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Anonymous : ses membres emmerdent les terroristes

Le collectif Anonymous a passé la crise d’adolescence. Fini la provocation anti-ordre établi, ses membres veillent maintenant à l’intérêt public. Même les terroristes goûtent à leurs méthodes, nous apprend une spécialiste américaine.

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Photo : Erkan Avci/Anadolu Agency/Getty Images

Qui peut rivaliser avec les sympathisants du groupe armé État islamique (EI) sur un de ses terrains de prédilection, le Web ? Anonymous, une communauté d’internautes connue depuis 2008 pour ses attaques en ligne contre de nombreuses institutions, dont l’Église de Scientologie et le gouvernement tunisien.

Deux jours après l’attentat contre Charlie Hebdo, en janvier, Anonymous jurait dans une vidéo de laver l’honneur des victimes en combattant « l’obscurantisme et le mysticisme ». Vouée à la défense de la liberté d’expression, sa réplique à l’idéologie islamiste, baptisée #OpCharlieHebdo puis #OpIceISIS, a mené à la fermeture d’environ 2 000 comptes Twitter appartenant à des sympathisants de l’EI — du moins selon le dénombrement « officiel » de ces opérations.

L’anthropologue américaine Gabriella Coleman a passé près de sept ans à infiltrer Anonymous, interagissant pendant de longues heures avec ses membres sur Internet afin d’en comprendre les motivations. Professeure à l’Université McGill, elle est reconnue comme l’un des rares spécialistes du collectif, particulièrement depuis la publication de Hacker, Hoaxer, Whistleblower, Spy : The Many Faces of Anonymous (Verso Books, 2014).

Étant donné qu’ils sévissent incognito sur le Web, les Anons — tels qu’ils se présentent dans les médias sociaux — sont souvent perçus comme des pirates informatiques. Mais ils revêtent de nombreux autres masques, explique-t-elle, dont celui de lanceurs d’alerte, à la manière d’un Edward Snowden, qui a révélé les détails de programmes de surveillance de masse.

Depuis peu, Gabriella Coleman remarque une certaine sensibilité sociale et politique dans les actions de l’insaisissable mouvement. La guerre du Web qu’il livre actuellement aux djihadistes cristallise à ses yeux la mutation du groupe vers l’activisme et la politique. Où conduit-elle ? L’actualité s’est entretenu avec Gabriella Coleman.

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Gabriella Coleman

En quoi le mouvement Anonymous se transforme-t-il ?

Ce collectif est passé des publications de trolls [NDLR : des messages provocateurs visant à déclencher une polémique] et des activités de piratage à un rôle plus près de l’engagement politique. De temps à autre, des sympathisants vont encore utiliser des pratiques illégales, mais généralement, le but est moins de nuire à une organisation, par exemple, que de veiller à l’intérêt public.

Quand cette métamorphose est-elle apparue concrètement ?

L’arrestation de certaines figures influentes d’Anonymous [NDLR : Barrett Brown et Jeremy Hammond, notamment], en 2011 et 2012, lui a fait perdre des plumes. Le groupe s’est presque fait oublier en 2013 et dans la première moitié de 2014. Je pensais que c’en était fini. Puis, la mort de Michael Brown [NDLR : jeune Noir tué par un policier blanc en août dernier à Ferguson, aux États-Unis] a provoqué une série de nouvelles interventions. Depuis, l’opération #OpDeath­Eaters (qui consistait à exposer l’identité de cyberpédophiles en s’introduisant dans des sites clandestins de partage d’information à caractère pédophile) ainsi que la riposte aux attentats de Paris lui ont fait prendre du galon. Les opérations actuelles sont un peu plus dispersées que celles d’il y a quelques années. Mais Anonymous n’est pas mort.

Qui est Anonymous ?

Peut-être votre voisin, votre collègue, votre ami. Un des aspects intéressants à propos d’Anonymous est qu’il attire tant des geeks aux impressionnantes capacités informatiques que ceux qui en sont totalement dépourvus. Leur nombre est impossible à préciser. Disons que le cœur du mouvement regroupe quelques centaines de personnes dans le monde. Des milliers de sympathisants — essentiellement sur Twitter — s’ajoutent à cet ensemble, qui évolue sans cesse. Chaque opération amène quel­ques centaines de sympathisants supplémentaires.

Ce qu’on sait, par contre, c’est que de nombreux Anons ont de bons emplois et vivent confortablement. Contrairement à l’image souvent véhiculée par les médias, celle du pirate informatique terré dans son sous-sol, il s’agit rarement de gens vivant en marge de la société.

Pourquoi Anonymous déclare-t-il la guerre aux djihadistes ?

Les djihadistes, et particulièrement le groupe armé État islamique, représentent une cible naturelle pour Anonymous. Les attentats de Paris ont été perçus comme une attaque à la liberté d’expression, un symbole cher à ses yeux. Mais surtout, l’EI a une forte présence sur le Web, qui est aussi le terrain d’action d’Anonymous. Et comme ses sympathisants maîtrisent aussi bien les réseaux sociaux que ceux de l’EI, cette guerre sur le Web coule de source. Si l’EI n’avait pas une telle présence aussi bien sur Internet que sur les réseaux sociaux, je ne suis pas certaine qu’Anonymous l’aurait pris pour cible.

De quelle façon les Anons interviennent-ils ?

Ils multiplient les attaques par déni de service contre des sites liés à l’EI [NDLR : ces attaques rendent les sites temporairement inaccessibles en les saturant de connexions]. Ils dénoncent aussi les comptes Twitter diffusant la propagande djihadiste, afin que le réseau les suspende. De nombreux Anons consacrent beaucoup de temps à la surveillance d’Internet.

Ça ne semble pas bien menaçant…

Anonymous n’éradiquera pas l’EI. Le succès d’une opération telle que #OpCharlieHebdo se mesure difficilement. Mais vu l’importance du Web dans les opérations de l’EI, un affaiblissement même temporaire de ses activités en ligne peut avoir un effet. Par ailleurs, la stratégie se déploie à long terme. Chaque opération du genre permet de recruter de nouveaux sympathisants, dont certains deviendront des activistes. Par la suite, ces personnes interviendront dans la sphère publique sans nécessairement agir au nom d’Anonymous, mais en faisant progresser les causes que le mouvement défend. D’une certaine façon, une opération est une usine à fabriquer des agitateurs sociaux, à la fois en ligne ou dans la rue.

Pourquoi Anonymous fascine-t-il autant ? Parce qu’il symbolise la résistance dans une ère caractérisée par l’omniprésence de la cybersurveillance ?

Sa nature opaque — et la part de mystère qui en découle — explique en grande partie la fascination qu’exerce Anonymous. Alors que la société est basée sur l’individualisme et la reconnaissance sociale, voici des gens qui disent : « Hé, nous, on se fout de la célébrité. » Ça détonne. Autre élément intéressant : leur univers s’inspire de la culture populaire. On n’a pas affaire ici à un mouvement élitiste. Enfin, Anonymous est hautement imprévisible, ce qui accroît son attrait aux yeux de beaucoup.

Quelles seront ses prochaines cibles ?

Impossible à dire, vu cette nature imprévisible. Chose certaine, il fera encore partie du paysage dans les deux à trois prochaines années, peut-être plus.

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Inspiré de la bande dessinée V pour Vendetta et de son adaptation cinématographique, le masque porté par les Anons est devenu un symbole mondial de contestation populaire.