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Crimes sexuels dans l’armée : quand Facebook console

Les ravages du viol, on les sent dans chaque appel à l’aide, chaque mot de réconfort publié sur une page Facebook hautement protégée : celle d’un groupe réservé aux personnes ayant vécu des violences sexuelles dans les Forces canadiennes. Il s’agit d’un groupe secret, c’est-à-dire qu’on n’y entre que sur invitation et qu’il est invisible et introuvable, sauf pour les membres.

Voici un texte en complément à une enquête complète de 16 pages sur les crimes sexuels dans l’armée, qu’on trouve dans le numéro du magazine L’actualité présentement en kiosque — et en édition électronique (iPad et Google Play).

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Les ravages du viol, on les sent dans chaque appel à l’aide, chaque mot de réconfort publié sur une page Facebook hautement protégée : celle d’un groupe réservé aux personnes ayant vécu des violences sexuelles dans les Forces canadiennes. Il s’agit d’un groupe secret, c’est-à-dire qu’on n’y entre que sur invitation et qu’il est invisible et introuvable, sauf pour les membres.

Nous avons été admis dans ce club restreint. Lire les écrits de la trentaine de membres, c’est suivre la chronique de vies éclatées qui évoluent en montagnes russes, de bons jours en mauvais jours, de victoires en revers. Avec, en toile de fond, la solidarité indéfectible entre sœurs d’armes jeunes et moins jeunes.

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Dès qu’une des leurs lance un signal de détresse sur Facebook, la petite troupe virtuelle se rallie, publiant de partout au pays un chapelet de conseils et d’encouragements. « Souviens-toi que tu es forte, que tu es une survivante. Un jour à la fois, une heure à la fois, une minute à la fois », a écrit l’une d’elles en réponse au S.O.S. d’une femme qui voyageait seule pour la première fois depuis son agression et qui en vomissait d’angoisse. Quand une autre s’est dite submergée d’images suicidaires et de flashbacks d’une rare intensité — « Je sens les doigts de mon agresseur grouiller partout sur ma peau » —, ses compagnes ont insisté pour qu’elle voie un médecin. « Lâche pas ! a commenté une camarade. N’abandonne jamais ! Nous sommes toutes derrière toi. »

Ce refuge numérique est l’initiative de Diane Rose, ex-soldate de 51 ans de Niagara Falls, en Ontario, qui a elle-même subi un viol collectif en 1982. Appartenant à la première génération de femmes entrées dans les métiers techniques des Forces, elle était alors une jeune et intrépide mécanicienne d’aviation sur la base aérienne de Comox, dans l’île de Vancouver.

Un jour, dans le cagibi qui servait de vestiaire pour femmes, au bout d’un couloir mal éclairé, quatre hommes l’ont plaquée sur le plancher froid, lui ont passé un sac sur la tête, l’ont battue et violée à tour de rôle, en lui faisant comprendre qu’elle n’était pas la bienvenue sur leur territoire.

Par la suite, les « accidents » se sont multipliés sur son passage : un ascenseur hydraulique qui s’effondre sous ses pieds, des produits chimiques qui lui giclent au visage, un harnais de sécurité rompu. Elle a saisi le message. En 1983, elle a fait ses valises. « La jeune femme de 19 ans que j’étais, qui prenait la vie par les cornes, a disparu, et je ne l’ai plus jamais revue, écrit-elle sur la page Web. Ma vie a été mise sens dessus dessous et jetée aux poubelles. » Et la terreur ne l’a plus quittée.

Après une vie d’errance, marquée par des épisodes d’itinérance et de toxicomanie, Diane parvient aujourd’hui à atteindre une certaine sérénité lorsqu’elle s’assoit au bord de la rivière, à l’aube. Les accès de rage qui lui faisaient perdre la carte se sont dissipés. Tous les matins, elle trouve même le courage de se rendre seule jusqu’au Tim Hortons, au coin de la rue… mais rarement plus loin. « Rien que sortir de la maison est un exploit, explique-t-elle au bout du fil. Je ne peux pas aller faire l’épicerie toute seule. La peur est continuelle. C’est épuisant. »

Le groupe de victimes qu’elle a créé sur Internet, en 2012, l’aide à guérir. Elle s’y présente tantôt comme une justicière consumée par la cause, tantôt comme une maman lionne un peu brusque veillant sur ses petits.

« Je suis en contact avec plus de 300 Canadiennes à qui c’est arrivé, mais la plupart ne sont pas prêtes à se joindre au groupe, dit-elle. Elles sont terrifiées. C’est toujours la même histoire. Ces femmes adorent leur travail et feraient n’importe quoi pour garder l’uniforme. Elles savent exactement ce qui va leur arriver si elles parlent : elles vont se faire tasser. Tu dois juste fermer ta gueule. Fermer ta gueule et endurer. » Sur Facebook, Diane accueille toujours les nouvelles venues par un message de ce genre : « Bienvenue dans notre petite bande d’incroyables survivantes. Tu n’es pas seule. Si tu as besoin de parler, on est là. »

Si certaines dans le cercle se relèvent à peine de leur viol, d’autres, retraitées depuis longtemps, sont encore minées par des attaques survenues il y a 20, 25 ou 30 ans, qu’elles n’ont jamais dénoncées. Quelques-unes, dont Diane, ont entrepris sur le tard des démarches pour obtenir justice — mais en vain, la police militaire n’ayant rien déterré de concluant après tout ce temps. Pas moyen non plus pour elles, faute de preuves, d’être indemnisées par le ministère des Anciens Combattants.

Pour décrocher une pension d’invalidité, il faut prouver avoir été violée, prouver que l’incident est directement lié au service militaire et que c’est bel et bien la cause de son incapacité. Et diverses sources laissent croire que le Ministère peut être difficile à convaincre. Nombre de victimes, comme Diane, verraient leur demande de prestation refusée et se retrouveraient démunies.

Aux États-Unis, en 2012, les vétérans ayant demandé des prestations à la suite d’un traumatisme sexuel avaient environ une chance sur deux de les obtenir. Au Canada, le ministère des Anciens Combattants ne tient pas ce genre de statistique. En 2012, 13 500 vétérans canadiens touchaient des indemnités pour des problèmes de santé mentale, mais impossible de savoir combien devaient leur état aux violences sexuelles.

 

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Vous trouverez l’enquête complète de 16 pages dans le numéro du magazine L’actualité en kiosque — et en édition électronique (iPad et Google Play.)