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Le sentier du silence

On peut désormais parcourir presque entièrement le Québec en raquettes de Gatineau jusqu’aux Escoumins sans croiser une motoneige ! Le long du sentier des Caps, en Charlevoix, notre journaliste en a eu un avant-goût…

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Les raquetteurs au long cours peuvent dormir dans des refuges, d’où la vue sur le fleuve et l’archipel de l’Isle-aux-Grues est imprenable. – Photo : Sylvain Majeau

On m’avait promis des vues spectaculaires. On m’avait fait rêver d’un archipel planté au milieu du fleuve et de glaces immenses dérivant au gré du courant. Je partais la tête remplie de paysages gelés dans la blancheur hivernale, j’imaginais le sentier de neige serpentant entre les sapins. Ce qu’on ne m’avait cependant pas dit, c’est qu’avant de m’émouvoir devant les beautés naturelles de Charlevoix il me faudrait gravir le cap Brûlé. Par – 20 °C.

Raquettes aux pieds et bâtons en mains, j’attaque la première montée. Suivie de la première descente et… d’une première chute. Mais une fois parvenu tout en haut, le souffle court et le cœur indigné par l’effort, j’aperçois le fleuve et les 21 îles de l’archipel de l’Isle-aux-Grues, 460 m plus bas. Le silence est à peine perturbé par le bruit sec des flocons gelés qui tombent sur les feuilles séchées encore accrochées aux arbres. La paix.

Au terme de cette randonnée de quatre heures, j’aurai franchi une dizaine de kilomètres sur le sentier des Caps, reliant Cap-Tourmente à Petite-Rivière-Saint-François, aux portes de Charlevoix. Cette piste de 48 km, toute en vallons, s’intègre aux 1 000 km de la portion québécoise du Sentier national, qui permet à ceux que les défis animent de parcourir presque entièrement le Québec de Gatineau jusqu’aux Escoumins vers le nord-est et, de là, jusqu’à la frontière du Nouveau-Brunswick vers le sud-est.

Des peintures rupestres, décou­vertes en Norvège, mon­trent que des hommes marchaient déjà en « souliers de neige » il y a 6 000 ans. Mais c’est aux Indiens d’Amérique que l’on doit la raquette traditionnelle de bois et de lanières de cuir tressées, la babiche.

La raquette était utilisée en Amérique bien avant que Jacques Cartier, Samuel de Champlain et compagnie y débarquent. Elle a grandement facilité la colonisation de l’Amérique du Nord.

Selon le consultant américain en loisirs Leisure Trends Group, la raquette est le sport qui con­naît la croissance la plus importante aux États-Unis. Le Québec n’est pas en reste. En 2004, la raquette occupait le cinquième rang des activités hivernales les plus pratiquées. Et aujourd’hui, dans les parcs nationaux de la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq), la raquette trône au premier rang des activités les plus populaires. Plus étonnant encore : les raquetteurs sont désormais plus nombreux que les hockeyeurs amateurs. Selon le cabinet d’études de marché Zins Beauchesne et associés, de Montréal, 9 % des Québécois s’adonneraient à la raquette (contre 5 % qui joueraient au hockey). C’est 675 000 personnes !

Dont beaucoup de baby-boomers, estime André-François Bourbeau, professeur retraité du programme d’études en plein air et tourisme d’aventure de l’Université du Québec à Chicoutimi. Selon lui, c’est à cette génération que l’on doit le regain de popularité dont jouit la raquette depuis une dizaine d’années. « Il vient un âge où on a envie d’un sport d’hiver moins risqué que le ski alpin », dit-il.

Une affaire de génération, peut-être, mais aussi de modernisation de l’équipement. À preuve, depuis le milieu des années 1990, la popularité des raquettes de bois et de babiche décline, alors que le nombre de raquetteurs ne cesse d’aug­menter. « Ces raquettes ne comptent plus que pour 10 % de nos ventes », précise Stephen Vincent, président de Raquettes GV, dont l’atelier de fabrication se trouve dans le village huron de Wendake, en banlieue de Québec.

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Les raquettes modernes, plus courtes et plus étroites que les anciennes raquettes en bois et babiche, facilitent la marche. Fini l’allure de cowboy, les jambes écartées. – Photo : iStockphoto

Aujourd’hui, les fabricants n’en ont que pour l’aluminium, les copolymères, l’Olafin et l’Hypa­lon, dérivés du plastique et du caoutchouc. La forme de la raquette a aussi subi des transformations. Fini les longues queues traînant dans la neige et qui obligeaient à marcher bien droit. Fini aussi l’allure de cowboy, les jambes écartées. Les nouvelles raquettes, plus étroites et plus courtes, facilitent la marche, permettent de zigzaguer et accroissent la mobilité.

Mais pour André-François Bourbeau, farouche défenseur de la tradition, l’équipement moderne a détourné la raquette de sa fonction première. « Le plaisir de la raquette, c’est d’aller explorer des territoires vierges, dit-il. Les nouvelles raquettes, trop courtes et trop étroites, ne le permettent pas : elles calent. » À son avis, elles ne sont bonnes que pour marcher sur la glace et la neige bien tassée. « Porter des bottes à crampons ferait tout aussi bien l’affaire », conclut le professeur de 51 ans, à la barbe grisonnante.

Il est vrai que, quelques jours avant notre passage sur le sentier des Caps, il avait plu. Nous aurions presque pu le parcourir chaussés de simples bottes. Sans crampons. Mais en raquettes nous partions, alors raquettes nous portions…

Pour les mordus de la tradition, Raquettes GV fabrique toujours des raquettes en bois de formes variées : longues et étroites pour la randonnée, rondes pour la chasse en forêt dense, de dimensions réduites pour la course. Dans un coin de l’usine, plantée au bout d’une rue glacée de Wendake, une machine tend les peaux de vache, les découpe en lanières qui sont ensuite étirées avant d’être tressées à la main puis vernies. Mais là encore, l’irréductible professeur Bourbeau trouve que la tradition se perd. « La peau de vache ? Je ne veux rien savoir de ça ! lance-t-il. Elle absorbe l’humidité et finit par s’étirer. Il n’y a rien comme la peau d’orignal grattée au froid. Elle est complètement imperméable et garde sa souplesse. »

L’arrivée des raquettes modernes a aussi sonné le glas des mocassins de peau qu’on chaussait jadis. « Aujourd’hui, les fixations des raquettes conviennent à n’importe quelles bottes d’hiver », dit Stephen Vincent.

Sans compter qu’on peut faire de la raquette presque partout ! Au Québec, outre les pourvoi­ries, trois centres touristiques, 14 parcs nationaux et six réserves fauniques aménagent des sentiers. Les raquetteurs peuvent y suivre les pistes et même sortir… des sentiers battus. En raquettes, il est possible de surmonter des obstacles infran­chissables pour les skieurs de fond. Des montées très abruptes, par exemple, comme on en trouve beaucoup dans le sen­tier des Caps, où l’effort fourni n’altère en rien notre capacité d’émerveillement.

Lors de mon passage, le sen­tier était désert. Ou presque. Un pic-bois martelait un arbre au loin. Une mésange à tête noire, seule dans le paysage gelé, l’accompagnait de son sifflement joyeux. Et au moins un lièvre et un renard étaient passés par là peu de temps avant, laissant leurs empreintes dans la neige fraîchement tombée. Des animaux, je n’aurai donc vu que les traces. Linda Paradis, du sentier des Caps, m’assure que, en plus des perdrix, des renards roux et des lièvres, j’aurais pu apercevoir des tamias rayés, des gerboises, des faucons pèlerins et des grands-ducs. Ma curiosité est piquée. L’hiver prochain, peut-être…

 

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