Noémi Mercier et Alec Castonguay">
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Intervenir sur l’inconduite sexuelle dans l’armée : une mission impossible ?

Les Forces armées canadiennes créent une escouade spéciale pour donner suite à un rapport fracassant sur les violences sexuelles dans leurs rangs. À sa tête : Christine Whitecross, l’une des femmes les plus haut gradées des Forces canadiennes. Saura-t-elle mener la charge ?

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Photo : Adrian Wyld/La Presse Canadienne

Secouées par un rapport coup-de-poing sur les violences sexuelles dans leurs rangs, les Forces canadiennes promettent de s’attaquer à cet ennemi intérieur.

Il règne au sein de l’armée « une culture sous-jacente de la sexualisation », confirme Marie Deschamps, l’auteure du rapport rendu public à la fin avril. Cette culture est « hostile » aux femmes et aux minorités sexuelles, et « propice aux incidents graves » que sont le harcèlement et l’agression sexuels. L’ex-juge de la Cour suprême avait reçu le mandat d’examiner la réponse des Forces à ce fléau à la suite d’une grande enquête de L’actualité publiée en 2014.

Après six mois de recherches et 700 entrevues, la juriste conclut que les leaders de tous les échelons ferment les yeux sur ces écarts de conduite ou, pire, maintiennent la loi du silence. Un ménage s’impose aussi bien dans les politiques et la formation que dans le traitement des plaintes, les sanctions, les enquêtes de la police militaire, les programmes d’aide aux victimes et l’intégration des femmes.

En réponse à ce rapport, l’armée s’est dotée d’une escouade consacrée à la lutte contre ces violences, une première dans son histoire. L’Équipe d’intervention stratégique sur l’inconduite sexuelle est une structure permanente, formée pour le moment de 25 personnes, des militaires, d’anciens officiers et quelques civils. À sa tête : l’une des femmes les plus haut gradées des Forces, la majore-générale Christine Whitecross.

«  Des remèdes rapides ou temporaires ne suffiront pas. Nous avons besoin de réformes réfléchies et innovatrices pour apporter une solution durable », a-t-elle dit en conférence de presse, à Ottawa, à l’occasion du dévoilement du rapport Deschamps. L’escouade s’engage à mesurer ses progrès au moyen d’indicateurs précis et à rapporter ses résultats « tous les trimestres » au chef d’état-major, aux troupes et aux médias. Un premier compte rendu est attendu cet automne.

Or, le plan d’action que la majore-générale a présenté est plutôt pauvre en engagements concrets. Seules 2 recommandations sur les 10 proposées par la juge Deschamps ont été acceptées formellement — reconnaître la gravité du problème et établir une stratégie pour éliminer le climat de sexualisation —, tandis que les autres n’ont été approuvées qu’en principe, le temps que les Forces approfondissent leurs recherches.

Lors d’une rencontre exclusive avec L’actualité, en marge de la conférence de presse, Christine Whitecross s’est présentée comme une commandante dévouée à sa nouvelle cause. Mais a-t-elle ce qu’il faut pour réussir sa mission ?

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Quelle a été votre première réaction au rapport Deschamps ?

J’ai été bouleversée, puis en colère. Personne ne mérite d’être traité de cette façon. Ce qui m’a fâchée le plus, c’est l’idée que la chaîne de commandement ne prend pas toujours les mesures qui s’imposent à l’égard de tels incidents. C’est un manquement que l’on doit corriger.

Les victimes ont été maintes fois trahies par l’armée. Que dites-vous pour les convaincre que votre démarche est plus qu’une opération de relations publiques ?

D’abord, nous avons une organisation qui se concentre exclusivement sur l’inconduite sexuelle, ce qui n’était jamais arrivé. Et elle ne disparaîtra pas. Ensuite, nous allons surveiller nos progrès, mesurer et rapporter nos résultats ; les responsables devront rendre des comptes. Enfin, si je peux me permettre, c’est moi qui commande ! Je dirigerai l’équipe pendant sa première année. Je suis dévouée à la cause et je veux changer les choses.

Des réformes pour combattre les violences sexuelles avaient été mises en œuvre à la fin des années 1990, à la suite de reportages de Maclean’s. Qu’est-ce qui a déraillé ?

Nous n’avons pas maintenu la pression et le sujet n’a pas été discuté ouvertement. Une des premières choses que nous allons faire, cette fois, c’est d’ouvrir le dialogue.

Je vais bientôt me rendre dans chacune des bases du pays. Je veux parler à tout le monde, leur dire ce qui constitue ou pas un comportement acceptable, rappeler que les écarts de conduite ne seront pas tolérés et informer les victimes de leurs recours et droits. Nous avons distribué à l’ensemble de la chaîne de commandement de la documentation sur le rapport Deschamps et un guide de discussion qui permettra aux chefs d’animer des échanges avec leurs troupes, peu importe l’échelon. Nous allons exiger qu’ils le fassent.

L’état-major a déploré que la majorité des incidents ne soient pas signalés et a insisté sur l’importance d’amener les victimes à faire confiance au système de traitement des plaintes, pourtant vicié. N’est-ce pas faire peser un fardeau injuste sur les épaules des victimes ?

Le chef d’état-major, Tom Lawson, a aussi dit que l’ignorance et l’apathie n’étaient pas tolérées : si un militaire est témoin d’un incident, il doit réagir. C’est la responsabilité des militaires de prendre soin de leurs compagnons d’armes.

Pourtant, ce sont souvent les victimes qui sont exclues pour avoir rompu l’esprit de corps, tandis que l’agresseur est protégé. Comment renverser cela ?

C’est pour cette raison que nous devons lancer la conversation à partir de la base et à tous les niveaux de commandement. Ça ressemble au travail que nous avons effectué pour changer la culture de l’organisation autour du stress post-traumatique.

Vous serez bientôt nommée chef du personnel militaire. En quoi ce poste vous aidera-t-il à changer les choses dans le dossier des violences sexuelles ?

Je serai responsable des politiques en cette matière, d’une bonne partie de la formation et du recrutement. Il y a une belle synergie entre les deux fonctions.

Les femmes représentent 15 % de l’effectif des Forces. Quel effet pourrait avoir le rapport Deschamps sur votre capacité de recruter des candidates ?

L’an dernier, je suis allée parler de leadership féminin aux élèves-officiers du Collège militaire royal de Saint-Jean. J’ai demandé à une jeune femme comment s’était passée son instruction de base. Elle m’a dit : « Bof, c’était plutôt normal. » Et j’ai pensé : wow, n’est-ce pas formidable ? Elle n’avait rien à signaler. Les choses s’amélio­rent, et doivent progresser encore.

On nous a rapporté l’inverse ! Des femmes nous ont raconté que le harcèlement sexuel qu’elles ont subi dans les années 2010 était pire que dans les années 1990. Les choses ne se sont pas améliorées partout.

De toute évidence ! Et c’est mon travail de redresser la situation. Je le prends très au sérieux. Je sais que ce sera ardu.

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Qui est Christine Whitecross ?

Ingénieure chimiste de formation, elle s’est enrôlée dans les Forces en 1982. Dans son cours d’officier du génie militaire, sur 40 étudiants, 35 étaient des hommes. « Les blagues vulgaires, les insultes, j’ai connu tout ça », dit-elle. Depuis, elle a été la première femme nommée ingénieure militaire en chef, poste qu’elle occupe depuis 2011. Cet été, elle deviendra la première femme chef du personnel militaire, et sera du même souffle promue au rang de lieutenant-général, ce qui fera d’elle la femme la plus haut gradée de l’histoire des Forces. Christine Whitecross a notamment participé à des missions en ex-Yougoslavie, dans les années 1990, et en Afghanistan, en 2010-2011.

 

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