Société

Virage numérique à l’école : apprendre des erreurs des autres

La mésaventure techno qu’ont vécue les écoles de Los Angeles doit nous servir de leçon.

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Photo : Brad Flickinger/Flickr

C’est l’histoire d’un fiasco technico-éducatif comme aucune organisation scolaire n’en veut. En 2013, l’une des plus grosses commissions scolaires des États-Unis, le Los Angeles Unified School District, décidait de doter chaque élève d’une tablette iPad, pour la pharaonique somme de 1,3 milliard de dollars — 800 millions pour améliorer l’accès à Internet dans les écoles et 500 millions pour les appareils et leur contenu. Aujourd’hui, elle exige d’être remboursée et menace de poursuites judiciaires Apple et Pearson, l’éditeur scolaire qui devait fournir les contenus éducatifs.

Les deux entreprises devaient travailler de concert pour concevoir un produit clés en main contenant déjà tout le matériel pédagogique nécessaire aux leçons de maths et d’anglais. Elles n’ont pas tenu leur promesse : profs et élèves se sont butés contre des problèmes techniques majeurs et du matériel incomplet.

Cette histoire a l’effet d’une douche froide dans le milieu de l’éducation, qui cherche depuis plusieurs années la solution pour prendre le virage numérique. Le Los Angeles Unified School District, qui semblait être un chef de file en la matière, devient l’exemple à ne pas suivre. Pire, il jette même un doute sur le bien-fondé de la démarche. La techno a-t-elle bien sa place en classe ? « Si l’une des plus importantes commissions scolaires du pays, une des plus grandes entreprises de technologie au monde et un des éditeurs les plus réputés n’arrivent pas à la faire fonctionner, qui le pourra ? » demandait début mai la journaliste Issie Lapowsky sur le site du magazine Wired.

Les experts qu’elle a interviewés ne se laissent cependant pas démonter par cette expérience plutôt désastreuse et préfèrent dresser la liste des leçons à en tirer.

La commission scolaire de Los Angeles s’est, semble-t-il, laissé emporter dans une « frénésie technologique », voyant dans la tablette la solution à tous ses problèmes, croit Michael Horn, auteur de Blended : Using Disruptive Innovation to Improve School (Wiley, 2014), un guide destiné aux enseignants qui veulent vivre la transition numérique en douceur.

En 2013, John Deasy, qui venait d’être nommé à la tête de cette structure qui administre un territoire où le taux de décrochage scolaire était alarmant et les professeurs démotivés, a cru que la tablette aurait l’effet d’une baguette magique. Il s’est laissé séduire par les promesses de Pearson, qui concevait alors un logiciel pour tablette. Il a choisi une technologie et des contenus avant de définir les besoins des enseignants et des élèves.

Des courriels enthousiastes, échangés entre John Deasy et des dirigeants de Pearson, montrent que ces discussions ont été entamées plus d’un an avant l’appel d’offres public. Le FBI fait d’ailleurs enquête pour voir si le processus de sélection a été entaché d’irrégularités.

Cette foi aveugle dans la technologie n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé au Québec en 2011, quand le premier ministre Jean Charest a annoncé, à la surprise générale, que son gouvernement allait équiper chaque classe de tableaux blancs interactifs (TBI). Une façon simple de montrer que les écoliers québécois n’étaient pas en train de louper la révolution numérique… Imposé sans réflexion préalable et sans consultation, le programme a fait grincer des dents nombre d’enseignants.

En 2012 et 2013, la folie s’est cette fois emparée de dizaines d’écoles privées québécoises et de quelques écoles publiques, qui ont laissé tomber cahiers d’exercices et manuels au profit de la tablette numérique. « Dans certains établissements, l’iPad semble surtout servir d’argument pour séduire les futurs élèves », m’avait alors confié Thierry Karsenti, chercheur à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les technologies de l’information et de la communication en éducation. Ce chercheur suit avec attention depuis trois ans le déploiement de cette technologie dans les écoles de la province, dressant la liste des avantages qui y sont liés, très nombreux selon lui, sans toutefois en nier les désagréments… comme le potentiel considérable de ce joujou à distraire son utilisateur.

À l’heure actuelle, il n’y a pas de modèle unique au Québec. Le programme d’achat de tableaux blancs interactifs, qui devait s’étaler sur cinq ans, se poursuit — pas moins de 36 000 classes en sont maintenant munies, soit environ un tableau pour 28 élèves. Les règles du programme ont été assouplies, sans tambour ni trompette, sous le règne de la ministre péquiste Marie Malavoy. Les écoles qui souhaitent acheter des tablettes peuvent désormais le faire. Dans son budget 2014-2015, le ministère de l’Éducation avait prévu 32 millions de dollars pour l’achat d’ordinateurs, de tablettes et de logiciels et 30,8 millions pour celui de TBI.

Les enseignants technophiles trouvent que le Québec pourrait faire mieux, et surtout plus vite, pour équiper ses classes. Mais entre-temps, les plus volontaires d’entre eux n’hésitent pas à expérimenter et à déterminer le meilleur outil pour chaque usage (lecture et sciences sur tablette, écriture sur portable, par exemple). Ils testent aussi différents modus operandi : tablette appartenant à l’élève, chariot d’ordinateurs portables mis à la disposition des enseignants, qui l’apportent en classe au besoin, classes équipées de divers appareils que les élèves se partagent, etc.

Si le ministère de l’Éducation se décide à mettre plus d’argent sur la table, espérons qu’il consultera ces enseignants, forts d’une expérience sur le terrain, et les chercheurs qui documentent le tout.

C’est là un autre enseignement à tirer de la mésaventure de Los Angeles. La commission scolaire a su s’arrêter pour faire ce qu’elle aurait dû faire il y a deux ans : des projets-pilotes pour tester différents logiciels et applications, sur des portables Chromebook et des iPad. Lorsqu’elle fera son prochain achat massif, elle changera l’école en mieux.