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Un crayon, pour quoi faire ?

À l’ère numérique, faut-il abandonner l’enseignement de l’écriture cursive ? Le débat fait rage dans les écoles, mais Québec évite de prendre position.

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Audrey Allard a intégré la technologie à sa pédagogie, ce qui lui permet de mieux aider les élèves en difficulté tout comme les surdoués. – Photo : Martin Laprise

Tablette numérique d’un côté et crayons de l’autre, les élèves de 2e année de l’école Marguerite-Bourgeoys, à Pointe-Claire, près de Montréal, écoutent religieusement les consignes de leur enseignante. En cette fin de matinée, ils peu­vent se livrer à trois activités en alternance : révision des mathématiques, lecture… ou construction d’une école dans l’application Minecraft.

Comme la plupart des élèves du même niveau, ces enfants de sept ou huit ans viennent d’appren­dre à écrire en lettres attachées. Mais ils font partie des rares, au Québec, à avoir accès à une tablette ou à un ordinateur dès le premier cycle du primaire pour les aider, notamment, dans l’apprentissage de l’écriture. Ils doivent ce privilège à leur enseignante, Audrey Allard, qui a intégré la technologie à sa pédagogie il y a deux ans. Et qui ne reviendrait pas en arrière.

« L’école, ce n’est pas du one size fits all, dit-elle. La technologie me permet de personnaliser mon enseignement, de mieux aider les élèves en difficulté aussi bien que les surdoués. Si un enfant maîtrise la grammaire mais a du mal à écrire en lettres attachées, est-ce si dramatique de ne pas insister ? »

Depuis septembre, 43 États américains privilégient l’apprentissage de l’écriture au clavier plutôt qu’à la main. De son côté, la Finlande tirera définitivement un trait sur l’écriture manuscrite dès la rentrée 2016. Au Québec, le programme de français du primaire ne recommande pas une écriture en particulier. Pour l’heure, la plupart des élèves qué­bécois apprennent à écrire en script (caractères d’imprimerie) en 1re année, puis en cursive (lettres attachées) en 2e, bien que le modèle ne soit pas unique.

Mais le débat polarise le milieu de l’éducation : à l’ère numérique, a-t-on encore besoin de savoir écrire en lettres attachées ?

Titulaire de la Chaire de recher­che sur l’apprentissage de la lecture et de l’écriture chez le jeune enfant de l’Université de Sherbrooke, Marie-France Morin est claire : la recherche démontre que l’abandon de l’ensei­gnement de l’écriture manuscrite pénalise les enfants. Par ailleurs, l’enseignement de deux types d’écriture semble être le pire modèle de tous. Dans une étude publiée en 2012 qu’elle a menée avec Isabelle Montésinos-Gelet, de l’Université de Mont­réal, et Nathalie Lavoie, de l’Université du Québec à Rimouski, la chercheuse établit que les enfants réussissent mieux lors­qu’un seul type d’écriture manus­crite est enseigné. Appren­dre à tracer des lettres demande beaucoup d’énergie à l’enfant, dit-elle, comparant cet effort à l’apprentissage de la conduite automobile pour un adulte. « Si on apprend un type d’écriture en 1re année, puis un autre un an ou deux ans plus tard, on bloque la réussite scolaire de l’enfant en détournant son attention de l’orthographe ou du vocabulaire, entre autres. »

Quant à savoir lequel des deux types privilégier, la prudence est de mise. « Le nombre de recher­ches sur la question n’est pas suffisant pour nous permettre de dire que l’un est meilleur que l’autre », affirme-t-elle.

Pour Thierry Karsenti, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication (TIC) en éducation, à l’Université de Montréal, ces questions relèvent d’un faux débat. « L’écriture à la main, ça ne va pas mourir demain, dit-il. Le problème, c’est que les jeunes ne veulent plus écrire du tout ! »

Il constate que les élèves québécois font moins de fautes et sont plus créatifs lorsqu’ils utilisent un ordinateur. À condition que l’enseignant les accompagne, notamment en leur montrant le bon usage des logiciels de correction. « Les enfants écrivent avec un peu plus de plaisir au clavier, observe le chercheur. La technologie n’est pas une panacée, mais on devrait lui donner plus de place à l’école. La situation est déséquilibrée actuel­lement : on ne jure que par le papier et le crayon, alors que les élèves n’ont jamais fait autant de fautes. »

Mais l’absence de directives claires de la part du ministère de l’Éducation rend difficile l’atteinte d’un équilibre entre la technologie et le crayon dans l’apprentissage de l’écriture, observent enseignants et spécialistes. « C’est de l’improvisation, le ministère doit mettre fin au flottement », dit l’enseignant Pierre Poulin, cofondateur d’iClasse — un modèle pédagogique d’intégration des TIC au primaire.

L’école doit certainement s’adapter à la modernité, croit aussi Marie-France Morin. Or, le Programme de formation de l’école québécoise, qui guide les enseignants du primaire et du secondaire, date de 2001. « Il s’en est passé des choses depuis, à la fois du côté de l’évolution technologique et de la recherche sur l’apprentissage de l’écriture. » En 2013, le ministère de l’Éducation a bien produit un document mettant en question la pertinence de maintenir les deux formes d’écriture manuscrite, mais il a eu un effet limité, dit-elle. « Il faudrait que le ministère poursuive ce travail de réflexion pour accompagner réellement les enseignants. »

Selon une porte-parole du ministère de l’Éducation, ce dernier suit « de près » l’évolution des travaux en matière d’apprentissage de l’écriture, mais considère que des recherches plus approfondies sont nécessaires avant de prendre position en faveur de l’une ou l’autre forme d’écriture.

L’apprentissage de l’écriture demeure l’un des principaux enjeux de l’école, estime Marie-France Morin. « C’est souvent ce qui va déterminer si un enfant décrochera ou s’il res­tera à l’école. » Un défi non négligeable.