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Crimes sexuels dans l’armée : les hommes aussi sont victimes

Ce crime, déjà susceptible d’être subi dans le secret et la honte, serait encore plus inavouable pour certaines victimes : les hommes. Un groupe moins marginal qu’on ne pourrait le croire.

Voici un texte en complément à une enquête complète de 16 pages sur les crimes sexuels dans l’armée, qu’on trouve dans le numéro du magazine L’actualité présentement en kiosque — et en édition électronique (iPad et Google Play).

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Ce crime, déjà susceptible d’être subi dans le secret et la honte, serait encore plus inavouable pour certaines victimes : les hommes. Un groupe moins marginal qu’on ne pourrait le croire.

Aux États-Unis, selon le plus récent sondage du Pentagone, les hommes représentent plus de la moitié des 26 000 personnes ayant été agressées sexuellement dans les 12 derniers mois. (Le risque demeure toutefois nettement plus élevé pour les femmes : elles ne constituent que 15 % de la Force régulière, mais comptent pour 47 % des victimes.)

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Les hommes seraient encore plus portés que les femmes à passer cet acte sous silence, d’après des spécialistes. Dans cet univers qui cultive l’idéal du guerrier irréductible et stoïque, être victime de viol, pour un soldat, c’est « le dernier tabou », pour reprendre l’expression de la psychologue Pascale Brillon, qui en a reçu plus d’un en consultation.

La presque totalité des agresseurs étant de sexe masculin, bien des soldats agressés basculent dans une douloureuse remise en question de leur identité sexuelle. Se peut-il qu’ils soient gais ? Et si ça se savait ? Des craintes qui n’ont rien d’anodin quand on sait que jusqu’en 1992, dans les Forces canadiennes, l’homosexualité était passible de congédiement. Aux États-Unis, ce n’est que depuis 2011, avec l’abolition de la politique « Don’t ask, don’t tell », que les militaires gais et lesbiennes ont le droit de s’afficher ouvertement.

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Photo : Getty Images

Les ressources à l’intention des victimes masculines se font rares, bien que ces violences affectent les hommes au moins aussi profondément que les femmes. Et peut-être même davantage, selon une étude publiée en 2008 dans The Journal of Nervous and Mental Disease. Les chercheurs ont évalué 175 anciens combattants qui avaient été agressés sexuellement en service et qui suivaient une thérapie spécialisée en Floride. Chez les hommes, les symptômes traumatiques se sont avérés plus résistants au traitement que chez les femmes.

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Ça faisait plus de 25 ans que Michael Detheridge n’en avait soufflé mot à personne. Pas même à son épouse. Encore aujourd’hui, ce vétéran de 51 ans raconte l’épreuve sans trop s’attarder, comme pour garder à distance cet événement qu’il n’aime pas revivre. « C’est une chose terrifiante quand ça vous arrive, surtout en pleine nuit », glisse-t-il au détour de la conversation, depuis son domicile de Calgary, en Alberta.

Au milieu des années 1980, à l’âge de 23 ou 24 ans, Michael séjournait sur une base ontarienne pour suivre sa formation de technicien médical. Un vendredi soir, vers 3 h du matin, quatre hommes ont fait irruption dans sa chambre, fortement imbibés d’alcool et de drogues après une virée dans la ville voisine. Pendant que trois d’entre eux le clouaient au lit, le quatrième lui déchirait ses sous-vêtements et le violentait. Des hommes qu’il connaissait et qu’il devrait côtoyer encore, puisque certains appartenaient à la même unité que lui.

Il a préféré ne pas les dénoncer. « S’il y avait eu pénétration ou s’ils s’en étaient pris à quelqu’un de mineur ou sans défense, ça aurait été une autre histoire, dit-il comme s’il parlait d’une tierce personne. Les répercussions auraient été gigantesques si je les avais livrés. Ça aurait brisé leurs familles, ruiné leurs carrières et la mienne. Je savais qu’ils n’étaient pas eux-mêmes. Au lieu de détruire leur vie, je les ai aidés. » Une fois dégrisés, les malfaiteurs se sont confondus en excuses, raconte-t-il, et ont entrepris des démarches pour se faire soigner.

Des histoires comme la sienne, Michael Detheridge en a entendu des dizaines. Durant sa carrière dans les Forces et depuis sa retraite (il est parti en 1998), ce technicien médical versé en counseling a travaillé bénévolement comme intervenant en santé mentale et en toxicomanie auprès de militaires actifs et retraités. Régulièrement, des hommes l’ont consulté en secret, en dehors des heures de travail, dans un café ou ailleurs, sans rien révéler d’autre que leur prénom.

C’est à ces occasions que nombre d’entre eux lui ont dévoilé leur expérience d’agression sexuelle — plus de 200 hommes en trois décennies, évalue-t-il, soit de six à sept par année. Des incidents survenus en ex-Yougoslavie, notamment, d’autres durant la guerre du Golfe, certains remontant aux opérations à Chypre, dans les années 1960 et 1970. Dans 40 % des cas, Michael Detheridge estime qu’il avait devant lui une victime. Dans les 60 % restants, c’était un agresseur qui se confiait à lui.

« Certains voulaient juste se vider le cœur, sachant que je n’allais pas les dénoncer. Il y en a, pas tous, qui ont tenté de se racheter. Certains sont allés offrir leurs excuses aux victimes. » Michael a souvent reconnu en eux la même combinaison explosive qu’il avait observée chez ses propres tortionnaires : « Un père, un oncle, un grand-père avait abusé d’eux dans leur enfance, ce qui avait causé leurs problèmes de dépendance, de santé mentale et de colère. Et ce qui les amenait à passer à l’acte à leur tour. »

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Vous trouverez l’enquête complète de 16 pages dans le numéro du magazine L’actualité en kiosque — et en édition électronique (iPad et Google Play.)