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Crimes sexuels : le cancer qui ronge l’armée canadienne

Chaque jour, cinq personnes sont agressées sexuellement dans les Forces canadiennes. Pendant un an, L’actualité a enquêté sur ce fléau qui touche l’institution militaire depuis des années, et auquel aucun remède n’a encore été trouvé, malgré les efforts.

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Photo : Martin Laprise

Chaque jour, cinq personnes sont agressées sexuellement dans les Forces canadiennes. Femmes. Hommes. Cadets. Soldats. Techniciens. Pilotes. Marins. Ingénieurs. Militaires du rang ou officiers étoilés. Aucun métier, aucun grade, aucune base au pays n’y échappent.

Mis à part les voies de fait, aucun autre crime n’occupe autant les enquêteurs de l’armée.

Pendant un an, L’actualité a enquêté sur ce cancer qui ronge l’institution militaire depuis des années, et auquel aucun remède n’a encore été trouvé, malgré les efforts.

Selon les chiffres obtenus, depuis 2000, il y a en moyenne 178 plaintes pour agressions sexuelles par an dans les Forces canadiennes. Les spécialistes s’accordent pour dire que des centaines d’autres cas sont passés sous silence. Si on considère que moins d’une agression sexuelle sur 10 est divulguée aux autorités, comme l’estime Statistique Canada, on dénombrerait un total de 1 780 incidents par année dans les Forces. Cinq par jour.

« C’est énorme », dit Alain Gauthier, directeur général des opérations de l’Ombudsman de la Défense nationale et des Forces canadiennes.

Au point où son bureau souhaite lancer une enquête systémique sur les violences sexuelles dans l’armée, a-t-il dit à L’actualité. « On voit plein d’indicateurs qui nous disent que les choses ne fonctionnent pas. »

Nous avons rencontré une douzaine de victimes qui ont accepté de témoigner et de révéler leur identité. Nous avons visité plusieurs bases au pays et en Afghanistan, assisté à des procès en cour martiale, épluché des dizaines de jugements et de rapports internes obtenus en vertu de la loi d’accès à l’information. Nous avons interrogé des psychologues, des enquêteurs et des avocats pour tracer les contours de ce fléau qui brise des vies et des carrières par milliers.

Aucun échelon de la hiérarchie n’y échappe : le major David Yurczyszyn vient d’être reconnu coupable d’agression sexuelle et rétrogradé au rang de capitaine. L’an dernier, il avait été démis de ses fonctions après le dépôt des accusations. C’était le commandant de la base de Wainwright, en Alberta.

Alain Gauthier a entendu trop souvent la même histoire : une victime contacte son bureau pour s’informer de ses recours, mais finit par abandonner les démarches, redoutant que sa plainte ne se retourne contre elle. « La peur des représailles est palpable », dit ce fringant colonel à la retraite, qui a troqué les galons et l’infanterie contre un impeccable complet marine et une tour de bureaux à deux pas du parlement d’Ottawa.

« Ça fait encore partie de la culture des Forces, dit M. Gauthier. L’esprit d’équipe passe avant tout, et si une personne dit avoir un problème avec quelqu’un dans le groupe, souvent, elle va être identifiée comme le mouton noir et traitée comme un problème administratif. Tant qu’on n’arrivera pas avec une culture et une approche de commandement qui disent que c’est inacceptable, qui font en sorte que les plaintes soient prises au sérieux et réglées dans des délais raisonnables, le système ne changera pas. »

Ailleurs dans le monde, des armées et des gouvernements procèdent à des réformes en profondeur pour limiter les dégâts et ramener la confiance envers l’institution. Le Canada, lui, tarde à suivre l’exemple…

Vous trouverez l’enquête complète ici.

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