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Crimes sexuels dans l’armée: la générale Whitecross fait le point

La nouvelle chef de la lutte contre les crimes sexuels dans l’armée a fait le bilan du travail accompli devant des élus de la Chambre des communes : quelques progrès, peu d’engagements concrets, et un leadership militaire parfois sourd à la gravité du problème.

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La lieutenante-générale Christine Whitecross – Photo : Forces armées canadiennes

La chef de la nouvelle escouade de lutte contre les violences sexuelles dans les Forces canadiennes, la lieutenante-générale Christine Whitecross, a fait le point devant des élus fédéraux, lundi, sur le travail accompli par son équipe. Un mois après le dévoilement d’un rapport fracassant sur ce sujet, elle a admis que tous au sein du leadership militaire n’ont toujours pas conscience de l’ampleur du fléau. «Bien qu’il y ait une volonté collective d’aller de l’avant au sein de l’organisation, il y a peu de consensus sur la gravité du problème», a-t-elle reconnu.

La lieutenante-générale comparaissait devant le comité permanent de la Défense nationale de la Chambre des communes, à Ottawa. Ce comité, formé d’une dizaine de députés des trois principaux partis, l’avait invitée à expliquer la réponse de l’armée au rapport Deschamps sur l’inconduite sexuelle dans les rangs, rendu public fin avril. L’auteure de ce rapport dévastateur, la juge de la Cour suprême à la retraite Marie Deschamps, a également témoigné. Dans une salle étouffante du Parlement, les deux femmes, assises côte à côte au bout d’une longue table, ont répondu pendant près de deux heures aux questions des élus.

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Christine Whitecross, qui commande l’équipe de 25 personnes mise sur pied pour donner suite au rapport Deschamps, a dit n’avoir pas chômé ces dernières semaines. La lieutenante-générale a commencé à rencontrer les troupes, partout au Canada, pour leur faire part des conclusions de l’ex-juge et du coup de barre qui s’impose. Jusqu’à maintenant, elle s’est rendue dans 6 des 33 établissements de la Défense au pays (dont l’École de leadership et de recrues de Saint-Jean), et elle y a donné 16 présentations devant un total de 5 300 militaires — la présence à ces séances est obligatoire pour tous. «Il y a des gens qui m’ont dit qu’ils n’ont pas vu ce problème. Moi, je réponds qu’on ne sait pas ce qu’on ne sait pas. Le problème est grave, il est sérieux, et on doit faire quelque chose pour le combattre», a-t-elle précisé en point de presse à la suite de son témoignage.

Le rapport Deschamps est pourtant limpide : la juriste y décrit une culture toxique de la «sexualisation», «hostile aux femmes» et «propice aux incidents plus graves» que sont le harcèlement et l’agression sexuels, et une propension des leaders de tous rangs à fermer les yeux sur ces comportements. Mais justement : ce climat est si endémique, écrit-elle, que les militaires s’y habituent «à mesure qu’ils gravissent les échelons» et finissent par ne plus percevoir le problème. Un redressement s’impose, selon Marie Deschamps, autant dans les politiques et la formation que dans le traitement des plaintes, les sanctions imposées aux contrevenants, le travail de la police militaire, l’aide aux victimes et le recrutement des femmes. Les Forces avaient demandé à l’ancienne juge de mener cet examen indépendant à la suite de la parution, en avril 2014, d’une grande enquête de L’actualité sur le sujet.

Christine Whitecross a profité de son témoignage pour tenter de dissiper le doute qui persiste sur les intentions de l’armée en ce qui concerne la principale recommandation du rapport Deschamps : la mise sur pied d’un bureau indépendant, qui serait chargé de recevoir les plaintes de violences sexuelles et d’offrir du soutien aux victimes. «C’est mon objectif d’identifier une formule de centre indépendant avec laquelle on pourrait aller de l’avant. Mon équipe travaille assidûment là-dessus, a dit la commandante. Indépendant veut dire à l’abri de l’influence de la chaîne de commandement, mais néanmoins en mesure d’influencer cette chaîne de commandement.»

La création d’un tel organisme à l’extérieur des Forces canadiennes est essentielle pour permettre aux victimes de dénoncer ces actes sans craindre les répercussions négatives sur leur carrière ou leur vie personnelle, a rappelé Marie Deschamps. «Plus ce centre sera indépendant, a-t-elle souligné, meilleures seront les chances que les victimes demanderont de l’aide et signaleront les incidents de harcèlement et d’agressions sexuels.» Or, à ce jour, les Forces n’acceptent cette recommandation qu’en principe, ce qui entretient la méfiance sur leur volonté réelle de la concrétiser.

La lieutenante-générale Whitecross a amorcé une tournée des pays où de tels bureaux indépendants ont été établis : elle rentre à peine des États-Unis et de l’Australie, et se rendra en France et ailleurs en Europe cet été. Tant qu’elle n’a pas fini d’étudier ces modèles étrangers, dit-elle, elle ne s’avancera pas sur la forme qu’un tel organisme pourrait prendre au Canada. Certains aspects de l’approche des Américains et des Australiens l’ont toutefois particulièrement inspirée, notamment la place centrale accordée aux besoins des victimes, souligne-t-elle. Dans ces deux pays, les victimes ont la possibilité de rapporter un incident et d’obtenir des services sans déclencher une enquête officielle, un élément que la lieutenante-générale envisage d’emprunter. En Australie, ajoute-t-elle, la question des violences sexuelles dans les rangs militaires fait l’objet d’un examen indépendant non pas sur une base exceptionnelle mais à intervalles réguliers, une autre idée qu’elle dit considérer.

La commandante a eu beau donner l’assurance que son équipe n’a «d’aucune façon les mains liées» et possède la latitude voulue pour changer les choses, elle n’a pas convaincu tous les élus du comité. Le député néo-démocrate Jack Harris aurait voulu entendre ces engagements de la bouche du ministre de la Défense, Jason Kenney, et du chef d’état-major, Tom Lawson, absents bien qu’ils aient été convoqués. «Ce qui me déçoit aujourd’hui, c’est que les gens qui ont le véritable pouvoir de décision, le chef d’état-major et le ministre, ne sont pas ici. C’est une question de leadership», a-t-il dit lors d’une mêlée de presse à la sortie de la séance.

Le député déplore aussi que les Forces canadiennes se donnent autant de temps pour analyser, réfléchir, comparer, au lieu de passer à l’action. «Ce que je veux entendre, c’est une garantie que le problème est réglé à partir de maintenant. J’ai plutôt entendu que l’armée est en train d’étudier comment mettre en œuvre des recommandations qu’elle n’a acceptées qu’en principe. Les choses ne bougent pas très vite.»

Christine Whitecross est devenue la femme la plus haut gradée de l’histoire des Forces en accédant, mardi, au rang de lieutenante-générale. L’Équipe d’intervention stratégique sur l’inconduite sexuelle qu’elle dirige fera rapport de ses progrès au chef d’état-major et au grand public l’automne prochain.