Société

Ce que les transgenres nous apprennent sur l’égalité des sexes

Ayant vécu une partie de leur vie en tant qu’hommes et en tant que femmes, les personnes transgenres sont bien placées pour répondre à la question : si on était du sexe opposé, serait-on mieux traité dans son milieu de travail ?

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Bruce Jenner – Photo extraite de l’entrevue qu’il a donnée à la journaliste Diane Sawyer sur les ondes d’ABC.

L’ancien champion d’athlétisme Bruce Jenner, médaillé d’or en décathlon aux Jeux olympiques de Montréal, vivra désormais en tant que femme. L’athlète a créé l’émoi en dévoilant, lors d’une entrevue événement à la télé américaine, fin avril, qu’il s’était toujours identifié au genre féminin et qu’il avait amorcé la transition qui lui permettra d’assumer pleinement cette identité.

Également connu comme un membre du clan Kardashian, famille reine de la téléréalité, Bruce Jenner est la célébrité la plus en vue à avoir fait une telle révélation. Depuis quelques années, d’autres personnalités publiques, dont Chaz Bono, Laverne Cox ou Chelsea Manning, ont contribué, comme jamais auparavant, à démystifier la réalité des transgenres — des gens dont l’identité sexuelle (leur sentiment intime d’être un homme ou une femme) ne concorde pas avec le sexe qu’on leur a assigné à la naissance.

Les personnes transgenres ont beaucoup à nous apprendre sur les inégalités entre les sexes. Maintenant que les hommes et les femmes ont acquis les mêmes droits, du moins en théorie, la discrimination est devenue beaucoup plus insidieuse et difficile à déceler. Serait-on traité différemment si on était du sexe opposé ? Serait-on pris plus ou moins au sérieux, payé plus ou moins grassement, promu plus ou moins rapidement ? Comment savoir ? Les personnes trans, qui ont vécu une partie de leur vie en tant qu’hommes et en tant que femmes, sont dans une position privilégiée pour répondre à ces interrogations.

La sociologue américaine Kristen Schilt, professeure à l’Université de Chicago, saisit l’occasion dans un livre fascinant, Just One of the Guys ? Transgender Men and the Persistence of Gender Inequality, paru en 2010. Au moyen de questionnaires et d’interviews, elle a recueilli les confidences de dizaines de personnes trans sur leurs expériences « avant-après » en milieu de travail : des avocats, des cols bleus, des chefs d’entreprise, des serveurs, des enseignants. Certains ont changé de sexe au vu et au su de leurs collègues ; d’autres ont été embauchés sous leur nouvelle identité et gardent secrète leur « incarnation » antérieure.

Leurs témoignages illustrent à quel point les stéréotypes de genre nous aveuglent quand vient le temps de juger des compétences d’autrui. Et à quel point le fait d’avoir une barbe ou des seins détermine encore nos trajectoires professionnelles.

La chercheuse s’attendait à ce que les interviewés lui racontent avoir été stigmatisés sur leur lieu de travail en raison de leur identité sexuelle. Mais ce n’était pas le cas de tous. Pour les hommes trans — des personnes nées femmes qui vivent désormais sous une identité masculine —, le changement de sexe a plutôt été une bénédiction : les deux tiers d’entre eux ont vu leurs conditions de travail s’améliorer après leur transition !

Une fois leur apparence masculinisée (grâce notamment à l’ingestion de testostérone), ils ont eu la stupéfaction de constater que leur opinion et leurs compétences avaient tout à coup plus de valeur aux yeux de leurs collègues et patrons. Leur expertise est dorénavant sollicitée sur toutes sortes de sujets ; on les invite à s’exprimer dans des réunions où ils avaient l’habitude d’être oubliés ; on les prend systématiquement pour un supérieur. Et on reconnaît mieux leurs efforts, alors qu’ils n’en fournissent pas davantage.

« En réunion, quand c’est une femme qui parle, elle a beau être une experte, tout le monde lui coupe la parole. Moi, je n’ai aucune spécialisation dans le domaine, et pourtant tout le monde se tait et m’écoute ! » raconte par exemple Gabriel. « Une femme peut faire une observation et on n’y prête aucune attention. Je lève la main et je fais le même commentaire pour l’appuyer, et tout le monde se tourne vers moi en me disant que c’est un excellent point », s’étonne également Trevor. « Mes trois dernières évaluations de rendement ont été les plus positives, et de loin, que j’aie jamais reçues, affirme pour sa part Preston. Je n’ai rien fait de différent de ce que j’ai toujours fait. »

Même ceux qui ont conservé le même emploi, et qui ont donc vécu leur transition au grand jour, ont bénéficié de cette prime à la masculinité. « J’ai raison beaucoup plus souvent maintenant, souligne Henry. Même les gens qui savent que je suis transgenre ont l’air de trouver que je sais davantage de quoi je parle. »

D’autres ont remarqué qu’ils grimpaient les échelons plus vite que des collègues féminines pourtant plus qualifiées, ou décrochaient des postes dont ils auraient auparavant été exclus. Trey relate qu’après avoir posé sa candidature en tant que femme à un emploi dans la haute technologie (il n’a même pas été convoqué en entrevue), il a tenté sa chance trois mois plus tard sous son identité masculine… et il a été embauché. Un autre participant raconte que son patron a reçu des félicitations pour avoir congédié « l’incompétente » Susan et l’avoir remplacée par « l’excellent » Thomas — Susan et Thomas étant bien sûr une seule et même personne.

Tout n’est pas rose pour autant pour ces « nouveaux hommes ». Bien qu’ils apprécient la camaraderie et le puissant réseau d’influence auquel ils ont aujourd’hui accès au boulot, plusieurs ont confié leur malaise de devoir tolérer les propos misogynes et homophobes de certains collègues pour se faire accepter du boys’ club. D’autres ont découvert que leur masculinité les rendait d’emblée suspects : Gabriel, par exemple, qui travaille auprès des enfants, regrette de ne plus pouvoir avoir de contact physique avec eux, de peur d’être soupçonné de pédophilie. Les hommes noirs, en particulier, constatent qu’ils sont maintenant considérés comme potentiellement dangereux, et qu’ils doivent modérer leurs expressions de frustration au bureau pour ne pas avoir l’air trop menaçants.

Ces inconvénients sont toutefois peu de chose, selon la professeure Kristen Schilt, si on les compare aux mauvaises expériences que relatent les femmes transgenres — les personnes nées hommes qui adoptent une identité féminine. Celles-ci, à l’inverse des hommes trans, sont plus souvent pénalisées sur le plan professionnel. Lorsque la sociologue a sondé un petit échantillon de sujets sur l’évolution de leurs revenus, elle a constaté que les femmes trans avaient perdu 31 % de leur salaire depuis leur transition, tandis que les hommes trans gagnaient en moyenne 10 % de plus.

Nombre de femmes trans voient aussi leurs capacités nouvellement mises en doute par leurs pairs, y compris ceux qui les avaient connues et appréciées sous un visage masculin. Certaines se font demander si l’œstrogène nuira à leur capacité de diriger une équipe ou de programmer un ordinateur ; la copropriétaire d’une entreprise s’est fait demander si elle serait encore en mesure de gérer celle-ci tout en se préoccupant de son vernis à ongles. C’est sans parler de celles qui sont harcelées, menacées ou carrément congédiées à cause de leur décision, des conséquences beaucoup plus rares dans la vie des hommes trans, écrit Kristen Schilt.

Ainsi, tout indique que les personnes trans, en changeant de genre, adoptent non seulement l’apparence, l’habillement et les manières de l’autre sexe, mais aussi son statut. Le savoir-faire, la formation, la compétence, rien de cela ne s’altère, bien entendu, sous l’effet des hormones féminines ou masculines ou parce qu’on porte un jour un complet et le lendemain une robe. Mais sous l’influence des stéréotypes tenaces qui accordent une valeur et des aptitudes différentes aux deux sexes, les femmes prennent du galon en devenant hommes, les hommes prennent une débarque en devenant femmes, et chaque genre conserve sa place dans l’échelle professionnelle. Lui en haut, elle, plus bas.