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Un samedi soir, en 1864…

Entre les soirées au champagne et le cirque qui avait investi la ville, que s’est-il passé lors de la conférence de Charlottetown, en 1864 ?

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George-Étienne Cartier – Photo : Musée McCord, 2007 William Notman — 1-7956

Le soleil a beau les illuminer, ils ont un air sombre, les pères de la Confédération canadienne, sur leur photo de groupe ! Prise le 1er septembre 1864 devant la résidence du gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard, à Charlottetown, l’image masque toutefois la réalité. Car ces 23 messieurs en haut-de-forme, redingote et nœud papillon se sont aussi amusés au cours de cette première conférence qui avait pour but de « considérer l’union des colonies britanniques dans l’Amérique du Nord ».

Champagne, banquets, bal… Les Cartier, Macdonald, Brown et compagnie ont fait la fête durant plus d’une semaine. Des mondanités aussi importantes que les discussions officielles, car elles établissaient « une véritable camaraderie et un but commun précis », lit-on dans le site de Bibliothèque et Archives Canada. Elles permettront aux « pères » d’accoucher des pré-misses de la Confédération canadienne, laquelle naîtra pour de bon en 1867. Tout cela s’est fait à l’abri des regards des journalistes et de la population, d’ailleurs plus excitée par la venue du Slaymaker & Nichols’ Olympic Circus — premier cirque à visiter l’île en 20 ans — que par cette réunion politique.

L’époque est au regroupement (unification de l’Italie en 1860, de l’Allemagne en 1871…). « L’industrialisation exige un marché de plus en plus grand, rappelle l’historien Jean Lamarre, professeur au Collège militaire royal du Canada. La réflexion des pères de la fédération canadienne s’inscrit dans cette réalité internationale : tous sont conscients que l’union est la seule façon de permettre au Canada de se développer. » D’autant que la Grande-Bretagne n’est plus disposée à soutenir financièrement ses colonies, qui lui coûtent une fortune.

Ce sont d’abord les trois colonies mari-times — le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l’Île–du–Prince-Édouard — qui envisagent de se rapprocher pour créer une fédération. Lorsque George-Étienne Cartier, John A. Macdonald et George Brown ont vent de ce projet, ils affrètent un bateau à vapeur, le Queen Victoria, et s’invitent à Charlottetown en tant que représentants du Canada-Uni, qui regroupe le Canada-Ouest et le Canada-Est (l’Ontario et le Québec d’aujourd’hui, auparavant appelés Haut et Bas-Canada) depuis l’Acte d’Union de 1840.

À bord : une immense cargaison de champagne. « Argument supplémentaire pour convaincre les provinces maritimes de souscrire à leurs idées ! » s’amuse Jean Lamarre. Avec succès : l’idée d’une fédération seulement maritime est vite oubliée et le projet inclura bel et bien le Canada-Uni. Aucune décision officielle ne sera toutefois adoptée à Charlottetown, hormis la promesse de se retrouver le mois suivant à Québec, où les délégués s’entendront sur les « 72 résolutions », prélude à l’Acte de l’Amérique du Nord britannique et à la Constitution canadienne. Une troisième réunion préparatoire aura lieu à Londres, en 1866.

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LES PRINCIPAUX ACTEURS

Charlottetown
Ils étaient 23, à Charlottetown. Ils représentaient l’Île-du-Prince-Édouard, la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, le Canada-Est et le Canada-Ouest à cette première conférence sur les trois qui ont mené à la Confédération canadienne. – Photo : BAC C-000733

1.

Sir George-Étienne Cartier
Héros ou vire-capot ?

Selon un sondage Léger mené en 2014 pour l’Association d’études canadiennes, nombre de Québécois ignorent que c’est beaucoup grâce à lui (ou à cause de lui, c’est selon…) que le Québec est entré dans la Confédération. Traître et vire-capot pour les souverainistes, héros et père de la Confédération pour les fédéralistes, Cartier suscite encore le débat 200 ans après sa naissance.

Patriote, cofondateur des Fils de la liberté, Cartier a d’abord tourné le dos à la monarchie. Mais au retour de son bref exil aux États-Unis, en 1838, il réaffirme son allégeance à la Couronne britannique. Il sera d’ailleurs anobli par la reine en 1868, d’où son titre de « sir ».

En 1864, Cartier est le leader politique le plus populaire au Canada-Est, où il est le chef du Parti conservateur. Il est étroitement lié aux intérêts économiques canadiens-anglais de Montréal et proche des élites cléricales canadiennes-françaises.

« C’est un personnage typique de l’époque : un homme d’affaires qui fait de la politique et un politicien qui fait des affaires, à la fois ministre dans plusieurs gouvernements et avocat de la compagnie ferroviaire du Grand Tronc », dit l’historien Éric Bédard, professeur à la TÉLUQ et auteur, notamment, de L’histoire du Québec pour les nuls. « Difficile de savoir quels intérêts il défendait : était-ce l’idée de grande nation conservatrice, comme il le disait, ou cherchait-il plutôt un État pour financer un chemin de fer auquel il était directement lié ? »

2.

John A. Macdonald
L’homme de Londres

Né en Écosse, Macdonald sera le premier politi-cien élu au poste de premier ministre du Canada. Il a joué un rôle majeur dans la promotion de la Confé-dération en concluant, en 1864, une alliance avec son adversaire politique, le libéral George Brown, du parti Clear Grit, majoritaire au Canada-Ouest.

« Macdonald souhaitait faire du Canada une union législative : un seul pays, une seule nation, un État fort, pas de provinces, dit Éric Bédard. C’était aussi l’homme que privilégiait Londres pour gouverner le Canada. »

La volonté de créer un Canada très centralisé n’est pas sans lien avec la guerre de Sécession (1861-1865), qui déchire les voisins du Sud. « Pour beaucoup d’observateurs canadiens, la guerre civile américaine a eu lieu parce que les États avaient trop de pouvoir », souligne Jean Lamarre.

L’« homme de Londres » se rangera tout de même à l’idée d’une fédération avec partage de souve-raineté. « Voyant qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement pour créer une seule grande colonie — un dominion, comme on l’appelait à l’époque —, Macdonald a mis de l’eau dans son vin, dit Éric Bédard. Même s’il aimait beaucoup l’alcool ! »

3.

George Brown
Une coalition spectaculaire

Journaliste et homme politique influent, fondateur du Globe de Toronto (aujourd’hui le Globe and Mail), le libéral George Brown a joué un rôle crucial comme père de la Confédération en acceptant de s’allier avec le Parti conservateur, se joignant ainsi à la coalition Macdonald-Cartier. « Une coalition spectaculaire, inattendue, comme si Thomas Mulcair s’alliait avec Stephen Harper ! » dit Éric Bédard.

Libéral, réformiste, antifrancophone, antipapiste et anticatholique, Brown craint une domination des catholiques sur le monde. Représentant l’élément autonomiste de l’Ontario, dont il est le père spirituel, il pose toutefois une condition à sa participation à la coalition : la mise en place d’une véritable fédération. « Cet autonomiste souhaitait que la future province de l’Ontario puisse gérer ses affaires internes de façon autonome, tout autant que les Canadiens français voulaient le faire au Canada-Est », dit Éric Bédard.

4.

Alexander Galt
Défenseur de la minorité anglophone du Québec

Né en Angleterre, Alexander Galt émigre au Canada à 18 ans. Il est employé par la British American Land Company, créée par son père pour stimuler la colonisation des terres dans les Cantons–de-l’Est, au Québec.

« Ardent défenseur de la minorité anglophone du Québec, Galt est à l’origine de leurs droits, dit Éric Bédard. Il est aussi la tête pensante de la mécanique financière de la fédération : impôts, subventions… » En 1867, il deviendra le tout premier ministre fédéral des Finances.

5.

Thomas D’Arcy McGee
Le romantique

Le journaliste Thomas D’Arcy McGee a fait ses débuts en politique dans son pays d’origine, -l’Irlande, en appuyant les féniens, comme on appelait les nationalistes en rébellion contre l’Angle-terre. Après un passage aux États-Unis, il s’établit à Montréal en 1857. Il sera élu député conservateur à la Chambre des communes en 1867.

« Un grand personnage romantique et un brillant orateur, dit Éric Bédard. C’est lui qui, le premier, rêvera d’une nouvelle nationalité pour le Canada. »

L’âge venant, D’Arcy McGee s’oppose vivement au mouvement indépendantiste irlandais. À 42 ans, il sera assassiné à Ottawa par un jeune Irlandais. Si un possible complot des féniens a été évoqué à l’époque pour expliquer le geste du jeune homme, cette hypothèse n’a toutefois jamais été confirmée.

6.

Hector-Louis Langevin
Celui qui veille au grain

Avocat, journaliste et ex-maire de Québec, Langevin était le solliciteur général du Canada-Est en 1864. Ancien président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec, ce conservateur défend les intérêts de sa région durant les trois rencontres pré-Confédération, à Charlottetown, Québec et Londres.

« Heureusement qu’il était là pour veiller au grain lorsque la conférence s’est déplacée à Londres, en 1866, dit Éric Bédard. Pendant que Cartier faisait la fête et que Macdonald tentait de tirer la couverture à lui pour obtenir une union législative plutôt qu’une fédération, Langevin s’est assuré que les pouvoirs des gouvernements locaux seraient respectés. »