les baby-boomers quand ceux-ci avaient le même âge.

C’est l’une des révélations du tout premier indice de l’équité intergénérationnelle au Québec, publié en primeur par L’actualité.

equite_teaser

« Comme on dit en anglais : The kids are all right. Les jeunes se portent bien », explique l’économiste Laura O’Laughlin, qui a collaboré à cette étude pilotée par Alexis Gagné, analyste stratégique à la Fondation Chagnon et bénévole au Regroupement des jeunes chambres de commerce du Québec (RJCCQ), l’organisme instigateur de l’indice.

Beaucoup plus scolarisés que les boomers (le taux de diplomation universitaire a plus que doublé depuis 25 ans !), les « 25-34 » comptent moins de chômeurs dans leurs rangs et travaillent moins d’heures pour toucher un revenu net légèrement supérieur. Ces jeunes adultes vivent en outre dans une société où il y a une plus grande équité entre hommes et femmes ainsi qu’une meilleure répartition de la richesse. Si la société était une maison, on pourrait dire qu’ils ont somme toute hérité d’une demeure bien meublée, remplie d’appareils électroniques et électroménagers leur assurant un train de vie inégalé dans l’histoire du Québec.

Le hic, c’est que cette maison est grevée d’une lourde hypothèque… et que dans ses fondations apparaissent certaines fissures, explique Alexis Gagné. « L’indice révèle que le niveau de vie des jeunes s’est amélioré, mais est-il soutenable ? demande cet économiste de 31 ans. Ma génération et celles de nos enfants et futurs petits-enfants vont-elles réussir à maintenir ce niveau de vie ? C’est la grande question. »

Source : Prix moyen des maisons : Association Canadienne de l’Immeuble, Revenu médian après impôt : Enquête dynamique sur le travail et le revenu et enquête sur les finances des consommateurs, Statistiques Canada, compilation spéciale de l’Institut de la Statistique du Québec
Source : Prix moyen des maisons : Association Canadienne de l’Immeuble, Revenu médian après impôt : Enquête dynamique sur le travail et le revenu et enquête sur les finances des consommateurs, Statistiques Canada, compilation spéciale de l’Institut de la Statistique du Québec
Source : Enquête dynamique sur le travail et le revenu et enquête sur les finances des consommateurs, Statistiques Canada, compilation spéciale de l’Institut de la Statistique du Québec
Source : Enquête dynamique sur le travail et le revenu et enquête sur les finances des consommateurs, Statistiques Canada, compilation spéciale de l’Institut de la Statistique du Québec

Car l’indice nous apprend aussi que la dette publique nette par habitant a doublé en une génération, de 1986 à 2011. Les sommes consacrées au secteur de la santé ne cessent d’augmenter, ce qui menace de cannibaliser toutes les autres missions de l’État, au moment où le Québec s’apprête à vivre un véritable papy-boom. C’est sans compter les craintes liées au sous-financement des régimes de retraite et au réchauffement climatique.

« C’est probablement un réflexe naturel de toutes les générations de ressentir un certain sentiment d’iniquité par rapport à leurs parents, dit en riant Christian Bélair, PDG du RJCCQ. Peu importe le chemin parcouru, s’il faut deux générations pour bâtir quelque chose, il n’en faut qu’une pour tout perdre… »

Père de famille de 33 ans, Christian Bélair tenait à nourrir un débat fondé sur des chiffres, et non sur de simples impressions. « On a voulu se doter d’outils clairs, d’une grille d’analyse objective et tout mettre en place pour un véritable débat intergénérationnel », dit-il.

Pour ce faire, il a réuni un panel formé de deux groupes de « sages » : un de jeunes, dont l’environnementaliste Daniel Bouchard et l’actuaire Maude Gravel, et un d’aînés, dont l’ex-ministre des Finances Monique Jérôme-Forget et le fondateur du bureau de consultants Secor, Marcel Côté (voir la liste complète en encadré). Ils ont d’abord tenté de définir l’équité. Deux visions se sont alors affrontées. Selon les uns, le partage entre les générations est équitable « si les générations précédentes lèguent une société meilleure aux nouvelles générations ». Selon les autres, l’équité est atteinte « si les ressources, les emplois et les positions de pouvoir présents actuellement dans la société sont partagés de façon équitable ».

graph_ailleurs

Au terme de débats animés, les « sages » n’ont pu s’entendre sur une définition commune. Mais ils ont convenu que l’indice devait tenter de répondre à deux grandes questions.

1. Le niveau de vie des jeunes s’est-il amélioré ou détérioré ?

2. Le partage du pouvoir, de la richesse et des emplois entre les jeunes et le reste de la société s’est-il amélioré ou détérioré ?

Pour y répondre, l’analyste Alexis Gagné et son équipe ont sélectionné 27 indicateurs, dont beaucoup concernent le marché du travail (revenus après impôt, taux de chômage) et les finances publiques (évolution des dépenses consacrées à la santé, à l’éducation, au service de la dette). Les chercheurs tenaient aussi à intégrer des indicateurs de « qualité de vie », tels que l’accès à la propriété, qui s’est érodé depuis 10 ans, et l’espérance de vie à la naissance, en forte hausse. Enfin, pour évaluer l’évolution de l’influence des jeunes au sein de la société, ils ont mesuré l’évolution de l’âge moyen des députés provinciaux et des membres des conseils d’administration des grandes entreprises. Résultat : la moyenne d’âge a monté en flèche… mais moins rapidement que l’âge moyen de l’ensemble de la population.

graph_indicateurs

L’analyse de ces différents indicateurs a permis de tirer des conclusions parfois étonnantes. Par exemple, le Québec peut se réjouir de ses immenses progrès en matière d’éducation. Le taux de diplomation universitaire est passé de 13,4 % en 1986 à 30,6 % en 2011.

Au cours de cette même période, les revenus des travailleurs ont toutefois peu augmenté, compte tenu de l’inflation. « On est donc beaucoup, beaucoup plus instruits, mais à peine mieux payés », résume Alexis Gagné. Autrement dit, pour obtenir un salaire presque équivalent, un jeune doit aujourd’hui passer plus de temps sur les bancs d’école, ce qui retarde d’autant son arrivée sur le marché du travail, sa décision de fonder une famille ou d’acheter une maison. Ultimement, l’âge de sa retraite sera également repoussé.

Les chiffres permettent aussi de dissiper certaines idées reçues. Ainsi, malgré l’explosion de la dette du Québec ces dernières décennies, la part du budget de l’État consacrée au service de la dette a chuté depuis 1986. Mais cette baisse étant attribuable à la diminution des taux d’intérêt, les finances publiques restent vulnérables à une hausse de ces derniers. À l’instar de nombreux économistes, Pierre Fortin, professeur d’économie émérite à l’UQAM, se fait toutefois rassurant. Selon lui, aucune hausse majeure des taux n’est à prévoir dans les prochaines années.

Autre surprise : le stock net d’infrastructures publiques par habitant est en hausse. En termes clairs, les ponts, routes, bibliothèques, réseaux d’aqueduc et autres infrastructures municipales, provinciales et fédérales dont les jeunes ont hérité valent plus cher qu’il y a 25 ans. Même si l’on tient compte des réparations à y effectuer !

Au total, sur les 27 indicateurs, 15 révèlent une évolution à la faveur des jeunes, 12 montrent une détérioration.

graph_travail
Lors de la présentation de l’indice au panel des sages (jeunes et aînés), réuni en décembre au siège social de la Fondation Chagnon, au centre-ville de Montréal, certains n’ont pas caché leur étonnement. « Quand je regarde l’évolution des régimes de retraite et des dépenses publiques ainsi que la dégradation de l’environnement, j’ai de la misère à croire que les choses vont en s’améliorant », fait valoir l’actuaire Maude Gravel, spécialiste en impartition des régimes de retraite chez Morneau Shepell. « Tant mieux si c’est le cas, mais ce n’est pas ce que je constate dans la réalité, à mon travail. »

Les aînés ont semblé beaucoup moins surpris. Marcel Côté, 71 ans, ex-candidat à la mairie de Montréal, a répliqué d’un ton gentiment moqueur : « Dire que les jeunes vivent mieux aujourd’hui, c’est évident pour notre génération, mais vous ne vous en rendez pas compte, vous autres ! Quand on était jeunes, on était très heureux, mais on n’avait rien ! Vous consommez beaucoup plus que nous au même âge. Regardez ce que vous avez dans la maison, le nombre de télés et de voitures. Regardez aussi la qualité des produits, des logements, du transport en commun et même de l’environnement : la qualité de l’air s’est beaucoup améliorée. Ça ne se voit pas, mais l’augmentation de la durée de vie le reflète. »

Réjean Parent, ex-président de la Centrale des syndicats du Québec, s’est réjoui de voir dans l’indice une « réhabilitation » des baby-boomers. « On va parler franchement : quand vous avez amorcé cette réflexion, vous aviez le sentiment que les jeunes se faisaient fourrer, a-t-il lancé à l’intention de Christian Bélair. Les données nous montrent que le développement ne s’est pas fait sur leur dos, mais au bénéfice de l’ensemble des groupes d’âge. Et c’est tant mieux, depuis le temps qu’on nous accuse de partir avec la caisse ! »

Selon Pierre Fortin, une décision du gouvernement a, presque à elle seule, « sauvé les jeunes » : la création des garderies à cinq, puis à sept dollars. « Ça a fait exploser le taux d’activité des femmes et, par extension, le revenu médian de la classe moyenne, dit-il. Le pouvoir d’achat de la famille type de 20 à 45 ans a augmenté de 40 % depuis 1995 — ce n’est pas rien ! » Les garderies sont aussi un des rares services publics auquel les jeunes ont recours massivement, précise-t-il. « Ils voient que leurs impôts peuvent servir à quelque chose. »

graph_fiances

Mais l’économie n’explique pas tout, mettent en garde certains jeunes sages.

« On dit que la situation est relativement positive pour les jeunes, on en est tous contents ; pourtant, on voit que le taux de dépression majeure a augmenté ! » dit Fabrice Vil, avocat et cofondateur de Pour 3 points, un organisme consacré à la persévérance scolaire chez les élèves de milieux défavorisés. « La nécessité d’être plus scolarisé, plus performant, plus productif, entraînerait-elle un niveau de stress qui serait à la source du taux de dépression, en augmentation par rapport à celui de la génération antérieure ? Si on se fie surtout à des indicateurs strictement économiques, on manque peut-être le bateau… »

Professeur de philosophie au cégep Montmorency, à Laval, Micaël Bérubé aurait aussi aimé voir plus d’indicateurs « non économiques », comme le taux de criminalité, l’état de santé et les causes de mortalité. « Prenons l’exemple du taux de diplomation, dit-il. On diplôme plus de personnes, mais la valeur des diplômes augmente-t-elle ou diminue-t-elle ? Parle-t-on de qualité de l’éducation ? De la même façon, on pourrait confondre le PIB [produit intérieur brut] avec la qualité de vie, ce qui serait une erreur. »

Daniel Bouchard, du Conseil régional de l’environnement de Montréal, rappelle que le système économique est basé sur la capacité d’exploiter un milieu naturel et de le transformer. Or, dit-il, ce milieu subit énormément de perturbations depuis les 40 dernières années. « On a ajouté 100 000 produits chimiques dans notre écosystème. Et c’est sans compter les changements climatiques, qui vont modifier notre capacité de produire de façon importante. L’indice est un bel effort, mais j’ai l’impression qu’il manque quelque chose d’imperceptible… »

L’auteur principal de l’étude, Alexis Gagné, se dit conscient des lacunes de l’indice, qu’il qualifie lui-même d’« imparfait ». Dans plusieurs cas, souligne-t-il, on ne disposait tout simplement pas de données en qualité et en quantité suffisantes — il aurait par exemple aimé documenter l’évolution du niveau d’endettement des ménages québécois. « C’est un départ, l’indice va se bonifier avec les années », affirme-t-il.

graph_maisongraph_environnement

Malgré certaines divergences, les participants conviennent tous d’une chose : de lourds nuages se profilent à l’horizon.

« La vraie question est de savoir si les jeunes pourront conserver leur niveau de vie dans l’avenir, dit Monique Jérôme-Forget, ex-ministre des Finances du Québec. Tous les indicateurs de productivité publiés récemment montrent qu’on ne pourra pas garantir à tout le monde des garderies à 7 dollars ou des cocktails de médicaments anticancéreux à 100 000 dollars. »

Celle que les médias ont souvent surnommée la « Dame de fer » lorsqu’elle était ministre propose une solution douce : miser, plus que jamais, sur l’éducation. « On a 30 % de diplômés universitaires ? Visons 80 % ! L’éducation, c’est la liberté. C’est ce qui va nous permettre d’augmenter la productivité, d’améliorer notre qualité de vie et, espérons-le, de la maintenir pour les prochaines générations. »graph_jeunes

* * * * *

graph_auteurs

ATTENTION, DANGER !

L’indice compare le sort des jeunes d’aujourd’hui avec celui des générations qui les ont précédés. Mais qu’en sera-t-il demain ? Les auteurs décrivent quatre menaces qui planent sur les jeunes.

1. L’avenir précaire des finances publiques québécoises

D’ici 2050, le nombre de personnes âgées de 65 ans et plus augmentera de 87 %. Pendant cette même période, le nombre de personnes en âge de travailler (de 15 à 64 ans) diminuera de 6 %. Bref, le nombre de travailleurs par retraité chutera de moitié. Cette transition — ou ce choc — démographique aura des répercussions majeures sur les finances publiques, prévient Luc Godbout, directeur du Département de fiscalité de l’Université de Sherbrooke.

En janvier, il a publié, avec quatre autres chercheurs, la mise à jour d’une étude parue en 2007 sur la soutenabilité budgétaire des finances du Québec (Oser choisir maintenant : Des pistes de solution pour protéger les services publics et assurer l’équité entre les générations, Presses de l’Université Laval).

En se fondant sur des hypothèses de croissance démographique et économique prudentes, et en tenant compte des pressions qu’exercera le vieillissement de la population sur les dépenses publiques, Luc Godbout et ses collègues prévoient que le déficit du Québec atteindra 17 milliards de dollars en 2030 et près de 63 milliards en 2050.

Dans l’état actuel des choses, concluent-ils, cette projection révèle que Québec ne sera pas en mesure de garantir l’application du principe d’équité entre les générations. « Je ne veux pas avoir l’air de tenir des propos apocalyptiques, pour ne pas paralyser les décideurs et leur donner l’impression qu’il n’y a rien à faire, dit Luc Godbout. Mais si les gouvernements ne prennent pas des mesures maintenant pour faire face au problème et qu’ils continuent de gérer à la petite semaine, année après année, pour résorber les déficits, les prochaines générations devront payer plus d’impôts pour obtenir moins de services. »

graph_proportion

2. La dette publique

La dette nette du gouvernement a presque doublé en 20 ans, passant de 84 milliards de dollars en 1991 à 159 milliards en 2011 (en dollars constants de 2011). L’an dernier, le service de la dette a englouti près de 11 milliards de dollars, une dépense comparable au budget consacré à l’enseignement primaire et secondaire. Qu’arrivera-t-il si le taux d’intérêt sur la dette du gouvernement venait à augmenter ? demandent les chercheurs. En décembre, l’agence de notation Fitch a maintenu la cote de crédit du Québec (AA–)… mais l’a fait suivre de la mention « perspective négative ».

3. Le sous-financement des fonds de retraite

Le taux de cotisation au Régime de rentes du Québec (RRQ) a presque triplé depuis 1986, passant de 3,6 % du salaire d’un travailleur à 10,2 % en 2013. On l’augmentera à 11 % d’ici 2019 — ce qui diminuera le revenu disponible des Québécois — afin de contribuer à payer les rentes des personnes à la retraite ou à la veille de l’être.

Le hic, c’est que les hausses du taux de cotisation ne seront pas suffisantes pour pallier l’insuffisance de l’épargne publique et privée en vue de la retraite, selon les auteurs. « Toute solution influera de façon importante sur le revenu futur des jeunes, en nécessitant des hausses de taxes ou d’impôts, des réductions de services, des cotisations supplémentaires aux fonds de retraite ou une combinaison de ces trois éléments. »

graph_travailleurs

4. Le réchauffement de la planète

Plus personne, ou presque, ne le conteste : la planète se réchauffe. En plus des conséquences désastreuses pour l’environnement, ce réchauffement aura aussi des coûts économiques importants, notent les chercheurs, qui citent pour exemple la réduction des rendements agricoles, le coût des inondations plus fréquentes et la disparition éventuelle d’industries (comme celle du ski dans le sud du Québec). Ces coûts pourraient se chiffrer à 20 % du PIB mondial annuel. Il serait beaucoup moins coûteux — et plus équitable entre les générations — d’agir maintenant.

« Si on prend l’empreinte écologique du Québec, on est déjà trois fois au-dessus de ce que serait l’équité à l’échelle planétaire, dit Harvey Mead, environnementaliste et ex-commissaire au développement durable du Québec. Et la planète est déjà 1,5 fois au-dessus du seuil maximal de soutenabilité… »

 

graph_boomers