Noémi Mercier et Alec Castonguay">
Québec/CanadaSociété

Armée : les femmes au combat

Partir en guerre sans les femmes ? C’est désormais impensable. Selon un nombre croissant de spécialistes, les conflits du XXIe siècle ne se gagneront pas sans elles.

Voici un texte en complément à une enquête complète de 16 pages sur les crimes sexuels dans l’armée, qu’on trouve dans le numéro du magazine L’actualité présentement en kiosque — et en édition électronique (iPad et Google Play).

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Partir en guerre sans les femmes ? C’est désormais impensable. Selon un nombre croissant de spécialistes, les conflits du XXIe siècle ne se gagneront pas sans elles.

L’OTAN est du même avis. « Il faut davantage de femmes dans les missions de combat », affirme sa représentante spéciale pour les femmes, la paix et la sécurité, Mari Skåre, jointe au quartier général de l’Alliance, à Bruxelles. « Il y a souvent d’importantes inégalités entre les sexes dans les pays en guerre. Une présence féminine dans les troupes aide à comprendre cette réalité et à établir le contact. »

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Or, les Forces canadiennes tempèrent leurs ambitions : l’objectif de 25 % de femmes dans leurs rangs, qu’elles avaient promis d’atteindre, sera révisé à la baisse, la cible étant jugée « irréaliste », selon une évaluation interne des programmes de recrutement menée en 2012. La représentation féminine stagne autour de 15 % depuis des années, concentrée dans des rôles de soutien, comme les soins de santé, l’assistance technique, les communications ou l’administration. Dans les métiers de combat rapproché — l’infanterie, l’artillerie, les corps blindés et le génie de combat, qui impliquent un contact direct avec l’ennemi sur le champ de bataille —, elles demeurent rarissimes, à 2,4 % du personnel régulier, 25 ans après y avoir été admises.

À partir des camps établis au cœur de la campagne afghane, les militaires canadiens ne se sont pas limités à bombarder les fiefs talibans : ils ont arpenté les villages, parlementé avec les aînés, creusé des puits, bâti des écoles, s’efforçant de contrer les insurgés par une laborieuse diplomatie. Aujourd’hui, il ne suffit plus d’écraser l’ennemi par la force brute : il faut aussi « conquérir les cœurs et les esprits », comme on dit dans le jargon. Et dans une société aussi conservatrice que celle d’Afghanistan, seules les soldates peuvent se permettre d’approcher les femmes, d’entrer dans leur intimité et, plus délicat encore, de les fouiller.

En l’absence de soldates pour procéder à leur contrôle, des Afghanes ont peut-être présenté un risque pour les Forces canadiennes, souligne Victoria Tait, qui étudie ces questions dans le cadre de son doctorat en sciences politiques à l’Université Carleton, à Ottawa. « Non seulement le recours à des femmes terroristes est en progression, dit-elle, mais il faut aussi pouvoir influencer les mères, car ce sont elles qui vont décourager leurs enfants de se joindre aux organisations talibanes et les remettre sur le droit chemin. Il est crucial d’avoir au combat des soldates, qui peuvent interagir avec ce segment de la population. C’est un enjeu d’efficacité opérationnelle. » Faire fi de ces réalités, c’est comme laisser à découvert un flanc entier de son armée.

Motifs tactiques mis à part, ce serait une erreur de croire que c’est en mettant les femmes de côté qu’on prévient les violences sexuelles. De plus en plus de voix s’élèvent pour affirmer le contraire. Aussi longtemps que les soldates seront exclues des rôles les plus prestigieux, elles risqueront d’être vues comme des subordonnées. Et c’est ce statut inférieur qui les rendrait vulnérables, pas la simple proximité avec l’autre sexe. C’est ce raisonnement, entre autres, qui a fini par convaincre les États-Unis, l’an dernier, d’autoriser les femmes à servir dans les métiers de combat, y compris les corps d’élite, comme les marines. Le chef d’état-major des forces américaines, le général Martin Dempsey, le déclarait lui-même lors de la conférence de presse qui en faisait l’annonce : « C’est parce que nous avions deux catégories de personnel que nous avons eu ce problème d’agressions et de harcèlement sexuels. Plus on traitera les gens de façon égalitaire, plus ils se traiteront les uns les autres de cette manière. »

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Photo : Getty Images

Au moins une vingtaine d’autres pays acceptent aussi les femmes dans des postes de combat, dont l’Allemagne, la France, l’Espagne, les Pays-Bas, la Pologne, le Danemark, la Suède, la Norvège, la Finlande, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, Israël et la Corée du Sud. Mais pas le Royaume-Uni.

Au Canada, bien que les femmes jouent divers rôles dans les Forces depuis la Première Guerre mondiale, les autorités militaires se sont opposées farouchement à leur entrée dans les métiers de combat… jusqu’à ce que le Tribunal canadien des droits de la personne les déboute, dans une décision rendue en 1989. En 2001, c’était au tour des sous-marins d’ouvrir leurs écoutilles aux femmes. Les dernières barrières étaient levées, du moins en théorie. Car on ne réforme pas un bastion aussi résolument masculin en un jour, ni même en un quart de siècle.

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Quand les quelques pionnières parvenues au sommet considèrent le chemin parcouru, elles préfèrent voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide.

Pour la colonelle Jennie Carignan, commandante du Collège militaire royal de Saint-Jean, la question de la place des femmes sur le champ de bataille ne devrait même plus se poser. Devant cette menue personne d’une coquetterie discrète, au parler franc, sans cérémonie, qui nous reçoit en manches courtes dans son grand bureau, difficile de croire que nous sommes face à une chef de guerre décorée, exerçant l’un des métiers les plus redoutables des Forces : le génie de combat. Elle est de ceux qui neutralisent les bombes, construisent des ponts de fortune, posent des explosifs, tracent des routes dans le désert. Lorsqu’elle a pris les rênes du régiment du génie du contingent canadien dans la province de Kandahar, en 2009, Jennie Carignan était la première femme de l’histoire du pays à commander une unité de combat. Deux ans plus tard, elle est devenue la première femme d’un métier de combat à être promue colonelle.

« Ce n’est pas comme si on était parachutées du jour au lendemain. On est entraînées comme membres de l’équipe. L’idée que la pauvre petite fille n’est pas assez forte pour faire ses affaires, alors le gars à côté va être obligé de laisser tout tomber pour la défendre… — n’importe qui qui a fait des opérations de combat sait que ce n’est pas comme ça que ça se passe. Ce n’est pas comme ça qu’on s’entraîne. Et dans la réalité, on fait ce qu’on apprend à l’entraînement », dit, un brin exaspérée, cette officière de 45 ans, qui a récemment été invitée à témoigner de son expérience aux États-Unis et en Australie. « Ce n’est pas nécessairement le gars qui paraît bien dans la salle de musculation qui performe le mieux sur le champ de bataille. Pour gérer la violence, il faut des gens spéciaux, qui ont des valeurs bien assises, une bonne éducation, capables de raisonner. Ça n’a rien à voir avec le sexe. Rien du tout. »

Sur le terrain, il y a toujours quelqu’un pour lui rappeler qu’elle jure dans le décor, mais la colonelle ne s’en formalise pas. En Afghanistan, son visage curieusement lisse sous son bataclan de guerrière en a dérouté plus d’un : un jour, en plein milieu d’une conversation, un policier local a porté la main à son sein pour vérifier s’il avait affaire à un homme ou à une femme. Quant à ses confrères de nations alliées qui commettent l’erreur de la sous-estimer, elle s’en amuse. « C’est fantastique, raconte-t-elle dans un éclat de rire orgueilleux. Ils font comme si je n’étais pas là. Puis, à un moment donné, quand ils sont bloqués, je leur dis : “Écoutez, j’ai peut-être quelque chose pour vous aider.” Je les sauve de la catastrophe. Et après ça, ils ne m’ignorent plus jamais. »

La mission afghane a permis aux soldates de faire leurs preuves comme jamais auparavant dans une zone de conflit. Entre 2001 et 2011, 3 743 Canadiennes ont été déployées en Afghanistan, dont 310 dans une position de combat, selon les chiffres obtenus par Krystel Carrier, doctorante au Collège militaire royal de Kingston. (Au cours de la décennie précédente, seulement 96 femmes avaient été employées au combat à l’étranger.) Parmi celles-ci, il ne manque pas d’histoires de lune de miel.

La caporale Geneviève Blanchette n’est pas une « combattante » à proprement parler, mais pendant son séjour en Afghanistan, en 2010-2011, c’était tout comme. Technicienne médicale, elle était rattachée à un peloton d’infanterie auquel elle prodiguait les soins de première ligne : une soixantaine de « 22 », des guerriers du notoirement macho Royal 22e Régiment, tous des hommes. Pendant neuf mois, ils ont construit un camp rudimentaire au cœur d’un champ de poussière et patrouillé à pied dans la région en compagnie de membres de l’Armée nationale afghane. Geneviève les a suivis sous le soleil cuisant, chargée de plus de 50 kilos d’équipement, évitant de succomber aux coups de chaleur, qu’elle devait soigner chez ses camarades. Avec eux, elle a couru sous les balles, fait feu sur l’ennemi avec son fusil C-7, tremblé d’effroi sur les chemins qu’ils savaient infestés de mines ou, la nuit, quand des bombes explosaient si près du camp qu’ils croyaient qu’ils allaient y passer. Un jour, au cours d’un échange de tirs particulièrement chaotique, elle a maintenu en vie un blessé de l’armée afghane pendant trois quarts d’heure en attendant qu’un hélicoptère vienne l’évacuer. Et elle n’a jamais chancelé.

Le surplus d’attention que son sexe a pu lui attirer, la trentenaire à la longue queue de cheval et au bras tatoué semble avoir une capacité remarquable de le mettre en perspective. Les militaires afghans, par exemple, ont passé leur temps à la dévisager des pieds à la tête, telle une bête de cirque, raconte-t-elle. Et certains collègues ont mal digéré qu’elle ait droit à sa propre cabane (qui lui servait à la fois de chambre et de clinique), alors qu’eux étouffaient à plusieurs dans des conteneurs.

« Je n’ai pas eu de misère à me faire accepter. Mais je sentais que, quand j’avais quelque chose de plus qu’eux, ils aimaient moins ça. Je me faisais vraiment observer. Si tu es incapable de faire ce qu’ils font, ils n’aimeront pas ça, et c’est normal… même si les gars non plus ne sont pas toujours capables de suivre. Ce n’est pas tous les pelotons qui voulaient avoir des filles non plus. Je les comprends. Parce qu’une fille, ça peut déranger, distraire. Il faut respecter ça », dit-elle, dégageant une infinie sérénité en flattant sa bedaine de huit mois de grossesse, dans sa maison de la banlieue de Québec, tandis qu’à l’ordinateur défilent des images de la mission où elle est méconnaissable, les traits ciselés, androgyne dans son attirail couleur sable.

D’autres sources font état d’un accueil autrement moins hospitalier, voire hostile. Selon les entrevues que la doctorante Victoria Tait a menées, en 2011, avec 8 hommes et 12 femmes déployés dans un rôle de combat en Afghanistan (et qui ont formé la base de ses travaux de maîtrise), il subsisterait dans ce milieu une vision méprisante des soldates. Elles seraient étiquetées par leurs pairs comme des «bitchs », des « Barbie », des « putes » ou des « lesbiennes » — hors de ces caricatures, point de salut. Les interviewées lui ont aussi raconté avoir été ridiculisées devant leurs collègues, écartées des activités de groupe, ignorées pour des possibilités de formation, et se sentir comme des militaires de seconde zone.

Nous avons également eu vent d’unités de combat où le climat est vicié par les rumeurs et les paris à caractère sexuel, les avances de supérieurs envers leurs subordonnées, les moqueries sexistes. La soldate Alexandra-Kim Martin-Roberge, du Royal 22e Régiment, à Valcartier, voit depuis quatre ans son intimité exhibée, scrutée, bafouée, à cause d’une vidéo érotique diffusée contre son gré, une affaire qui a connu un certain retentissement dans les médias. Lors d’un exercice à Wainwright, en Alberta, en 2010, un clip explicite qu’elle avait tourné pour son ami de cœur et qui se trouvait sur son téléphone a été subtilisé, puis disséminé en un éclair à la grandeur des Forces. Ses supérieurs ont négligé d’intervenir, tandis qu’elle devenait la cible de commentaires dégradants — « salope ! », « crisse de chienne ! » — et qu’elle en perdait la santé. Son rêve d’une mission en Afghanistan ? Anéanti. Son avenir dans l’infanterie ? Effondré. Un gâchis.

Nous avons nous-même rencontré Alexandra-Kim, à Québec, l’automne dernier, mais nous ne pouvons relayer ses propos. La jeune femme a décidé de ne plus collaborer à ce reportage, l’armée lui ayant fortement recommandé de s’abstenir. Nous avons appris qu’une commission d’enquête d’envergure avait été mise sur pied, sur ordre du commandant de la Force terrestre au Québec, pour faire toute la lumière sur son histoire. Plus de 100 témoins ont été entendus depuis décembre ! « On regarde tout ce qui s’est passé, tout ce qui a été fait, tout ce qui aurait pu se faire, pour voir comment on pourrait, s’il y a lieu, améliorer nos pratiques », dit une porte-parole de la Défense. Le rapport est attendu ce printemps.

 

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Vous trouverez l’enquête complète de 16 pages dans le numéro du magazine L’actualité en kiosque — et en édition électronique (iPad et Google Play.)