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Bataille des retraites: la nouvelle lutte des classes

Au Québec, 61 % des travailleurs n’ont pas de régime de retraite reconnu, alors que près d’un million d’employés du secteur public en ont un, financé en grande partie par l’employeur, donc les contribuables. L’affrontement s’annonce rude.

Illustration © Iris Boudreault
Illustration © Iris Boudreault

Depuis le début de l’été, Pierre Gagnon joue au golf trois par semaine près de chez lui, dans la région de Québec. Quand des compagnons de jeu lui demandent quelle est sa profession, cet ancien policier à L’Ancienne-Lorette évite soigneusement de leur révéler la vérité : il est nouvellement retraité.

« Par les temps qui courent, dire aux gens que je suis à la retraite, à mon âge, ça crée un malaise », dit Gagnon, un verbomoteur au visage souriant qui paraît plus jeune que ses 56 ans. « La plupart des gens pensent qu’on est trop gâtés, nous, les policiers et les pompiers. Qu’on se plaint le ventre plein… »

Gagnon l’admet sans détour : il n’aura plus jamais à se soucier d’argent. Quand il a rendu son arme de service, plus tôt cette année, le service de police lui a offert d’empocher la (jolie) somme d’un peu plus d’un million de dollars — la valeur comptable de sa rente. Il a plutôt opté pour une rente, indexée, de 54 000 dollars par année. Il touchera donc un peu plus de 1 000 dollars par semaine, « pour toute, toute, toute la vie », comme dans la pub de la loterie Gagnant à vie, de Loto-Québec.

De temps à autre, Pierre Gagnon révèle son « secret » à un voisin, un cousin, un ami. Il explique qu’il a travaillé durement — et versé des cotisations — pendant 34 ans. Que son régime de retraite, contrairement à d’autres, n’est pas déficitaire. Qu’il « n’a rien volé », comme le répètent les syndicats de policiers et de pompiers.

« Ils m’écoutent, ils comprennent, dit le quinquagénaire. Mais quand je suis parti, je suis sûr qu’ils se disent : il a le ventre plein quand même ! »

C’est la nouvelle lutte des classes.

Il y a quelques années, la révolte des « indignés » d’Espagne contre la corruption et les privilèges des mieux nantis s’était répandue comme une traînée de poudre en Occident, et avait donné naissance au mouvement Occupy Wall Street. Des hordes de jeunes dénonçaient la « dictature des marchés » et la concentration croissante de la richesse entre les mains de la frange de 1 % des plus fortunés, au détriment des autres 99 %.

Retraites_sondageLe débat actuel sur les retraites, alimenté par le projet de loi 3 du gouvernement Couillard sur les régimes des employés municipaux, laisse poindre une nouvelle ligne de faille, cette fois au sein même de la classe moyenne.

Pendant des décennies, les policiers, pompiers, chauffeurs d’autobus, cols bleus et cols blancs des villes du Québec ont représenté la quintessence de cette classe moyenne. La petite maison avec piscine, le voyage de camping annuel avec les enfants, le cinéma à l’occasion et quelques bons restaurants par année. La sécurité d’emploi et une bonne retraite. Rien d’extravagant, plutôt la norme sociale.

Plus maintenant.

« Ils sont perçus comme les gras dur de la classe moyenne », affirme Simon Langlois, directeur du Département de sociologie de l’Université Laval, qui mène depuis plusieurs années des recherches sur les perceptions du sentiment de justice dans la société.

Ces icônes syndiquées et respectées du travailleur ordinaire sont aujourd’hui accusées d’être des privilégiés qui se goinfrent dans les fonds publics pour se payer une retraite dorée, alors que 60 % des Québécois n’ont pas de régime de retraite auquel contribue leur employeur.

« La classe moyenne se fractionne entre les groupes privilégiés et ceux qui ont l’impression que le système n’est pas à leur avantage, dit Simon Langlois. Il y a une fracture entre les travailleurs du privé et du public, puis entre ceux qui ont un bon régime de retraite et ceux qui n’en ont pas. Ce sentiment d’injustice est très palpable. »

À l’intérieur même des familles, c’est devenu un nouveau tabou. Au souper dominical, il y a souvent une règle non écrite : on ne parle pas de politique ni de religion. Désormais, dans beaucoup de familles, il faut aussi éviter de parler de retraite…

Retraites_regimesComme lors de la crise du « printemps érable » sur les droits de scolarité au Québec, il y a deux ans, la question est capable à elle seule de ruiner une fête. Le beau-frère, retraité dans la jeune cinquantaine, n’attirera pas beaucoup de sympathie de la famille s’il se plaint de sa fatigue au retour d’un long voyage dans les îles grecques. Surtout si ses proches ne peuvent même pas imaginer prendre leur retraite prochainement…

Manifestations, lettres dans les journaux, échanges endiablés dans les tribunes téléphoniques, à l’épicerie du coin et sur les réseaux sociaux : la grogne est palpable partout. Même chez le coiffeur, dit Lucie Martineau, présidente du Syndicat québécois de la fonction publique (SQFP), qui rassemble 42 000 travailleurs syndiqués du secteur public.

Cet été, pendant qu’elle feuilletait un magazine dans la salle d’attente, les animateurs de Radio X, à Québec, rageaient contre les retraites des employés du secteur public. « La fille à l’accueil m’a apostrophée en disant : “Ça n’a pas de bon sens, je veux pas payer pour eux autres !” Elle ne savait pas que j’étais présidente du syndicat de la fonction publique. J’ai dit : “Vous avez un emploi ? Vous cotisez à votre REER ? Je paie pour ça dans le prix de ma coupe de cheveux ! Tout le monde paie pour tout le monde.” »

Les gens ont tort de croire que les employés du secteur public ont tous « la Cadillac des régimes de retraite », poursuit Lucie Martineau, qui fait la distinction entre les employés municipaux et ceux de la fonction publique du Québec. « C’est un mythe ! Le salaire moyen de nos membres actifs est de 45 000 dollars et les retraités touchent en moyenne de 18 000 à 19 000 dollars par an, dit-elle. C’est pas vrai qu’on va aller dans le Sud chaque année avec ça ! »

Même si sa centrale syndicale représente presque exclusivement des employés de la fonction publique québécoise, qui n’est pas visée par le projet de loi sur la réforme des régimes de retraite, Lucie Martineau craint que ses membres ne soient emportés dans la tourmente. « C’est évident que le gouvernement veut profiter du momentum pour nous demander des concessions, même si notre régime de retraite est en bonne santé. »

La première vice-présidente de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Francine Lévesque, partage le même sentiment. « Le premier ministre Couillard prépare le terrain, il sait qu’il va bientôt mener une partie de bras de fer avec nous », dit celle qui dirigera le front commun syndical à la table des négociations du secteur public, dont la convention collective vient à échéance en mars prochain. « Il prépare le terrain pour mettre à feu et à sang les conditions de bien du monde. Il nourrit l’idée que les travailleurs de l’État roulent sur l’or, que leurs pensions se font au détriment du pauvre monde qui ne peut pas se payer ça. »

Retraites_gagne plusEn coulisses, des stratèges syndicaux envisagent de renvoyer les négociations avec l’État à plus tard cet hiver, pour ne pas être associés à la lutte des syndicats municipaux, beaucoup mieux rémunérés… Ils savent fort bien que, pour l’heure, les fonctionnaires perdent la bataille de l’image.

Selon un sondage CROP-L’actualité, 65 % des Québécois estiment que les fonctionnaires — tous paliers de gouvernement confondus — sont des privilégiés de la société, alors que seulement 25 % affirment le contraire (11 % disent ne pas savoir). Une forte majorité qui transcende les régions, les groupes d’âge et les niveaux de revenus.

Le vieillissement rapide de la population québécoise n’est pas étranger à ce jugement sévère, selon le sociologue Simon Langlois. À l’approche de la retraite, des millions de travailleurs du secteur privé prennent conscience de leur manque d’épargne — par négligence ou, bien souvent, en raison de revenus insuffisants.

L’espérance de vie a également bondi de 10 ans depuis 1960, ce qui allonge d’autant la durée des retraites. Les gens s’inquiètent, à juste titre, de survivre à leur pécule. « C’est une bombe à retardement, ils entendent le tic-tac et craignent que ça leur explose en plein visage. Quand ils se comparent avec les employés du secteur public, surtout des municipalités, leur frustration monte », affirme Simon Langlois.

Selon un récent sondage CROP-La Presse-Le Soleil, 55 % des Québécois se disent inquiets pour leur sécurité financière à la retraite. La proportion atteint 72 % parmi les 35-54 ans. Les syndiqués (55 %) sont moins inquiets que les non-syndiqués (77 %).

La tension était palpable dans la salle du Conseil législatif de l’Assemblée nationale le matin du 20 août dernier, à l’ouverture des audiences sur le projet de loi 3 sur les régimes de retraite. Craignant les débordements, des agents de sécurité sur les dents vérifiaient les cartes d’identité deux fois plutôt qu’une, et forçaient certains représentants syndicaux non accrédités à rebrousser chemin.

Sous les lustres qui éclairent les somptueux murs et tapis rouges de la grande pièce aux nombreuses dorures, le gouvernement a reçu l’appui des maires de Québec et de Montréal, Régis Labeaume et Denis Coderre. « Il est hors de question de refiler seulement aux contribuables la facture des déficits des régimes de retraite. Ils ne seront plus les dindons de la farce ! » a lancé le maire Labeaume dans son style coloré.

Pendant qu’ils martelaient l’importance d’augmenter la contribution des employés pour renflouer les déficits des caisses de retraite, de stridents bruits de klaxons et de sirènes parvenaient à percer les épais murs du Parlement et troublaient les moments de silence. Dehors, près de 350 syndiqués municipaux de plusieurs villes faisaient entendre leur mécontentement à grand renfort de slogans. « Ils veulent déchirer nos ententes négociées et assainir leurs budgets sur notre dos ! » clamait un pompier de Québec qui participait à la manifestation.

Retraites_vieux

Dans le corridor, à quelques pas de la salle où il venait de témoigner devant les élus, l’ancien président du Mouvement Desjardins, Alban D’Amours, n’était pas surpris de la virulence des débats, qu’il place dans un contexte plus large, celui du sentiment d’injustice perçu par une partie de la population. « La base du contrat social dans une société, c’est l’équité. Entre les travailleurs et entre les générations. Le monde est en train de changer et il faut renouveler ce contrat social. C’est très exigeant. Ça crée des tiraillements », dit-il.

Pendant des mois, ce sexagénaire a parcouru le Québec avec son Comité d’experts sur l’avenir du système de retraite, qui a rendu son rapport l’an dernier. Ce qu’il a entendu l’a convaincu de « l’urgence d’agir ». « Il y a un grand sentiment d’iniquité, raconte-t-il. Les gens venaient nous dire qu’ils ne pouvaient plus payer pour offrir des gros régimes de retraite aux employés municipaux. Ils disaient qu’il y a un déséquilibre et ils ont raison. »

Les travailleurs du secteur privé — même les syndiqués — ont souvent dû faire des concessions sur leur salaire ou leur fonds de retraite ces dernières années afin de garder ouverte leur usine de pâtes et papier, leur aluminerie ou leur chaîne de montage. La récession a frappé. Elle s’ajoute à la mondialisation des marchés, qui amène une vive concurrence entre les employés, parfois d’une même multinationale, qui doivent lutter pour ne pas perdre leurs emplois.

Retraites_fonctionnaireLes employés municipaux, à l’abri de la tempête, doivent maintenant faire le même cheminement en raison de l’état précaire des finances publiques, dit Alban D’Amours. « Le Québécois moyen ne parle plus de liberté 55, il est en train de redéfinir sa retraite. Par contre, les régimes à prestations déterminées du secteur public n’ont pas évolué. » Si le système n’est pas réformé rapidement, craint-il, « soit les rentes ne seront plus au rendez-vous dans quelques années, soit les jeunes vont devoir tout payer », dit-il.

Comme beaucoup d’adultes de son âge, Marie-Line Quirion, 33 ans, place la question des retraites au cœur du débat sur l’équité entre les générations.

Née à Montréal-Nord dans un milieu défavorisé, elle n’a vécu, jusqu’à maintenant, que d’emplois précaires. De retour aux études depuis quelques années, elle termine un baccalauréat en psychologie et entreprendra bientôt une maîtrise en gestion. Elle ne voit pas le jour où elle pourra prendre sa retraite. « Je sais que je vais devoir continuer à travailler très tard dans ma vie, dit-elle. C’est nous qui allons payer la facture salée des retraites avec nos emplois instables et nos salaires de crève-faim. »

Militante active aux côtés des « carrés rouges » lors de la crise du « printemps érable », cette mère de deux jeunes enfants se défend bien de vouloir niveler par le bas les régimes de retraite, comme le clament les syndicats.

« Je suis d’accord avec eux, mais où va-t-on prendre l’argent ? Des riches ? J’aimerais ça, mais personne n’arrive jamais à les faire payer plus, que ce soit le PQ ou les libéraux. »

Jusqu’à un certain point, le printemps étudiant de 2012 s’inscrivait dans ce même courant de tension : comment partager la richesse dans une société où la faible croissance économique force des remises en question ? Qui doit revoir sa part, sa contribution, et dans quelle mesure ? Des questions complexes où chacun défend son terrain.

Après avoir stagné pendant un quart de siècle, le niveau de vie de la classe moyenne a augmenté depuis 15 ans grâce à des mesures, comme les garderies au rabais et la hausse du salaire minimum, qui ont contribué à freiner la croissance des inégalités sociales au Québec.

« C’est ce qui fait dire aux gens que la société québécoise est assez juste, dit Simon Langlois. Mais quand on leur demande si elle est juste pour eux, les réponses sont différentes. Il y a un sentiment qu’une classe de privilégiés est à l’abri des difficultés, et que c’est l’ensemble des contribuables qui doivent payer pour ça. »

La bataille des retraites n’est qu’une secousse en comparaison du séisme à venir. « La tarte de la richesse ne grossit presque plus, dit Simon Langlois. Or, une société sans croissance, ça ne se gère pas sans douleur. Si la richesse augmentait rapidement, personne ne parlerait des régimes de retraite. »

 

ET LES DÉPUTÉS ?

Les employés municipaux montrent du doigt les députés et les maires, qui demandent des réformes importantes alors qu’ils bénéficient pourtant d’un régime de retraite tout aussi confortable. (Ils n’ont toutefois pas la sécurité d’emploi.) Les élus de l’Assemblée nationale ne contribuent que pour 21 % de leurs fonds de pension. La Coalition Avenir Québec demande que les députés donnent l’exemple et y participent à hauteur de 50 %. Le PLQ et le PQ ont promis d’étudier la question. Les maires de Montréal et de Québec proposent eux aussi d’être traités comme leurs employés, une fois les nouvelles modalités du projet de loi 3 en place.

 

 

LE PROJET DE LOI 3 EN BREF

 

122 000 PERSONNES, dont 53 000 retraités : c’est le nombre de participants aux régimes de retraite municipaux visés par le projet de loi 3.

160 SUR LES 172 RÉGIMES de retraite municipaux sont déficitaires. Le gouvernement du Québec évalue ce déficit global à 3,9 milliards de dollars. Les syndicats l’évaluent plutôt à 2,2 milliards de dollars.

LE PROJET DE LOI 3 PRÉVOIT DES MÉCANISMES POUR RENFLOUER LES COFFRES
– Un partage des cotisations aux régimes à parts égales entre les employés et les municipalités (50-50). À l’heure actuelle, les municipalités versent en général plus de cotisations que les employés (jusqu’à 70-30 dans certains cas).

 – Un plafond de cotisations serait établi, comme pour les REER de Monsieur et Madame Tout-le-monde. Un maximum de 18 % de la masse salariale pourrait être consacré au régime de retraite (20 % pour les policiers et les pompiers).

 – Une suspension de l’indexation automatique des rentes pour les retraités, le temps d’éliminer le déficit. La rente de base ne serait pas touchée et l’indexation reprendrait une fois que le fonds serait en bonne santé financière. Seuls 15 % des 172 régimes prévoient une indexation complète automatique ; 34 % des régimes disposent d’une indexation partielle.

CE QU’EN DISENT LES SYNDICATS
Imposer ces conditions revient à déchirer les ententes qui ont été dûment signées avec les instances municipales dans le passé.

CE QU’EN DISENT LES MAIRES
Les villes ont besoin de cette loi pour négocier à armes égales avec les syndicats, puisqu’elles ne disposent d’aucun autre moyen de pression — elles n’ont pas le droit au lockout ou à un décret.